Bertrand Guillot
Les Avrils, 2026
Les polémiques, de nos jours, sont constitutives de notre environnement. Il suffit de peu pour en amorcer une, et les réseaux sociaux constituent à cet égard une base de lancement des plus efficaces. Mais il en est d’un genre que nous, Français, apprécions tout particulièrement : ce sont les querelles littéraires. Et ça ne date pas d’hier, apparemment ! C’est en tout cas ce que nous rappelle Bertrand Guillaud en plaçant au coeur de son nouveau roman ce que l’on considère comme la première du genre.
Remontons au Moyen Age. Plus précisément à la fin du XIVe siècle, pour faire connaissance avec Christine de Pizan, première femme de lettres française à avoir vécu de sa plume (le chemin aura été long et semé d’embûches, je vous rassure) et Jean de Montreuil, considéré comme le chef de file des pré-humanistes français (un avant-gardisme qui ne l’empêcha ni de chercher à asseoir son magistère intellectuel ni à s’assurer une solide position sociale).
A cette époque, un livre connaissait un succès inégalé : Le roman de la rose. Un récit de plus de 4 000 vers écrit entre 1230 et 1235 en langue vulgaire par un certain Guillaume de Lorris, augmenté de 17 000 nouveaux vers quelque trente ans plus tard par Jean de Meun. Le sujet de ce roman allégorique dont les copies ne cesseront de circuler des décennies durant ? L’amour. Ou comment l’Amant, tombé fou amoureux d’un bouton de rose, doit braver épreuves et obstacles pour conquérir l’objet de sa flamme.
Lorsque Jean de Montreuil en fait la lecture, à l’aube du XVe siècle, il est immédiatement séduit par cette réflexion sur l’amour et la société, la place des hommes et des femmes, les relations qu’ils entretiennent, et ce dans une langue moderne, non dénuée d’humour ni de légèreté. Ni une ni deux, il en fait l’éloge dans un petit traité aujourd’hui perdu. Mais la réponse qu’y apporta Christine de Pizan nous est quant à elle parvenue. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que les arguments de Jean de Montreuil à l’égard d’un texte qui l’avait déjà passablement échaudée l’ont fait sortir de ses gonds. Il faut dire que Christine, qui était prématurément devenue veuve avec trois enfants à charge et qui avait toujours refusé de se remarier, sait ce qu’il en coûte de chercher à s’imposer dans un monde d’hommes. Aussi le traité de Montreuil la poussa-t-il à exprimer ouvertement ce qu’elle pensait de ce roman et de ce que nous appellerions aujourd’hui le patriarcat. Et elle ne mâcha pas ses mots, fustigeant l’obscénité et les affronts que ce texte faisait aux femmes, présentées comme manipulatrices. La réaction de Montreuil et de ses condisciples ne se fit guère attendre, qui, la sommant de se taire, ne se privèrent ni de la railler ni de la menacer.
Tiens donc ! On ne peut pas dire que tout cela nous dépayse beaucoup… C’est d’ailleurs le crédo de l’auteur : bien que six cents ans nous en séparent, ces personnages nous ressemblent terriblement. Aussi Bertrand Guillot prend-il le parti de les observer selon une grille de lecture contemporaine. Cela pourrait être très artificiel, maladroit et, pour tout dire, extrêmement lourd… et ça ne l’est pas ! Parce qu’il assume pleinement ce choix, parce qu’il y met de l’humour, et parce qu’il procède par petites touches qu’il applique tout au long de son texte, donnant à son approche un caractère ludique. Il parvient ainsi à produire l’effet escompté : réduire à presque rien la distance qui nous sépare des acteurs de cette polémique.
Non seulement j’ai pris un grand plaisir à lire ce roman, mais il a éveillé ma curiosité et mon intérêt pour un classique médiéval dont je ne connaissais jusqu’alors à peu près rien. Jolie performance !

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