mardi 25 novembre 2025

Les mandragores

Marius Degardin
Editions du Panseur, 2025


Pas facile de se faire une place quand on s’appelle Benito. Encore moins quand on a été abandonné par ses parents. Heureusement - ou pas - il n’est pas seul dans cette galère : son grand frère Piero, aveugle depuis l’âge de 10 ans, et sa soeur Chiara demeurent à ses côtés. Quant à leur aîné Primo, c’est de loin qu’il veille sur eux, malgré la rage qui le consume.


Nous sommes dans les années 80, et ce jeune homme tout juste majeur est le fruit d’une histoire faite de silences, de blessures et de violences. Pour apprivoiser sa douleur et sa révolte, Benito prend le large et s’offre une forme d’errance, qui le conduira des rues de Paris aux plages normandes, et des lieux interlopes de la capitale aux murs gris et froids de l’hôpital Sainte-Anne.


Ainsi présenté, ce roman pourrait donner envie de passer son chemin. N’en faites rien ! Les mots de Marius Degardin ne relatent pas la violence de ce que vivent et ressentent les personnages, ils en sont l’expression brute. Ils n’empruntent aucun détour, ils se percutent, et les plus sages n’ont pas peur de se mêler aux plus féroces pour former des images heurtant de plein fouet le coeur du lecteur. Chez Degardin, les nuits sont « blanches d’idées noires », les sentiments sont « frustrés pour l’éternité, mort-nés avant d’être écoutés », et l’on ne parvient guère « à faire sauter les verrous de la pudeur, cette banque ou cette prison - on n’a jamais su ». Benito a pourtant « au fond du bide un appétit de vivre insatiable » et il suffit que les bras d’une soeur aimée s’enroulent autour de lui « comme les grosses vagues de l’océan » pour que « (s)on coeur, bouée sous la houle, se soulève bien haut dans l’écume du bonheur ». 


Comme ceux d’Ajar/Gary avant lui, ou de Céline, qui sont des références évidentes de ce tout jeune auteur de 22 ans, ce texte possède une charge explosive qui ne peut laisser indifférent. Pour ma part - chacun ses références et celle-ci est pour moi la plus précieuse entre toutes - c’est à Vallès que j’ai songé tout au long de ma lecture, avec ces images fulgurantes, ce côtoiement de la noirceur et de la lumière, cette représentation de la famille, les humiliations qu’elle fait parfois naître et qui se perpétuent au sein de la société. Mais Marius Degardin, qui a beaucoup lu avant de prendre la plume, possède assurément une voix bien à lui. Un écrivain est né.



mardi 18 novembre 2025

Petits travaux pour un palais

Laszlo Krasznahorkai
Cambourakis, 2024


Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly


Prix Nobel de littérature 2025



Il y a de cela quelques années, j’avais déjà tenté de m’immerger dans l’univers de Krasznahorkai. Immersion est le terme tout à fait approprié pour évoquer la lecture de l’oeuvre de cet écrivain, avec sa dimension métaphysique et ses phrases d’une longueur ravalant celles de Proust (ou de Mauvignier, tiens !) au rang de timides exercices de style (la première se termine page 48). Refus d’obstacle avec Guerre & Guerre que j’avais abandonné en cours de route. Un prix Nobel plus tard, alors qu'une nuée de titres fleurissaient sur les tables des libraires, ne voulant pas mourir idiote, j’ai retenté l’expérience. Au moins, avec Petits travaux pour un palais et ses 117 pages au compteur, je ne prenais pas le risque de tomber d’épuisement sur la ligne d’arrivée. Et avec un héros bibliothécaire, j’allais être en bonne compagnie…


Bon. Vous me voyez venir, dire que j’ai connu l’éblouissement serait mentir. Pas tant en raison du rythme des phrases, auquel on s’acclimate somme toute assez vite, mais parce que cette plongée dans l’univers mental d’un individu cynique et misanthrope me laissait perplexe. Certes, le monde dans lequel nous vivons est volontiers obscène, souvent immoral et abject ; certes, l’intelligence et le geste artistique y sont largement discrédités ; certes encore il est plus que difficile d’y trouver sa place et de se sentir en adéquation avec lui. Mais il règne chez Krasznahorkai une forme d’absurdité à laquelle je suis définitivement réfractaire (rappelez-vous ma récente lecture de L’Etranger).


J’y aurai toutefois découvert un architecte américain dont j’ignorais jusqu’au nom, Lebbeus Woods, disparu en 2012, dont la réflexion (pour le peu que j’en ai entrevu) semble tout à fait originale et intéressante, et les croquis fascinants. A défaut de susciter chez vous l’envie de lire Krasznahorkai (d’autres le font très bien), je vous renvoie donc vers ses travaux !



vendredi 14 novembre 2025

La maison vide

Laurent Mauvignier
Minuit, 2025

Prix Goncourt 2025


On a tout dit sur ce roman, doté d’un style et d’un souffle sans égal pour les uns, verbeux et interminable pour les autres. Tel est le destin des lauréats du prix littéraire le plus convoité que d’être encensés autant que conspués. 


Pour ma part, à la lecture des premiers chapitres, j’aurais pu me ranger du côté des seconds si je ne m’étais donné la peine de poursuivre (les contempteurs de Mauvignier l’ont-ils fait ?). Tandis que le livre s’ouvrait sur un prologue dans lequel le narrateur rendait compte des recherches qu’il avait effectuées dans sa maison de famille pour retrouver la Légion d’honneur attribuée à titre posthume à son arrière-grand-père Jules au lendemain de la Première Guerre mondiale, il décrivait de manière extrêmement minutieuse, dans d’amples phrases insistant sur le moindre détail, ce qu’il avait trouvé en lieu place de la médaille. A savoir, des photos, d’où quelqu’un avait méthodiquement effacé la présence de Marguerite, sa grand-mère paternelle, en en découpant le visage. De quoi libérer, vous en conviendrez, et la soif de comprendre et l’imaginaire d’un écrivain. 


Les bases du récit étant ainsi posées, il fallait remonter à l’enfance de la femme de Jules, Marie-Ernestine, fille chérie de Firmin dont elle héritera l’ensemble des terres incluant la maison que son propre père y avait fait bâtir en 1854. Voilà qui permet d’ancrer les racines du récit familial au coeur du XIXe siècle. Cette précision n’est pas innocente, car on sent bien que les références littéraires de l’écrivain se situent précisément là, dans ce siècle qui vit s’épanouir une ample forme romanesque ayant vocation à représenter la société dans toutes ses dimensions, y compris les plus triviales. Les hommages, d’ailleurs, ne manquent pas : il plane sur ces pages l’ombre de Zola, dont l’intégrale des Rougon-Macquart constituera l’un des surprenants cadeaux que recevra Marie-Ernestine pour son mariage, une somme qu’elle n’a probablement jamais lue mais qui traversera les années pour parvenir jusqu’à notre narrateur. Mais c’est souvent à Balzac que j’ai pensé en lisant les phrases de Mauvignier dont les circonvolutions nous donnent à voir autant l’intimité d’une famille que le cadre social et historique dans lequel elle évolue. Or c’est bien là que j’ai d’abord rencontré une forme de résistance : non pas que le style m’ait déplu. Bien au contraire, j’ai assez lu Balzac, Zola et les autres pour goûter la saveur de ces méticuleuses descriptions. Mais j’ai eu une impression d’anachronisme, comme si écrire ainsi était désormais dépassé. Il fallait rependant convenir que le cadre et l’objet du récit se prêtaient parfaitement à cette forme.   


Une fois acclimatée - si je concède peut-être quelques longueurs -, j’ai été captivée par cette histoire se déployant sur quatre générations autour de l’élément déterminant que constitue le piano de Marie-Ernestine, que le narrateur découvrira lorsque son propre père - le petit-fils de Marie-Ernestine, donc - investira la maison de son aïeule. 


Comment les objets traversent-ils les générations pour témoigner d’une histoire familiale que l’on a préféré oublier ? Quelles cicatrices celle-ci laisse-t-elle pourtant ? Quels chemins la mémoire se fraye-t-elle en dépit des silences ? Par ce roman, Mauvignier apporte une stupéfiante réponse à ces questions.


Mais à travers les figures de Marie-Ernestine, de sa mère et de sa fille Marguerite, c’est aussi un remarquable tableau de la condition féminine au tournant des XIXe et XXe siècles que brosse l'écrivain. De la « préposée aux confitures et aux chaussettes à repriser » dont on ne connaîtra même pas le prénom (ou est-il trop discrètement évoqué pour que je m’en souvienne ?) que fut la mère de Marie-Ernestine avant de devenir l’intransigeante patronne du domaine légué par son mari, à Marguerite, qui paiera d’une mort prématurée son refus obstiné de se soumettre à la domination masculine et à toute forme d’injonction familiale ou sociale, ces héroïnes illustrent avec maestria la manière dont les femmes ont pu, à la faveur des plus dramatiques épisodes de notre histoire, s’affranchir du statut d’objet de transaction patrimoniale par le truchement du mariage et arracher une indépendance payée au prix fort. 


Certes, ce roman se mérite, avec ses quelque 750 pages. Mais ne vous laissez pas impressionner, immergez-vous dans cette belle fresque historique et familiale. Vous serez largement récompensés par une fin magistrale qui témoigne, s’il en était besoin, de la magnifique maîtrise de l’art romanesque de l’auteur.


  

lundi 10 novembre 2025

L'étranger

Albert Camus
Gallimard, 1942



Une fois n’est pas coutume, j’ai nettement préféré au livre de Camus l’adaptation cinématographique que vient d’en proposer François Ozon. Plusieurs raisons à cela, dont la première est toute simple : je n’ai pas aimé le livre. Je j’avais lu une première fois adolescente sans en avoir rien retenu, et une seconde fois il y a quelques semaines dans l’espoir de mieux en saisir les enjeux. Objectif qui s’est soldé par un échec, restant toujours aussi hermétique à cette écriture blanche et au détachement du personnage face à tout ce qui le concerne. Bref, je n’ai rien compris et suis restée autant à distance du texte de Camus que Meursault l’était à l’égard des événements de son existence, les mots glissant sur moi sans produire le moindre effet… 


Pourquoi alors aller voir le film, me direz-vous ? Eh bien précisément, puisque François Ozon avait été suffisamment touché par cette oeuvre pour s’en emparer, dans l’espoir que sa lecture éclaire la mienne. Mission largement accomplie. 


Tout d’abord, le parti pris du noir et blanc et d’une image épurée - on peut même dire esthétisante - m’a semblé de nature à restituer, paradoxalement, la couleur du roman. Je veux dire par là qu’il donne une intensité qui permet de rester pleinement resserré sur les personnages et de maintenir ainsi constamment et exclusivement l’attention du spectateur sur eux. 


Benjamin Voisin, à mes yeux l’un des comédiens les plus talentueux du moment, livre quant à lui une interprétation remarquable. En prêtant ses traits à Meursault, il lui donne, oui, une chair qui m’a manquée à la lecture. Par son jeu, il m’a permis de mieux comprendre le cheminement du personnage du détachement vers la colère. D’abord assez mutique, c’est davantage par les expressions de son visage et de son regard qu’il incarne le personnage. Mais, à mesure que le film progresse, ses répliques deviennent plus nourries, et ce sont des phrases entières de Camus que l’on peut reconnaître. Or, comme je le disais plus haut, je n’avais trouvé aucun relief au texte. Mais en entendant ces phrases de la bouche du comédien, celles-ci ont pris de l’épaisseur et j’ai ainsi pu en saisir la mesure et la portée. 


Le film est-il une bonne adaptation du roman ? Vous l’aurez compris je ne suis peut-être pas la mieux placée pour en juger. Quoi qu’il en soit, c'est à mes yeux une réussite cinématographique, tant par la beauté des images, la qualité d’interprétation des acteurs (Rebecca Marder est une Marie convaincante, et les personnages secondaires le sont tout autant - formidable Denis Lavant en Salamano). Et je suis au moins convaincue qu’il constitue une très bonne introduction à l’oeuvre pour tous ceux qui, comme moi, seraient passés à côté ou ceux qui ne la connaîtraient pas encore et pourraient ainsi être tentés de la découvrir.


 

mardi 4 novembre 2025

Et toute la vie devant nous

Olivier Adam
Flammarion, 2025


Où l’on retrouve Paul, le double fictionnel de l’écrivain, bien connu de ses fidèles lecteurs. Et du lien qu’entretiennent le réel et la fiction, il va amplement être question dans ce texte.


Au début du roman, Paul revient sur les lieux de son enfance, une cité de la banlieue parisienne. Nous voici donc propulsés en 1985, lorsque les parents de Paul décident d’emménager dans un « meilleur quartier » de la ville, doté « de meilleures écoles ». Dès son arrivée aux Sycomores, Paul se lie avec Sarah et Alex, formant les prémices d’une amitié durable dont nous allons découvrir l’histoire tout au long des chapitres qui remonteront le fil du temps jusqu’à atteindre l’année qui est en cours.


Ce sont donc quarante ans d’une amitié indéfectible, passionnée, parfois empreinte de conflits, mais surtout d’une absolue fidélité, que relate Olivier Adam : un prisme permettant d’observer le cours de vies ordinaires - études, entrée dans la vie active, liaisons amoureuses, mariage, parents vieillissants… - qui renverra immanquablement le lecteur à certains épisodes de sa propre existence. Tout le talent d’olivier Adam est là, me semble-t-il, dans cet art à dire la vie, avec une sensibilité à fleur de peau, tout à son lecteur une forme de miroir.


D’aucuns lui reprochent de manquer d’imagination, de puiser le matériau de ses romans dans sa propre vie. Il est vrai que Paul, protagoniste récurrent de l’œuvre d’Adam, est un écrivain que l’on peut difficilement manquer d’associer à l’auteur, tant il lui ressemble. Mais peut-être Olivier Adam en usant de la mise en abîme joue-t-il ici plus que jamais de la confusion… pour mieux couper cours à ces critiques. Celle-ci est à son comble lorsqu’on arrive au terme du récit, et l’émotion n’en est que plus vive. Certains trouveront peut-être le procédé un peu éculé ; pour ma part, je l’ai trouvé parfaitement maîtrisé et tout à fait convaincant.



    


lundi 27 octobre 2025

Kolkhoze

Emmanuel Carrère
POL, 2025

Prix Médicis 2025



Il aura fallu à Emmanuel Carrère attendre la mort de sa mère pour écrire le livre sur la Russie qu’il portait en lui : il ne pouvait y avoir deux personnalités au sein de la même famille pour parler de ce pays. D’autant que la Russie, on le sait depuis Un roman russe (que je n’ai pas encore lu), n’est pas pour ces descendants d’un immigré géorgien un objet d’étude comme les autres. La voie étant désormais libre, Emmanuel pouvait s’atteler à la tâche, et ce en ayant en toute quiétude recours au je que sa mère trouvait si « haïssable ».


Emmanuel Carrère, écrivain du réel, étant aussi celui de l’introspection, de la mise en scène de soi, croiser l’histoire familiale avec celle de l’ex-URSS et de la Russie contemporaine semblait une évidence. Reste qu’évoquer ce pays aujourd’hui, dans le contexte de la guerre menée contre l’Ukraine, rendait le projet quelque peu délicat. Ceci n’étant pas de nature à effrayer Emmanuel Carrère, encore moins à le faire renoncer, le voici donc lancé dans un ample récit mi-hommage rendu à sa mère mi-enquête sur les origines.


Pour ce faire, il s’est trouvé grandement aidé par les recherches entreprises par son propre père qui, remontant l’arbre généalogique de son épouse, dont il était très épris, rassembla de nombreux éléments et documents. Ainsi Carrère peut-il aisément brosser le portait de sa célèbre mère, de son enfance à ses derniers jours. Il rappelle à cette occasion les travaux qu’elle mena, sa vision de la Russie - sans omettre l’aveuglement dont elle fit preuve quant à Poutine et à ses intentions relatives à l’Ukraine.


Faut-il être un amateur particulièrement fervent de l’auteur pour apprécier ce texte ? C’est bien possible. Moi qui le suis, j’ai pourtant connu un bref moment de lassitude à mi-parcours. Il faut dire que la vie et l’oeuvre d’Hélène Carrère d’Encausse ne sont pas au coeur de mes préoccupations. En revanche, j’ai été très sensible à la dualité dans laquelle s’inscrit l’écrivain et à laquelle sans doute peu d’entre nous échappons - quoique dans une plus ou moins grande mesure. L’exercice de piété filiale à laquelle il se livre ne fait pas l’économie d’une grande lucidité. C’est bien là sa marque : l’intime et l’affectif ne cèdent rien à l’analyse objective, et si le texte est empreint d’un amour sincère pour sa mère, il ne l’épargne guère et ne manque pas de rappeler sa part d’ombre, quand bien même il y met tendresse et humour.


Mais il ne faudrait pas oublier l’histoire avec un grand H qu’il restitue à travers l’évocation de ses souvenirs et du destin familial. Cette perspective se révèle tout à fait passionnante : Carrère excelle dans cet exercice, et il dispose à cet égard d’un matériau d’une grande richesse, ce qui n’est pas donné à tout le monde ! Si la personnalité et la carrière de sa mère constituent un élément crucial, d’autres membres de la famille viennent nourrir le récit. L’écrivain, par exemple, n’est autre que le petit-cousin de Salomé Zourabichvili, présidente de la Géorgie de 2018 à 2024. Evidemment, les anecdotes familiales prennent alors une autre dimension… 


Avec le talent qu’on lui connaît, Carrère est parvenu à mettre en cohérence ces différents axes narratifs. Il nous propose ainsi un texte érudit à l'émotion contenue que j'ai pour ma part tout à fait apprécié. 


  


jeudi 16 octobre 2025

Les 7 vies extraordinaires de Devi Kumari

Vikas Swarup
Belfond, 2025

Traduit de l’anglais (Inde) par Sarah Tardy



C’est un peu par défaut que j’avais entrepris la lecture de ce roman : l’envie d’un truc léger pour finir mes vacances… Je m’étais dit que j’allais tenter et abandonner si ça manquait de consistance. Contre toute attente, je me suis tout de suite laissé happer par un prologue aux allures de polar d’une redoutable efficacité : la jeune Devi se trouvait ligotée sur une chaise, sommée de raconter son histoire, un récit filmé et diffusé en direct par son mystérieux ravisseur. Car Devi avait beau n’être que dans la vingtaine, elle avait déjà connu bien des expériences, sous diverses identités et en différentes régions de l’Inde.


Appartenant à une basse caste, devenue orpheline dès son plus jeune âge, elle a dû apprendre à se débrouiller seule.  Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle est sacrément dégourdie ! On s’en doute cependant, elle n’a guère été épargnée et a dû bien souvent pour survivre se défendre avec une pugnacité et parfois une rage que certains, qui en portent définitivement les stigmates, ne lui pardonnent guère. L’homme qui la tient sous sa coupe est-il l’un d’eux, comme Devi le soupçonne d’abord ? Va-t-il la tuer froidement sitôt qu’elle aura livré son témoignage ? Son ravisseur se révèle bien plus retors : Devi va être mise aux enchères auprès de chacune de ses « victimes » à mesure qu’elle va dérouler son récit. Libre ensuite à celui qui l’emportera de faire d’elle ce qu’il voudra…


Construit en sept chapitres correspondant aux sept épisodes de la vie de son héroïne, ce récit a des accents de conte des mille et une nuits. Les témoignages toujours plus rocambolesques que livre Devi sont entrecoupés des commentaires de son ravisseur auquel la jeune femme espère échapper. Le ton est extrêmement romanesque, le rythme haletant et les péripéties nombreuses. Pourtant, derrière cette forme divertissante se dessine un tableau tout à fait réaliste de l’Inde, avec ses violents contrastes et la corruption massive qui y règne. 


Vikas Swarup applique ici une recette qui a déjà fait ses preuves. La structure et le style sont très comparables à ceux de Pour quelques milliards et une roupie - et peut-être à d’autres de ses livres que je n’ai pas lus. Mais il est un chef habile et suffisamment parcimonieux pour ne pas susciter la lassitude. Si l’on doit à nouveau attendre dix ans son prochain roman, nul doute que je le lirai encore avec le même plaisir.