jeudi 29 janvier 2026

L’ami secret

Frédéric Doré
Buchet-Chastel, 2026


Sur les traces de Truman Capote. Entre un titre assez générique et un auteur méconnu, l’éditeur a pris soin d’enrichir sa couverture de quelques mots offrant un repère sécurisant au lecteur curieux qui voudrait bien se saisir du livre. « N’ayez pas peur, vous êtes en terrain connu », semble-t-il nous souffler. Pour ma part, cela ne fait guère plus de trois ou quatre ans que j’ai découvert De sang froid sans que cette lecture ait suscité chez moi un enthousiasme débordant. Dès lors, pourquoi lire ce roman, me direz-vous. Eh bien la seule réponse qui m’est venue lorsque je me suis posé cette question, c’est « pourquoi pas ? ». Un bref premier chapitre plus tard, j’étais ferrée.


Il faut dire que les ingrédients d’une alléchante intrigue étaient réunis : un auteur iconique, un manuscrit perdu, un narrateur has been mais néanmoins attachant. Après le succès de De sang froid, qui ouvrit à Capote les portes de la haute société new-yorkaise, celui-ci voulut marcher sur les traces de celui qu’il admirait tant : Marcel Proust. Avec Prières exaucées, il se mit en tête de peindre le tableau d’une société mondaine qui, croyait-il, l’avait adopté. Mais son approche sans concession ne fut pas du tout du goût de ses représentants. Les portes se refermèrent aussi vite qu’elle s’étaient ouvertes, la revue qui publiait l’écrivain coupa court après trois chapitres et on n’entendit plus jamais parler de la suite de ce texte. A-t-elle été détruite par son auteur ? L’avait-il même écrite ? L’a-t-il cachée dans un lieu resté à ce jour secret ?


L’espoir de retrouver ce manuscrit hypothétique anime les inconditionnels de l’écrivain. Tandis que le narrateur est chargé d’établir la valeur pécuniaire des biens d’un riche industriel fraîchement décédé qui fut autrefois l’ami de Capote, il est contacté par un mystérieux personnage prêt à payer très cher toute information qui pourrait le mettre sur la voie du fameux manuscrit…


Avec son ambiance de série B américaine, ses personnages parfaitement campés et son style imagé, ce roman possède un charme désuet auquel j’ai rapidement succombé. Quant à savoir quel fut le destin de ce mystérieux texte, Frédéric Doré a le bon goût de nous offrir une clé à cette énigme. Fiction ou réalité, elle clôt fort joliment l’enquête dans laquelle il nous a entraînés.


lundi 26 janvier 2026

Septembre noir

Sandro Veronesi
Grasset, 2026

Traduit de l’italien par Dominique Vittoz



Septembre 1972. En pleins Jeux olympiques de Munich, un commando palestinien prend des athlètes israéliens en otage. Onze d’entre eux seront exécutés. Tandis que les épreuves sont interrompues, les spectateurs du monde entier suivent médusés l’événement à la télévision. Luigi est l’un d’entre eux. Il a alors douze ans.  


Lorsqu’il se remémore cette époque, Luigi, désormais professeur et père de famille, prend conscience de la rupture qu’a constituée cet été-là dans sa vie et que ce dramatique événement a cristallisée. 


Douze ans, aussi peu sûr de soi que l’on puisse être, c’est l’âge où l’on commence à sortir du cocon protecteur de la famille. Pour Luigi, c’est l’attente fébrile, jour après jour, de retrouver sur la plage la jolie Astel, d’un an son aînée. Lorsque le rapprochement tant espéré s’opère, il est aussitôt saisi par le syndrome de l’imposteur : pourquoi moi, se demande-t-il. Des semaines durant, ces deux-là vont pourtant écouter ensemble de la musique, découvrir des textes, danser, suivre côte à côte les Jeux olympiques à la télévision sans oser laisser leurs lèvres se rapprocher. C’est à peine si Luigi perçoit les signes d’une harmonie parentale en train de se fêler. Du moins se refuse-t-il à en interpréter les signes… Contrairement à Astel, qui se montre très critique à l’égard de son propre père.


Le jour où la jeune fille cesse de se présenter sur la plage, où Luigi court chez elle pour trouver une maison vide, son monde s’effondre. Une disparition dont l’onde de choc s’étendra rapidement à sa propre famille…


Chronique du passage de l’enfance à l’âge adulte, Septembre noir est un pur roman d’apprentissage, genre pour lequel j’ai une affection particulière. Tendre et empreint d’une certaine nostalgie, il est d’une lecture agréable et douce, et chacun pourra y trouver des échos plus ou moins lointains à ses propres souvenirs. Il n’a pourtant pas à mes yeux la force ni la densité que pouvait par exemple présenter Je n’ai pas peur, d'un autre Italien, Niccolo Ammaniti.


Une lecture qui reste néanmoins plaisante, à s’offrir au coeur de l’hiver, confortablement lové dans un plaid.

jeudi 22 janvier 2026

Protocoles

Constance Debré
Flammarion, 2026


La première fois, je ne savais pas ce qui m’attendait. Je me suis pris le choc de plein fouet. Je déteste cette expression selon laquelle une lecture vous administrerait une gifle. Formule galvaudée que d’aucuns se plaisent à servir à propos de n’importe quel texte qui bousculerait un tant soit peu. Mais les mots de Constance Debré sont des coups de poings. Lorsque j’ai lu Love me tender, c’est carrément un uppercut qui m’a frappée. Sonnée. Pendant une semaine. Incapable de penser à autre chose.


Maintenant je sais. Je me prépare mentalement. J’essaye. 


Mais là, ça n’a pas suffi. 


Un texte court, à nouveau. Court parce que direct. L’économie de moyens, la densité de chaque phrase, l’absence de tout signe de ponctuation, d’adverbe ou d’adjectif superfétatoires qui pourraient diluer le sens des mots, détourner l’attention du lecteur, lui permettre de reprendre son souffle, tiennent lieu de style et de ligne de conduite. 


« Vous avez été condamné à mort. » Ainsi s’ouvre le texte. Pas d’échappatoire. Cette apostrophe, ceux qui l’ont entendue ne sont plus là pour en témoigner. Ou bien ils restent enfermés, coupés du monde, en dehors de la vie. Cette phrase, en un sens, n’existe pas, puisque ceux à qui elle s’adresse ne peuvent la partager ni la contester. Ni même la répéter. Une fois prononcée, elle disparaît avec celui qui en était le destinataire. Comme tout ce qui en découle : les procédures qui vont précéder la mise à mort ainsi que les conditions de l’exécution elle-même. Tout se déroule entre des murs clos, dans le silence.


« Vous avez été condamné à mort. Cette réunion a pour objet de vous informer des règles et procédures applicables les trente-cinq prochains jours. » Pas de littérature ici. Que peut-elle face à ces mots sans appel ? Que peut-elle, si ce n’est ouvrir un espace pour mettre au jour ce qui était scrupuleusement maintenu dans l’ombre ? 


Ces protocoles s’adressent aujourd’hui à nous. Constance Debré nous les assène exactement comme ils sont présentés aux condamnés à mort. Elle n’en change pas une virgule. C’est aussi le mode opératoire des différents types d’exécution qu’elle restitue, avec leurs avantages et leurs inconvénients. Les effets produits. Ce qui se passe dans le corps des individus suppliciés. A dire vrai, c’est assez insoutenable, et on se demande pourquoi s’infliger une telle lecture. Mais la question est plutôt de savoir pourquoi l’auteure nous l’inflige, tout en alternant avec des chapitres relatant à la fois l’organisation de sa propre existence, fondée sur une discipline tout aussi immuable que celle qui régit l’application des peines, et l’observation des flux qui régissent la marche du monde.


Je n’ai pas vraiment de réponse claire à ces interrogations, sinon que Constance Debré continue de creuser le sillon d’une littérature crue, qui met à nu le fonctionnement de notre société en la débarrassant de ses voiles de pudeur. Evidemment, une telle entreprise est d’une violence inouïe et provoque le rejet, ou une forme de répulsion. Faut-il pour autant détourner le regard ? Je laisse à chacun le soin d’apporter sa propre réponse.



lundi 19 janvier 2026

La nuit au coeur

Nathacha Appanah
Gallimard, 2025



Elles s’appellent Emma et Chahinez. Avant même de les connaître, on les voit courir, éperdues, tentant d’échapper à leur bourreau. A l'homme dont elles étaient tombées amoureuses. Comme l’auteure elle-même le fit au sortir de l’adolescence pour fuir l’homme qui l’avait placée sous son emprise. Aujourd’hui, elle est toujours en vie. Emma et Chahinez, non.


Ces morts violentes, intolérables, font douloureusement écho à ce qu’a vécu Nathacha Appanah. Elle connaît leur course vaine, leurs peurs, leurs cris, les stratégies de défense qu’elles ont pu tenter d’élaborer. Au-delà des faits rapportés dans la presse, de la description des sévices consignés dans les rapports de police, l’auteure est à même de se représenter ce que ces jeunes femmes ont vécu et d’y mettre des mots, pour nous. La force de son texte est précisément là, dans cette description précise et clinique des gestes, des angoisses et des mécanismes psychiques qui conduisent ces femmes à rester au contact de ceux qui les martyrisent. Pour la première fois, j’ai pu entrevoir une explication à ce qui représente pour moi une énigme, à ce qui me semble inconcevable : comment peut-on rester ? Pour cela, ce texte mérite d’être lu, et le plus largement possible. 


Mais si le sujet et le point de vue de Nathacha Appanah s'imposent avec une force indéniable, j’ai parfois buté sur un style que je persiste à trouver assez pauvre. Si j’ai tout oublié des précédents textes que j’ai lus d'elle, celui-ci laissera néanmoins une empreinte en moi, comme chez de très nombreuses lectrices à en juger par l’accueil qu’il a reçu. Et, je l'espère aussi, chez de nombreux lecteurs.

mardi 13 janvier 2026

Aqua

Gaspard Koenig
L’Observatoire, 2026


Le réchauffement climatique et la crise écologique nous contraignent - ou devraient nous contraindre - à réviser en profondeur la gestion et l’exploitation que nous faisons des ressources naturelles. Gaspard Koenig a choisi d’aborder cette réflexion par le biais de la fiction à travers un cycle romanesque explorant les quatre éléments. Après avoir enfoncé ses mains dans la terre avec Humus, il met aujourd’hui en scène une commune rurale aux prises avec un circuit d’alimentation en eau de plus en plus défaillant…


Alors que les élections municipales approchent, Jobard, le maire historique de Saint-Firmin, au coeur de la Normandie, ne va pas se représenter. Pour son neveu Martin, haut fonctionnaire soucieux de se doter d’un ancrage local, c’est une occasion en or. Mais son parisianisme va se heurter à la candidature de la gérante de l’épicerie, elle-même d’origine roumaine, mais installée sur place depuis plusieurs années. C’est autour de l’approvisionnement en eau de la commune que la campagne va se jouer. Depuis toujours, Saint-Firmin gère son circuit en parfaite autonomie en puisant à la source de la Maline selon une méthode des plus artisanale. Une démarche que celui qui est connu dans les couloirs du ministère de l’Ecologie comme Monsieur Eau ne peut tolérer : Saint-Firmin doit entamer sa modernisation en se raccordant au réseau régional, seul à même de garantir aux habitants la fourniture d’une eau parfaitement dépolluée répondant aux normes en vigueur. 


Rien de tel pour réveiller l’esprit gaulois de la population qui n’entend pas se soumettre à une quelconque autorité exogène. Mais lorsque l’été et la canicule arrivent, asséchant les réserves hydriques et contraignant la municipalité à limiter drastiquement l’accès à l’eau, l’émoi atteint son comble et les conflits s’exacerbent…


Quoique légèrement moins baroque que ne l’était Humus, Aqua se distingue par un caractère romanesque très affirmé sans faire pour autant l’économie de fondements techniques assez étayés. Ainsi ce texte se révèle-t-il instructif  - on n’ignore plus grand chose de la réglementation française relative à la distribution de l’eau lorsqu’on en tourne la dernière page ! Koenig ne se prive pas d’égratigner au passage le millefeuille administratif qui caractérise nos institutions ni le carriérisme de nos élus.


Mais le principal atout atout de ce roman réside peut-être dans la confrontation qu’il effectue entre la tentation que chacun peut avoir de défendre ses intérêts individuels avec la nécessité de préserver l’intérêt général en pariant sur la capacité de tout être humain à raisonner sur des problématiques concrètes plutôt que de déléguer cette faculté à des technocrates pas forcément mieux armés pour le faire. S’appuyant sur les théories développées par une certaine Elinor Ostrom, co-récipiendaire du Nobel d’économie en 2009, il propose une forme d’organisation permettant la gestion collective des problématiques environnementales par la mise en commun de tous les savoirs, de toutes les contraintes et de toutes les exigences y compris contradictoires pour trouver des solutions adaptées et non déconnectées des différentes réalités de terrain. Ce type de gestion est-il efficient ? Pourrait-il être mise en oeuvre dans un cadre dépassant celui d’une échelle locale ? J’avoue que je n’ai pas suffisamment réfléchi à la question pour avoir un avis tranché sur la question. Mais la piste est fort intéressante et mérite assurément d’être approfondie.




vendredi 9 janvier 2026

Je voulais vivre

Adélaïde de Clermont-Tonnerre
Grasset, 2025

Prix Renaudot 2025



Les Trois Mousquetaires : qui, l’ayant lu en ses jeunes années, n’a pas été irrémédiablement marqué par ce texte ? Quant à moi, j’entrais dans l’adolescence lorsque je l’ai découvert. J’étais déjà lectrice, mais ce livre-là a été une révélation. Le plaisir de la lecture, bien sûr, celui qui fait tout disparaître autour de vous, qui vous met dans un état d’urgence où tourner les pages relègue la satisfaction des besoins les plus élémentaires - se nourrir, dormir - à un rang accessoire. Mais c’est surtout une de ces lectures, et la première de toutes, qui a donné une inflexion à ma vie et a fait celle que je suis devenue. Une scène m’avait particulièrement marquée : lorsque Milady, prisonnière, promise à une sentence définitive, employait toute sa duplicité, martelée par Dumas, à attendrir son geôlier pour parvenir à s’évader. J’étais littéralement déchirée : « Ne te fais pas avoir ! », pensais-je tout en éprouvant de la compassion à l’égard de la jeune femme… Pour la première fois je percevais la puissance des mots et de la littérature, ne cessant depuis lors d’en rechercher l’écho dans chacune de mes nouvelles lectures.


Plus encore que Constance Bonacieux, l’autre personnage féminin du roman, Milady occupe un rôle déterminant. Sans elle, D’Artagnan et ses complices seraient sans doute bien falots. D’une certaine manière, c’est la rouerie de Milady qui, par contraste, confère aux mousquetaires toute leur noblesse de coeur. Son histoire est pourtant pleine d’ellipses, et Dumas s’acharne à peindre d’elle un portrait sombre et vénéneux, archétypal de la femme dangereuse que les hommes doivent impérativement soumettre sous peine de connaître les plus grands tourments, voire la mort. C’est pourtant Milady, alors comtesse de La Fère - épouse de celui qui ne s’appelait pas encore Athos - qui faillit perdre la vie dans ce qu’Adélaïde de Clermont-Tonnerre qualifie de plus grand féminicide de la littérature. Et pourtant, toutes et tous autant que nous sommes, nous n’avons rien vu. Aveuglés par ce que Dumas nous présentait comme le panache de ses héros, tout entier captivés par l’intrigue ô combien efficace que nous dévorions, envoûtés par l’art narratif de l’auteur, nous l’avons suivi comme un seul homme, ne songeant pas un seul instant à mettre en question ce qui nous était présenté.


A la faveur sans doute de la prise de conscience collective en cours depuis la vague MeToo, Adélaïde de Clermont-Tonnerre a relu Les trois Mousquetaires avec un regard différent. Elle a pris la plume pour raconter l’histoire du point de vue de Milady, pour donner la parole à celle dont la voix était jusqu’alors restée étouffée. Je dois bien avouer que j’étais dubitative, redoutant une démarche opportuniste surfant sur l’un des plus grands succès de la littérature. Peut-être aussi craignais-je de voir renverser l’un de mes mythes personnels. C’est l’enthousiasme manifesté par de nombreuses lectrices (et lecteurs ?) tout au long du calendrier de l’avent littéraire qui m’a décidée à passer outre mes résistances. Combien je m’en suis réjouie ! La démarche s’est révélée non seulement convaincante, mais la lecture a été des plus réjouissantes ! L’auteure est parfaitement parvenue à s’insérer dans les interstices de l’histoire de Dumas, à en revisiter les épisodes majeurs sans jamais les dénaturer mais en en retissant la trame selon une perspective nouvelle. Le tout dans un rythme aussi trépidant que celui de l’oeuvre originale et un style d’une parfaite fluidité. C’est à regret que j’ai quitté Milady en tournant la dernière du page du roman, une Milady dotée d’une épaisseur nouvelle, à la psychologie plus nuancée, une femme qui voulait vivre, tout simplement, et avec laquelle j’aurais volontiers passé un peu plus de temps. Et puis - ce qui n'est pas rien - Adélaïde de Clermont-Tonnerre m’a donné envie de lire à nouveau le chef-d’oeuvre de Dumas. Sans rien rejeter du plaisir, mais avec cette fois la distance qui s’impose.

mercredi 7 janvier 2026

Repentir

Cécile Ladjali
Actes Sud, 2026


L’affaire Weinstein et la vague Metoo auront, j’ose l’espérer, irrémédiablement libéré la parole des femmes, ouvert les yeux de tous - et de toutes - sur leur condition et l’infinie diversité des voies empruntées pour s’assurer de leur soumission. Les témoignages, les oeuvres - littéraires, picturales, cinématographiques, les chansons - n'en finissent pas de dresser la litanie des avanies qu’elles subissent et révèlent l’ampleur du phénomène. Cécile Ladjali a cependant choisi pour l’aborder un angle assez inédit et extrêmement intéressant : celui de la responsabilité des mères.


Charlotte a élevé son fils seule. Pour cette comédienne en quête éperdue de reconnaissance, cet enfant constitue le coeur battant de l’existence. Lorsqu’il lui présente la jeune femme dont il est tombé amoureux, elle ne peut s’empêcher de considérer cette dernière comme une rivale. D’autant qu’Emmy est une jeune femme solaire. Etudiante aux Beaux-Arts, elle est déjà reconnue par ses pairs comme une artiste talentueuse. Contrairement à Gabriel, recalé au concours d’entrée qui a dû se rabattre sur une coûteuse école privée financée par sa mère, qui se refuse à voir la médiocrité de son fils et qui conserve religieusement la moindre de ses productions. 


Tandis que le rôle qu’elle s’apprête à endosser sur scène l’amène à réfléchir à la question de la culpabilité, Charlotte fait preuve d’un complet aveuglement lorsqu’il s’agit de la relation qu’elle entretient avec son fils et des comportements de ce dernier. Celui-ci manifeste pourtant des signes croissants de mépris et de brutalité, tant à l’endroit d’Emmy que de Charlotte - qui préférera se réjouir de la désaffection qu’elle croit déceler pour sa rivale qu’y voir un quelconque comportement répréhensible.


L’amour maternel prive-t-il une femme de sa lucidité ? Absout-il toute déviance ? La question vaut d’être posée, et toute mère peut être amenée à s’interroger sur le comportement de ses enfants et sur les principes éducatifs qu’elle met en oeuvre. Sauf que - et c’est à mes yeux l’angle mort du roman - la mère n’est pas censée porter seule cette charge. Mais ici point de figure paternelle, ni pour Gabriel ni pour aucun autre des personnages du roman, la seule figure masculine en dehors de Gabriel étant dépourvue d'enfant. Comme si les femmes étaient seules responsables, voire coupables, de la conduite du monde. 


Cela m’a d’autant plus gênée que les deux principaux protagonistes apparaissent d’emblée aussi détestables l’un que l’autre : impossible d’éprouver la moindre empathie à leur égard. En suscitant le rejet, ils rendent tout phénomène d’identification difficile et coupe court aux questionnements nécessaires auxquels le roman pourrait pourtant inviter. C’est dommage. Une approche moins manichéenne aurait à mon sens conféré plus de force à ce roman qui sonde des notions tout à fait pertinentes.