mercredi 29 août 2018

L’hiver du mécontentement

Thomas B. Reverdy

Flammarion, 2018



C'est incontestable, Thomas B. Reverdy possède un grand talent. Déjà, dans ses précédents livres, j’avais apprécié la délicatesse de sa plume et la manière tout en finesse qu’il a d’installer une atmosphère.
  
Après le Japon et Détroit, il nous emmène à présent à Londres. Reverdy semble particulièrement s’intéresser aux moments de bascule, lorsqu’un individu choisit de disparaître ou qu’une ville sombre dans la crise. 
Nous sommes dans les années 80 et Londres - et plus largement l’Angleterre - voit son taux de chômage augmenter, la précarité  s’installer. Mais les syndicats sont encore puissants et certains individus choisissent de résister, tandis que Margaret Thatcher aiguise ses armes pour accéder au pouvoir...

Candice, quant à elle, mène deux activités de front. Elle travaille pour une société de courses afin de gagner le minimum de revenus lui permettant de se consacrer à la passion qu'elle nourrit pour le théâtre. Au cours de ses tournées à vélo, elle perçoit au sein de la ville les traces des tensions et du bras de fer qui se joue entre une population en lutte pour conserver un niveau de vie acceptable et la nette direction qui est en train d’être prise vers un libéralisme complètement débridé.
Au théâtre, elle joue Richard III. La conquête du pouvoir qui est au cœur de cette pièce fait écho à l’ascension de la Dame de fer. Chez l’un comme chez l’autre personnage, on observe un art consommé de la mise en scène. Le discours qu’ils renvoient, leur travail de séduction visent à asseoir leurs positions respectives.

Si ce parallélisme est particulièrement bien vu - en deux ou trois scènes, Reverdy montre parfaitement la conscience qu’a Thatcher, déjà, du rôle déterminant de l’image et son talent à la maîtriser pour parvenir à ses fins -, j’avoue toutefois avoir été parfois un peu désorientée. Entre peinture sociale, plaidoyer féministe, analyse du théâtre shakespearien et chronique plus intimiste, on navigue entre plusieurs eaux. J’ai eu le sentiment, à la lecture, que l’auteur hésitait entre différentes voies sans qu’aucune ne se dégage vraiment pour donner à l’ensemble une véritable cohérence.

Il y a pourtant de véritables morceaux de bravoure - tel l’abécédaire du libéralisme - et certaines scènes se révèlent particulièrement pertinentes, comme celles montrant Thatcher chausser des bottes en caoutchouc ou s’emparer d’un balai après avoir pris soin de convoquer les journalistes. 

Ce roman aurait pu être selon moi plus percutant pour être vraiment convaincant. Mais nul doute que je continuerai de suivre cet auteur talentueux et fin qui écrira un jour, j’en suis certaine, un livre qui me fera chavirer.








dimanche 26 août 2018

Lèvres de pierre


Nancy Huston

Actes Sud, 2018



Quand vous vous saisirez de ce livre, préparez-vous à recevoir un choc. 
Pourtant, Nancy Huston ne vous prend pas par surprise. Elle vous révèle d’emblée l’étrange attraction qu’exerce sur elle le Cambodge, cet état indéfini dans lequel la plongent la douceur émanant des Khmers et ce sourire inaltérable qu’ils affichent alors même qu’ils connurent le pire des martyrs, dont leurs corps conservent les stigmates bien visibles. Mais ce trouble demeure difficile à appréhender... 
L’histoire récente de ce pays lui semble faire écho à la sienne. Ce marxisme dogmatique qui conduisit un peuple à sa perte, qui fut l’artisan de sa propre destruction, ne lui est pas étranger. Inlassablement, Nancy Huston sonde cette histoire. Elle cherche quelque chose qui se dérobe à elle, mais qu’elle ne peut ignorer. Jusqu’au frémissement soudain. Terrifiante révélation. Ces lèvres de pierre des bouddhas ancestraux, ces sourires, masques pudiquement jetés sur les blessures et les douleurs, ceux-là mêmes qui lui permirent longtemps de taire ses propres fêlures, ce sont aussi ceux de Pol Pot. 

L’auteure déroule alors le fil de l’histoire du tyran. Remontant à ses plus jeunes années, elle dit sa vie constellée d’échecs, peignant les traits d’un personnage maladroit qu’un ardent désir de reconnaissance jamais satisfait rendit pour toujours insensible et froid.

Du côté du lecteur, on résiste. On se refuse à entrer dans l’intime de celui qu’on ne veut qualifier d’homme. On la suit pourtant. La sobriété du texte et les phrases sèches, dénuées d’affectivité, n’invitent certainement pas à l’empathie. Encore moins à justifier ce que l’on sait qui s’ensuivra. Le mépris et la violence qui règnent sur le pays, entre colons français et attaques américaines, ces terribles agressions que subit tout un peuple, en se conjuguant avec les humiliations intimes de celui qui n’est encore que Saloth Sar, donneront naissance à Pol Pot.

Les blessures intimes, les outrages, Dorrit, double littéraire de Nancy Huston, connaît. C’est sa propre histoire qu’elle relate à présent. De l’abandon de sa mère à la légèreté de son père, de ses premières amours à la découverte des diverses formes de domination masculine, elle ne cache rien. Dans les années 70, cette domination est d’autant plus insidieuse et perverse qu’elle s’exerce dans un climat de libération sexuelle qui somme la femme d’être réceptive et consentante. Alors Dorrit se prête à certaines expériences dont elle ne mesure pas immédiatement la violence ni la portée. Et Dorrit sourit. Et Dorrit finit par martyriser son corps. Jusqu’à ce que certaines rencontres et certaines lectures lui permettent de comprendre ce qu’elle a subi et d’y mettre des mots.

Qu’elle évoque son propre cheminement ou celui de Pol Pot, Nancy Huston use de la même distance. Construit selon une parfaite symétrie, avec un déroulé et des phrases se répondant d’une partie à l’autre, ce texte est d’une maîtrise et d’une force incroyables. Alors que l’analogie entre son expérience et celle de Pol Pot pourrait paraître fallacieuse, elle se révèle au contraire des plus convaincantes. En procédant pas échos, Nancy Huston n’établit pas à proprement parler de comparaison, mais montre la puissance de déflagration induite par la violence subie de part et d’autre, violence intime et sociale, dont les séquelles sont incommensurables.

Le propos ne manquera sans doute pas de prêter à controverse et appelle la discussion. J’ignore si Nancy Huston avait commencé à écrire ce livre avant l’affaire Weinstein, mais sa publication dans ce contexte lui donne évidemment une résonance particulière. 
Quoi que l’on puisse en penser, l’exceptionnelle acuité de ce texte et la lucidité de son auteure sont absolument impressionnantes. En ce qui me concerne, je ne doute pas que ces pages laisseront en moi une empreinte durable.
    



mercredi 22 août 2018

Les exilés meurent aussi d’amour



Abnousse Shalmani

Grasset, 2018




Abnousse Shalmani, c’est une voix singulière et forte, une personnalité entière, viscéralement éprise de liberté, qui n’hésite jamais à dire ce qu’elle pense. C’est surtout une femme écrivain de grand talent.

Dans Khomeiny, Sade et moi, son éblouissant premier livre, elle témoignait de son arrivée en France, à l’âge de huit ans avec ses parents, de la manière dont elle s’était emparée de la langue française, dont elle avait embrassé cette nouvelle culture et, surtout, dont les écrivains, Sade en tête, lui avaient permis de s’affirmer et de se construire. C’était puissant, c’était mordant, c’était l’histoire d’une femme qui était résolument partie à la conquête d’une liberté que les mollahs avaient voulu lui dénier.

Aujourd’hui, c’est sous la forme du roman qu’elle a choisi d’aborder la question de l’exil. Si certains traits de son héroïne sont sans doute empruntés à la petite fille qu'elle a été - elles ont le même âge lorsque leur famille fuit l’Iran après la révolution islamique - le texte appartient à un registre clairement fictionnel. 

A leur arrivée à Paris, Shirin et ses parents retrouvent une partie de la famille maternelle qui s'y est déjà installée. Ils emménagent chez Mitra, sœur aînée de la mère de Shirin, et rejoignent ainsi les rangs d’une communauté de réfugiés, dont certains n’ont pas renoncé à leur activisme politique.  
Abnousse Shalmani dépeint des personnages hauts en couleur, dont chacun est comme la touche d’une composition plus vaste donnant à voir toutes les nuances d’un peuple, de la plus lumineuse à la plus sombre. Fidèle à la personnalité qu’on lui connaît, Abnousse Shalmani ne cède en effet ni à la complaisance, ni à un excès de sentimentalisme pour évoquer cette communauté et restituer la manière dont peut grandir une petite fille entre un environnement familial tourné vers un pays et un passé plus ou moins idéalisés, et un environnement social lui offrant une autre langue et une autre culture.

Mais la fillette ne se pose jamais en victime, et c’est là toute la force de ce texte. Si l’auteure insiste sur la manière dont la personnalité d’un exilé est façonnée par des fragments auquel il essaye de donner une cohérence, elle en fait une richesse plutôt qu’une fragilité. C’est avec désir et appétit que Shirin s’extirpe d’un cercle familial très refermé sur lui-même pour partir à la découverte et à la conquête du monde extérieur, si différent du sien.
Elle ne rompt pourtant jamais avec ses origines et navigue d’un univers à l’autre pour tenter de s’approprier le meilleur de chacun des deux mondes auxquels elle appartient désormais.

Comme dans Khomeiny, Sade et moi, Abnousse Shalmani fait preuve d’une énergie débordante et conserve sa réjouissante liberté de ton. Mais en choisissant de quitter le terrain autobiographique pour investir celui du roman, elle donne à ce dernier un charme particulier. Habitée par deux cultures, elle est parvenue à donner à son récit une forme métissée, synthèse de notre cartésianisme bien français et de la magie des contes orientaux. 




Pour mieux découvrir encore ce livre et son auteure, retrouvez celle-ci dans l'entretien qu'elle m'a accordé



Je vous invite également à venir à sa rencontre le mercredi 28 novembre à partir de 19 heures à la librairie Le Divan, où j'aurai le grand plaisir de présenter son livre.









En aparté avec Abnousse Shalmani


Abnousse Shalmani, écrivain française d’origine iranienne, est arrivée en France à l’âge de 8 ans après que ses parents ont fui le régime de Khomeiny.
 Très engagée dans la défense des droits des femmes, elle intervient régulièrement dans le débat public, notamment sur la question du port du voile, qui tenait une place centrale dans son premier livre, Khomeiny, Sade et moi, paru chez Grasset en 2014. 
Chez le même éditeur paraît aujourd’hui son premier roman, Les exilés meurent aussi d’amour.



Je suis particulièrement heureuse de te rencontrer, Abnousse, car j’avais été très impressionnée par ton premier livre, Khomeiny, Sade et moi, un récit autobiographique dans lequel tu évoquais ton arrivée en France, la manière dont tu t’étais construite, en tant que femme. Cela ne parlait pas directement de l’exil, mais c’était ton expérience, la manière dont tu t’étais emparée d’une langue et d’une culture. Aujourd’hui, l’exil est au cœur du roman qui vient de paraître. Est-ce qu’on peut néanmoins dire que c’est un peu la même histoire et, si c’est le cas, que voulais-tu apporter de différent ou de supplémentaire ? En un mot, est-ce que Shirin, c’est toi ?


Non, pas tant que ça. Shirin est mince et jolie ! Et puis je voulais me coller un personnage qui n’avait pas la tête de son pays natal, alors que c’était mon cas quand je suis arrivée en France. Après, ça a évolué à l’adolescence... 
Quand j’ai écrit Khomeiny, Sade et moi, je me suis pris un bout de rein et je l’ai posé sur la table. Il n’y a pas eu d’effort. Quand je l’ai commencé et qu’on me demandait ce que j’étais en train d’écrire, je disais : « Je suis en train d’écrire l’histoire politique de mon cul. » [Au début du livre, Abnousse raconte comment, à 5 ans, elle s’est mise entièrement nue dans la cour de l’école pour signifier son refus du voile qui venait de lui être imposé.] Je disais ça bêtement, il se passait plein de choses en France et j’avais besoin de trouver un lien entre ce cul nu de mon enfance et ce qui était en train de se passer. Il y avait là quelque chose de super spontané. Je l’ai écrit d’une traite, et je pense que ça se sent. C’est vraiment moi, c’est un cri, c’est une continuation de mon corps. 

Quand j’ai commencé le roman, je ne voulais pas écrire sur l’Iran ni sur l’exil. Pour tout dire, j’étais partie sur la rue Jacob et sur Natalie Clifford Barney et les lesbiennes américaines de Paris. J’ai fait six mois de recherches, c’était génial. Mais j’étais tellement dans l’histoire que c’est très difficile à un moment donné de s’en détacher pour entrer dans la fiction. Or c'était ce que je voulais faire. Alors, affolée, avec mon syndrome première de la classe, n’ayant plus que trois mois pour rendre mon manuscrit à Grasset, je me suis dit qu’il fallait que j’écrive autre chose.

Et tout d’un coup c’est venu. Je pense qu’il y avait aussi l’idéal gauchisant qui me turlupinait, et j’ai commencé comme ça. C’est vraiment arrivée à cinquante pages que je me suis rendue compte qu’il y avait quand même des trucs d’inspiration biographique. Mais tous les personnages qui se trouvent dans Les exilés meurent aussi d’amour sont imaginés, même s’ils sont tous issus de la réalité. En gros, j’ai pris trois, quatre personnes que j’ai connues à chaque fois et je les ai mélangées. 
Pour le personnage de Mitra, qui est l’horrible tante, il y a effectivement beaucoup de caractéristiques de deux de mes tantes, mais aussi d’une femme française très passionnaria de gauche qu’on a connue, qui nous avait un peu pris en charge quand on est arrivés en France, qui a beaucoup aidé mes parents et qui venait tout le temps à la maison. Eh bien cette nana me foutait les chocottes ! Elle me tétanisait et je trouvais qu’elle ressemblait énormément à mes tantes. Et c’est vrai que là, quand j’ai dû construire ce personnage, je suis partie des trois. 

Après, il y a quand même des choses qui apparaîtront, je pense, toute ma vie dans tout ce que j’écrirai, sur la figure de l’exilé, sur la figure du révolutionnaire; il y aura toujours un ou deux libraires qui traîneront quelque part ! Mais je ne peux pas présenter le livre comme autobiographique parce qu’aucun personnage n’existe dans sa totalité. Et Shirin est loin de moi. Là, j’ai essayé de créer mon personnage idéal.

On sent bien que c’est de la fiction, effectivement, on n’a pas de doute. Mais par rapport à Khomeiny, Sade et moi, dans la figure du père, par exemple, on retrouve des choses...

Oui, c’est pour ça qu’il y aura toujours un père libraire ! C’est vrai que c’est très compliqué de ne pas faire jouer la figure du père, qui est très forte pour moi. Mais là, c’est Omid, le premier amoureux, qui prend par la main et fait découvrir. Le père est très en retrait. Mais sur l’idée de transmission, il sera toujours là, dans n’importe lequel de mes personnages. C’est inévitable. 

Asli Erdogan a donné en mai-juin une sublime interview à France Culture où elle disait cette chose : « Qu’on le veuille ou non, le premier roman est toujours la somme des traumas ». Et je pense qu’elle a raison. Je pense que, quoi qu’il se passe, quels que soient mes efforts, que ce premier roman me soit proche, pas proche, que j’aie joué, utilisé, romancé, transcendé... il n’empêche qu’il est la somme de mes traumas. Je pense que là-dessus elle a totalement raison. On a besoin de se débarrasser de quelque chose pour pouvoir s’envoler.

C’est en ce sens que j’établissais un rapport avec Khomeiny, Sade et moi, c’est une façon de revenir à certaines choses par un autre biais.  
En revanche, la forme romanesque permet d’offrir une belle galerie de personnages. Et la position qu’occupe Shirin m’a fait penser au personnage d’Uzbeck, dans Les lettres persanes, qui peut porter un regard neuf et distancié sur ce qui l’entoure. Sauf que le personnage de Shirin est entre deux, entre la communauté iranienne et les Français. Ce regard est très intéressant...

Mais je crois que c’est le regard du métèque ! J’ai utilisé une ou deux fois ce mot dans le roman. Lorsque je le présentais aux libraires, je me suis rendue compte que je finissais toujours en disant que le personnage, face à tout ce qui lui arrive, doit faire un choix entre le pays natal et le pays d’adoption. Mais au final, elle choisit l’entre-deux. Elle choisit d’être le cul entre deux chaises. Ça a l’air inconfortable, mais c’est pourtant la meilleure place car c’est celle du désir. Le désir ne peut s’épanouir que dans l’entre-deux, le clair-obscur, hors des lignes droites et des certitudes. 


Le métèque a cet avantage sur tous les autres qu’il n’a pas de frontières.

Moi, j’adore me présenter comme métèque ! Outre la chanson de Moustaki, je trouve que c’est un mot très beau, et c’est un mot qui désarçonne. 


Tout comme je refuse de dire «je suis une écrivaine». Non, je suis une femme écrivain. Je trouve que dans «femme écrivain», il y a le panache de la conquête : «Tu me l’as interdit ? Je le prends !». Je trouve ça beaucoup plus élégant que de dire «écrivaine». Je suis un écrivain parce que c’est ma fonction qui prime. 

Eh bien «métèque», c’est pareil. Quand je dis «je suis métèque», je vois déjà le repli des gens et ça m’amuse beaucoup. En réalité, c’est quoi un métèque ? La communauté iranienne, au sein même de ma propre famille, rit en me disant « toi, t’es plus iranienne ». Et quelque part, quand je suis face à des Français, il y a toujours à un moment ou à un autre quelque chose en moi d’exotique, de différent. Rien que mon prénom renvoie à un ailleurs. Donc, même pour les Français, je ne suis jamais totalement française, j’ai avec moi ce truc d’exotisme. Au final, c’est quoi quelqu’un qui n’est ni ici ni là ? Eh bien c’est le métèque. Et le métèque a cet avantage sur tous les autres qu’il n’a pas de frontières.
Ce qui a provoqué la guerre Iran-Irak, avec les bombardements que, gamine, j’entendais tous les soirs au-dessus de nos têtes, c’est quand même le fait qu’il y avait une frontière. Ça m’a suffisamment marquée pour être assez allergique aux frontières. Et je me dis que le métèque est certes hors sol, hors tout, mais il a cet avantage de planer. Et je pense que la meilleure chance de l’exilé, c’est qu’il plane au-dessus des frontières. 

Cet entre-deux, on le retrouve dans la forme même de ton texte. Il a en effet la forme classique du roman, mais avec une dimension onirique. Il a quelque chose du conte oriental, avec sa magie, qu’il n’y a pas du tout dans la littérature française, où tout est toujours rationnel.  Est-ce que c’était ton projet ?

Ah oui ! Ça reprend ce que je disais tout à l’heure : je crois que j’ai fait un bouquin métèque ! Je suis une grande fan de Flaubert, que je relis tous les deux ans, de la littérature du XIXe qui m’a énormément appris le français, la syntaxe, le beau parler ; je suis une grande fan de Balzac aussi, enfin de toute la littérature du XIXe, Sand, Musset...  Mais il y avait quelque chose qui me manquait, qui était peut-être mon Iran, et que j’ai fini par retrouver. Mais en
François Rabelais
fait, très étrangement, je ne suis pas passée par l’Iran pour retrouver ça. J’ai découvert Rabelais, et tout de suite, il a ouvert quelques portes, chez moi, qui ressemblaient à la culture iranienne. Parce que c’est quand même fait d’un grand bordel et de plein de tiroirs. J’étais très étonnée que la France ait produit ça... et très étonnée qu’il n’y ait pas eu de suite.


Après, je suis tombée dans l’Amérique latine. 
Et là, je tiens à faire une parenthèse : merci la France et l’amour de la culture ! Même pour ce roman, n’ayant plus accès au persan comme langue maternelle, j’ai redécouvert ma culture persane, en l’occurrence Le livre des rois de Ferdowsi et énormément de poèmes épiques, par la langue française. Je suis retournée en Iran avec la langue française, ce qui déjà, en soi, dit énormément du métissage de mon livre. 

Après le XIXe, bien sûr, comme dans toute famille de gauche, j’ai lu Sartre, Beauvoir, Camus... tout ça se lisait joyeusement à la maison ! Mais d’un coup, je tombe sur L’amour au temps de choléra. C’était mon premier Garcia Marquez, et là, je me dis : « Mais c’est ça ! »


Cette capacité qu’a la littérature de vous attraper par le ventre, de remonter dans le coeur et s’installer pour de bon dans la raison.

Après, ça été Rushdie, Auster, Irving... Et, pour moi, c’était la lignée de Rabelais qu’on avait perdue. Rabelais, je le retrouve chez Auster, chez Irving, chez Rushdie, évidemment chez Gabriel Garcia Marquez. Puis j’ai découvert cette merveille, Les années avec Laura Diaz de Carlos Fuentes. Historique ! Proche de Balzac, avec la dose de folie. J’étais au paradis ! 


Quand j’ai commencé à écrire sur Natalie Clifford Barney et la rue Jacob, j’étais dans un pur roman historique, mais le narrateur était un fantôme. Mais quelque chose manquait, ça ne me ressemblait pas... Et j’ai pensé à Adrienne Lecouvreur, la première comédienne, au XVIIe siècle, à n’avoir pas chanté sur scène, mais dit son texte, et je l’ai fait tomber amoureuse de Natalie Clifford Barney... Je n’ai pas pu m’en empêcher ! C’est pour ça que je resterai toute ma vie une lectrice de littérature : il n’y a rien, rien qui peut vous changer autant en profondeur que la littérature ! Pourquoi ? Parce que ce n’est pas un essai, ni un texte politique. On est en train de lire et plus c’est magique, plus c’est fou-fou, plus ça part dans tous les sens, plus ça a l’air super loin de vous et plus le truc vous attrape par le ventre... 
Par exemple, j’ai lu tout Irving, et notamment récemment L’œuvre de Dieu, la part du diable. Eh bien quel rapport entre moi et le Maine, et les homards géants, et un orphelinat ? Pourtant, depuis deux ans, c’est peut-être l’un des romans qui m’aura le plus bouleversée. C’est cette capacité qu’a la littérature de vous attraper par le ventre, de remonter dans le coeur et s’installer pour de bon dans la raison. Eh bien je pense personnellement qu’il n’y a que le réalisme magique, en extrayant totalement l’histoire de toute réalité, qui permette au lecteur de comprendre sa propre réalité. Et ça, c’est peut-être la seule chose militante que j’ai : je suis persuadée qu’avec la littérature, on peut changer le monde.

A ce propos, j’avais envie que tu me parles un petit peu plus du Tout petit frère. Tous les personnages ont leur part de magie ou au moins de mystère. Mais lui, qui naît après 13 mois de gestation sans que cela étonne personne, est particulièrement singulier...

Lui, c’est mon chouchou ! Mais j’ai eu du mal avec celui-là ! Et c’est là la différence avec Khomeiny, Sade et moi. Ça a été beaucoup plus difficile à écrire... Là c’est vraiment un accouchement, j’ai eu toutes les douleurs possibles et imaginables...

D’ailleurs, tu as mis combien de temps à l’écrire, ce livre ?

Stephen King
Pour le premier jet, j’ai écouté Stephen King, qui a dit qu’un roman, quel que soit le nombre de pages, s’écrit en trois mois. Et ce mec, ce n’est peut-être pas Balzac ou Flaubert, mais il a une méthode brillante. 
Donc, j’ai écrit Les exilés meurent aussi d’amour en 3 mois. J’ai commencé le 1er juillet 2016 et j’ai fini le 1er septembre. Il avait à peu près 200 pages de plus. Pendant ces trois mois, je suis restée enfermée à Paris. Et après, il y a eu la réécriture. Je crois que j’ai enfin trouvé ma méthode : je fais un gros buisson, sans forme, et après je fais Edward aux mains d’argent ! Et là je dis merci d’exister à ce métier merveilleux qu’est celui d’éditrice - ou d’éditeur.  

Et dans tout ça, alors, ce personnage du Tout petit frère ?

Il était là dès le début. Il y avait le Petit frère et le Tout petit frère. Il y avait énormément de personnages... Le premier jet était… j’allais dire illisible, ça partait dans tous les sens !
Il n’y a pas très longtemps j’ai regardé la précédente version, eh bien il est là, le Tout petit frère ! Mais sous forme embryonnaire. L’histoire du Petit frère, elle, est passée à l’as...

Du coup, je comprends pourquoi il s’appelle le Tout petit frère et non pas le Petit frère.

C’est tellement joli, je voulais le garder !
Je crois que je voulais créer un personnage dont le sang, la peau, la chair, ne seraient qu’exil. Inévitablement il serait fou, et sa folie, à lui, c’est d’être amoureux. 
Il y a un autre frère, Pejmon, qui vire schizophrène. Il perd son Iran, et il est à la fois trop jeune et trop vieux pour la France, tout s’embrouille. Les personnages de Pejman et du Tout petit frère sont les deux faces de la même médaille. Le Tout petit frère s’est rattaché à l’amour absolu pour la mère, qui devient la mère patrie, la langue maternelle.


Je voulais créer un personnage dont le sang, la peau, la chair, ne seraient qu’exil.

En fait, chaque personnage représente un écueil de l’exil. Et le Tout petit frère et Pejman incarnent le moment où ça pète. Parce que je pense qu’il y a énormément d’hommes et de femmes formidables qui tombent au champ d’honneur de l’exil. L’exil, c’est dur. C’est une chance, vraiment, mais c’est extrêmement difficile.
Tout le background change. Encore aujourd’hui, il m’arrive de sursauter quand j’entends parler persan dans le métro. Dans ces cas-là, c’est l’Iran qui me remonte à la gorge. Que  chez mes parents, on parle persan, c’est normal. Mais dans la rue, dans les transports en commun, tout d’un coup c’est la rue de l’Iran qui me revient. Et pour un gamin fragile, rien que le fait d’accepter le changement du fond sonore, c’est énorme. 




Justement, j’ai lu d’autres romans sur l’exil dont l’héroïne et la narratrice étaient des petites filles arrivées très jeunes en France. L’expérience de l’exil, quand tu arrives dans ces jeunes années, 8, 9, 10 ans, est sans doute très différente de celle que l’on peut faire quand on est adulte…

L’adulte a juste sa défaite à supporter. L’enfant a à la fois la conscience coupable de la défaite et doit se construire, ce qui est très compliqué... Mais l’enfant est quand même un bonheur pour la littérature, parce que ça permet de faire passer énormément de choses qui, dans la bouche d’un adulte, ne passeraient pas du tout. 

Le fait de ne pas avoir d’enfant moi-même me permet d’être encore la fille de mes parents, d’être encore dans un statut d’enfant ; ça me permet d’avoir toujours un souvenir très aigu de mon enfance et de garder une certaine forme de fraîcheur. Mais c’est vrai que 8, 9 ans, ce sont des années fondamentales. On n’est même pas encore ado, on n’est pas fini, et je pense que c’est tout à fait normal qu’énormément d’[écrivains] exilés prennent ce moment-là parce que ça correspond souvent au moment où ils ont dû faire un sacrifice. Parce qu’il y a toujours le moment du choix où on abandonne quelque chose pour gagner autre chose.

D’autant que ce choix n’est pas le leur, mais celui de leurs parents.

Peut-être que c’est la littérature qui permet de créer un lien entre l’enfance qui n’est plus et le monde en devenir. Qu’est-ce qui, sinon la littérature, peut faire un lien entre ces mondes complètement éparpillés ? 
Khomeiny, Sade et moi était un bouquin de rupture. Il balançait entre Téharan et Paris, et au fur et à mesure Téhéran disparaissait. C'était un livre de rupture où on égrenait les pertes et les gains...  Alors que là, c’est peut-être la seule fois de ma vie où j’ai pu définir l’exil, ce que je n’avais pas fait dans Khomeiny, Sade et moi, parce que ce n’était pas possible, parce qu’il me manquait le lien de la littérature. 

J’ai vraiment le sentiment d’avoir eu une nouvelle naissance quand je suis arrivée en France. Tout, il fallait tout revoir : la langue, l’école, les habitudes, les fringues, la nourriture... tout ! En Iran, par exemple, on ne met pas de couteau à table. On mange avec une cuillère et une fourchette. Tous les plats doivent être préparés pour qu’il n’y ait rien besoin de découper. En France, et sans parler du couteau à fromage, il y a des couteaux pour tout, tout le temps. L’un des trucs les plus difficiles, pour moi, ça a été d’apprendre à manger avec un couteau et une fourchette. Rien qu’une habitude bête et méchante de couverts... Et même, la viande tartare... J’en ai parlé dans le roman, mais c’est un truc qui ne cesse de m’émerveiller ! Globalement, le monde arabo-musulman cuit ses viandes jusqu’à étouffement total. Et là, on me colle un tartare, et on me dit : « Tu vas voir, c’est bon. » Mais le truc il vibre encore, il est en vie ! On est en train de se foutre de ma gueule... et je n’avais pas encore vu les huîtres! 

Alors qu’est-ce qui peut donner un sens à ces découvertes-là, à l’apprentissage de la langue française, à la constitution d’un corps français ? Le corps n’est pas le même. Le rapport au corps n’est pas le même ! Moi j’étais sous voile et on arrive ici et d’un coup c’est « à poil et en voiture, Simone » ! C’est quand même génial !
Je crois qu'il n’y a que la littérature qui peut faire le lien entre tout ça.

Justement, dans ton livre tu parles du pouvoir de la langue, qui est une baguette magique. Elle transforme la mère, très ingénieuse et habile de ses mains, de «boniche» en alchimiste. Et en même temps c’est aussi un leurre, le leurre des élans révolutionnaires, de l’idéalisme. L’écrivain est-il celui qui arrive à prendre la maîtrise de cette langue et à réorganiser le monde, à lui redonner du sens ? 

Je pense qu’un jour l’écrivain se rend compte de la puissance des mots. Et qu’il peut mentir. Mais l’autre face, c’est quand même ça. Il peut expliquer, il peut convaincre. Mais qu’est-ce que la littérature si ce n’est un grand mensonge, qui raconte des vies qui n’existent pas, qui raconte des histoires qui n’arriveront jamais ?

Et le lecteur le suit avec bonheur !

Et le lecteur le suit ! C’est quand même le seul moment où le mensonge est applaudi, revendiqué et aimé. Pourtant, les mots tuent, ça c’est évident. J’ai quand même un souvenir très aigu de la révolution, de la guerre, du discours au moment où j’étais petite fille... Quel est le miracle qui fait que, tout d’un coup, un gamin passe du mot qui tue, du mot qui est repris, scandé par des millions de gens qui veulent égorger la moitié de la population, au mot apaisé à l’intérieur d’un roman qui va lui permettre de se reconstruire ? Est-ce qu’il y a un moment où on comprend que ce ne sont pas les mêmes mots, est-ce qu’il y a une différence ? 


Quel est le miracle qui fait que, tout d’un coup, un gamin passe du mot qui tue, scandé par des millions de gens qui veulent égorger la moitié de la population, au mot apaisé à l’intérieur d’un roman ?

Parce que j’ai lu énormément de littérature révolutionnaire aussi. Mais ce ne sont pas du tout les mêmes mots. Quand je lis Martin Eden, de Jack London, je le suis au bout du monde ; et quand je lis Le manifeste du parti communiste, les trois quarts, je sais qu’il me ment, que ce n’est pas vrai, mais c’est exaltant quand même, surtout quand tu as 14, 15 ans... 
Quand tu lis L’espoir ou La condition humaine de Malraux - et je recommande de les lire avant ses 14 ans -, c’est formidable ! Mais ça perd tout son sens quand on a 18, 20, 25 ans. Alors si les mots changent quand on change d’âge et de vécu, le mot est réversible et le mot est dangereux. Je veux dire qu’il y a toujours le risque pour l’écrivain, aussi, de se regarder dans ses mots. On a tous des facilités de langage. Le mot, parfois il nous valorise, parfois il nous tue ! Parce qu’on se congratule tout seul et qu’on se vautre dans nos facilités. Le mot ment. Après, c’est toujours pareil : tout est moche, tout dépend de ce que les hommes en font. Et les mots n’y échappent pas. Mais quand même, pour le meilleur ou pour le pire, les mots sont magiques!

Et le meilleur, c’est la littérature ! D’ailleurs, je ne cesse d’être étonnée de constater qu’à chaque fois qu’un régime autoritaire s’installe, la première chose qu’il fait c’est d’interdire les livres ! Et des livres de littérature. C’est quand même fascinant de pouvoir dire d’un côté que la littérature ne change rien, et que ce soit le premier objet de censure. Pourquoi on le censure si ça ne change tellement rien ? Je pense au Destin de Youssef Chahine, ce film sublime dans lequel on brûle les livres d’Averroès. Lui, il sourit, parce qu’il sait que l’idée est là et qu’elle a germé...

Image extraite du film Le Destin

Moi, j’ai un truc fétichiste avec les livres ! J’ai besoin d’avoir leur présence physique. Mais les mots, c’est comme le reste, ça ment. L’idéal ça peut être merveilleux, mais l’idéal peut tuer aussi. Je me demande si je ne pourrais pas remplacer « idéal » par « mot » ? Ça bascule, quoi. C’est dangereux, Mais c’est merveilleux ! Ça peut sauver !

Tiens ! Cahier d’un retour au pays natal ! Je me souviens encore du jour où j’ai ouvert ce livre d’Aimé Césaire. Je trouve que c’est un des plus beaux textes qui soient... Etonnamment je me le suis approprié comme un texte de l’exil, alors que c’est un texte sur la colonisation. Mais c’est sur la perte d’une culture et c’est surtout réussir à faire de la poésie. Césaire... voilà un grand artisan des mots ! J’ai versé des larmes de sang sur ce bouquin ! Une claque, un claque merveilleuse, vraiment !


Voilà, heureusement qu’il y a eu tous ces métèques avant nous ! Moi, quand je suis arrivée en France, je n’avais plus qu’à me servir ! Ils étaient tous traduits et où que je tourne mon regard, que ce soit dans l’art, dans la littérature, il n’y avait que des métèques ! Alors je me suis dit que j’étais chez moi. Je n’ai jamais eu de problème à me dire française. Je ne comprends pas pourquoi il y en a qui ne veulent pas le dire... Parce que ce qui fait la richesse d’une langue, qui la réanime, ce sont ces métèques !
Pareil pour la peinture, la musique, l’art en général, parce que les exilés n’ont plus qu’un seul langage pour s’exprimer, c’est celui de l’art, vu que toutes les autres portes leur sont fermées. C’est le seul refuge ou personne ne viendra nous reprocher de nous installer. Et de celui-là, on ne pourra jamais me virer ! On pourra me virer de France, on ne pourra pas me virer de la littérature ! Même si tout ça est encore instable, j’ai quand même réussi au bout de 33 ans à me créer un refuge, et c’est un livre, c’est pas mal ! 
Si on me vire de France, je serai quand même un écrivain français... Trop tard !


Un grand merci à Abnousse pour cette rencontre chaleureuse, sa parole libre et sincère, et ce bel échange ponctué de rires. 

Evidemment, je vous invite à lire ses deux livres, mais aussi à venir la rencontrer le mercredi 28 novembre à la librairie Le Divan, où j’aurai le grand plaisir de la recevoir.



lundi 20 août 2018

La purge

Arthur Nesnidal

Julliard, 2018




A lire Arthur Nesnidal, je ne regrette pas d’avoir quitté naguère, au terme de deux semaines édifiantes, la classe d’hypokhâgne où j’avais été admise pour gagner les bancs de la fac ! Il m’est tout de suite apparu que ce type d’enseignement et surtout cette approche très académique et élitiste n’étaient pas pour moi...

Ce jeune auteur aura quant à lui tenu nettement plus longtemps... ce qui lui aura au moins permis de trouver la matière d’un premier roman ! Au fil de brefs chapitres, le narrateur égrène les divers aspects de la vie de ce type d’établissement, comme autant de saynètes finissant par composer un tableau... pour le moins effrayant. Fatuité des enseignants, condescendance de l’encadrement administratif, conditions de vie plus que rudimentaires auxquelles sont soumis les pensionnaires sommés de se gaver de connaissances ultranormées plutôt que d’apprendre à réfléchir par eux-mêmes, tout cela contribue à la reproduction d’une élite autoproclamée ne manifestant que mépris pour qui n’en ferait pas partie.

Certes, d’autres élèves auront sans doute un point de vue radicalement différent. Mais l’auteur n’a pas cherché à signer un essai. Il offre au contraire un texte très personnel à travers le regard et l’expérience de son personnage principal. En cela j’ai pu retrouver quelque chose de Vallès, comme je l’ai lu quelque part. Tous deux dépeignent en effet la même atmosphère carcérale et un semblable pédantisme professoral dans un un style original.
Celui de Nesnidal ne manquera certainement pas de surprendre - comme du reste le fit en son temps celui de Vallès. Riche de formules enlevées, d’un vocabulaire parfois délicieusement désuet, d’assonances, de phrases empreintes d’un rythme poétique, il présente une saveur toute particulière qui n’a pas été sans me rappeler la langue du XIXe siècle. 
Tous les ingrédients étaient donc réunis pour me séduire et me convaincre de la qualité de ce tout jeune auteur, dont je suivrai à n’en pas douter les pas.



samedi 18 août 2018

Par les écrans du monde


Fanny Taillandier

Le Seuil, Fictions & Compagnie, 2018



Vous vous souvenez forcément de ces images lancinantes, passées en boucle, de deux avions qui, l’un après l’autre, vinrent s’encastrer dans deux tours dressées dans le ciel new-yorkais. Sans doute vous souvenez-vous aussi du lieu où vous vous trouviez lorsqu’elles s’imposèrent à vous. Et si vous êtes comme moi, peut-être vous souvenez-vous encore des paroles improbables qu’incrédules vous avez alors prononcées.
Non seulement Fanny Taillandier ne les a pas oubliées, mais elles sont restées suffisamment ancrées en elles pour qu’elle en fasse la matière de son dernier roman.

Le 11 septembre 2001, une «videocrash» envahit brutalement les écrans du monde, interrompant jeux télévisés, émissions de téléréalité ou clips vidéos. Des images que l’on ne sait comment appréhender. De quel film s’agit-il ? se demandent les clients d’un magasins d’électroménager, avant de comprendre qu’il ne s’agit pas ici de l’une de ces fictions dont est tissé leur quotidien. 

Une personne ne voit cependant pas ces images, c’est Lucy, brillante mathématicienne recrutée par une grande compagnie d’assurance, qui se trouve ensevelie dans les sous-sols du World Trade Center. Dans l’obscurité la plus complète, le corps mutilé et entravé par les décombres, sans aucun contact avec l’extérieur, elle n’a aucune idée de ce qui est arrivé. Elle s’interroge, elle imagine des scénarios, elle a peur. Va-t-elle mourir ici, à petit feu, sans que personne ne vienne lui porter secours?

Si Lucy n’a aucun moyen d’interpréter ce qui lui arrive - le centre commercial s’est-il effondré ? - les images que voit le monde entier, éberlué, n’offrent pas beaucoup plus de sens. Même les mots restent impuissants à rendre intelligible ce qui est en train de se passer. Qu’un avion percute un gratte-ciel, aussitôt songe-t-on à un accident, aussi improbable que cela puisse paraître. Qu’un autre fasse de même quelques minutes plus tard, l’esprit résiste, se refuse à appréhender l'événement. 
Plaçons les mêmes images dans un blockbuster apocalyptique, tel que l’Amérique aime à en produire, et tout rentre dans l'ordre : il y a les bons et les méchants, et une nation à défendre. C’est simple, clair, c’est le récit américain de sa propre histoire, la construction de sa propre mythologie. Mais, précisément parce qu’elles viennent du réel, ces images deviennent alors invraisemblables. 

Si Lucy perçoit dans sa chair les effets d’un événement sans avoir accès aux images qui lui permettraient - peut-être - de le comprendre, son frère William s’est trouvé dans une situation exactement opposée. Soldat modèle, ayant servi huit ans dans l’Air Force, il est revenu de ses dernières missions en Somalie en état de stress post-traumatique. Il n'a pourtant jamais été sur le terrain. Il n’a pas pris part au combat. Il était «interprétateur d’images», c’est-à-dire qu’il scrutait des photos provenant de satellites, de militaires au sol ou de drones, pour en tirer des renseignements. Mais ce qu’il a vu à travers elles, la réalité à laquelle elles renvoyaient et le décalage avec le récit qu’elles permettaient de bâtir eurent raison de son équilibre mental...

Les images, leur pouvoir, ce qu’elles disent, ce qu’on leur fait dire, la manière dont elles nous construisent, individuellement autant que collectivement, l’interprétation qui en est faite, leur interaction avec le réel, dont elles sont bien plus, voire bien autre chose que le reflet, ces images sont au coeur de ce roman offrant une réflexion tout à fait passionnante et pertinente sur notre perception du monde et notre rapport à l'information.
Les images étant désormais omniprésentes, il paraît en effet nécessaire et indispensable de les interroger, les commenter, les analyser afin de ne pas nous laisser abuser par les histoires qu'elles prétendent nous raconter...








jeudi 16 août 2018

Tenir jusqu’à l’aube

Carole Fives

L’arbalète Gallimard, 2018




Qui est la femme qui orne la belle couverture de ce livre et qu’on ne voit que de dos ? Ce pourrait être vous, ce pourrait être moi, ou n’importe laquelle d’entre nous. L’héroïne de ce roman n’a pas de nom. Tout ce que l’on sait, c’est qu’elle vit séparée du père de son enfant âgé de deux ans dont le nom nous demeure également mystérieux.

Le père a quitté le foyer familial. Du jour au lendemain une femme s’est retrouvée seule. Seule pour élever son fils. Seule pour assumer le loyer de son appartement. Seule  pour faire face à des employeurs exigeant une disponibilité toujours plus grande en échange d’une rémunération toujours plus réduite. Une situation d’autant plus difficile que chacun la renvoie en permanence à une image culpabilisante de ses rôles de femme et de mère. 

Sortir. Voler ne serait-ce qu’une heure de pleine et entière liberté. La femme finit par céder à cet irrépressible besoin. Malgré le risque qu’il peut y avoir à laisser un tout-petit seul dans son sommeil. Consciente surtout de l’opprobre qui serait jeté sur elle si quelqu’un venait à le découvrir. 
Une première fois, puis une deuxième, la femme sort. A plusieurs reprises, s’aventurant chaque fois un tout petit peu plus longtemps, un tout petit peu plus loin, la femme s’autorise cette respiration, vitale, qui accroît toujours un peu plus son sentiment de culpabilité...

Par la précision de son écriture, Carole Fives dépeint d’une manière extrêmement juste le carcan, l’isolement et l’enfermement qui étouffent irrémédiablement la jeune femme. Chaque issue qu’elle entrevoit se referme sur elle avec une violence croissante. Comment sortir de ce cercle infernal, ignorer ces injonctions permanentes autant que contradictoires à être une professionnelle efficace et productive en même temps qu’une mère attentive et dévouée, une femme élégante et séduisante mais ne devant surtout pas se soucier de son propre bien-être ?

Par un remarquable travail sur la langue, l’auteure parvient à restituer la manière dont tous les discours traversant la jeune femme - celui de ses employeurs, de son voisinage, des réseaux sociaux, de l’administration, de la presse, de sa famille... - tout ce qu’elle perçoit à titre personnel et tout ce que véhicule son environnement, la façonne, la désarçonne, la bouscule et influe sur ses comportements, la privant peu à peu de son libre arbitre. 

La brièveté de ce récit n'a d'égale que sa violence. Un récit implacable dans lequel plus d'une femme, hélas, pourra se reconnaître. Que celle qui n'a jamais eu envie de tout envoyer au diable jette la première pierre à l'auteure.