vendredi 14 juillet 2017

Guérilla Social Club

Marc Fernandez

Préludes, 2017


L'ombre du condor

Un petit passage à vide côté lecture - une demi-douzaine de livres commencés et abandonnés au pied de mon lit au bout de quelques pages seulement - m’a conduite à me tourner une nouvelle fois vers le genre policier : l’envie d’une lecture aisée et addictive, capable de capter mon attention passagèrement troublée. Pour autant, n’étant pas fan de thrillers - des textes que je trouve souvent gratuits et sans profondeur -, je n’étais pas prête à me jeter sur n’importe quel best-seller réputé efficace...

Or Marc Fernandez venait de publier un second roman. Le premier, Mala vida, se situait de nos jours en Espagne, mais plongeait ses racines dans l’époque sombre du franquisme pour en révéler un aspect méconnu, l’existence d’un trafic de bébés volés. Un polar comme je les aime, noir, mais sans surenchère de détails sordides, et solidement ancré dans un contexte socio-historique. La couverture de ce nouveau roman reprenant la même charte graphique que le premier, avec le même code couleur, tout semblait m’indiquer que j’allais retrouver le même univers.

En effet, Marc Fernandez met de nouveau en scène les héros de son précédent roman : le ténébreux Diego, journaliste radio animant une émission vedette sur une chaîne de radio publique dans laquelle il tente chaque semaine de révéler les dessous d’une affaire criminelle ; Ana, transsexuelle argentine, prostituée avant de devenir détective après avoir fui la dictature, et Isabel, une brillante avocate franco-espagnole au service de la cause des femmes.
L’action se situe entre Madrid, Paris, Buenos Aires et Santiago du Chili. Des meurtres y ont été commis mais ne semblent pas avoir avoir de lien entre eux. Pourtant, à y regarder de près, les victimes, qui ont subi de terribles sévices avant d’être assassinées, sont toutes d’anciens opposants aux régimes dictatoriaux d'Amérique latine. Et Carlos, l’ami Chilien de Diego, a lui-même reçu des menaces de mort...

Les nostalgiques des régimes qui ensanglantèrent l’Amérique latine seraient-ils en train de préparer leur retour ? C’est ce que différents événements laissent craindre. L’ombre de l’opération Condor, menée conjointement dans les années 70 par les militaires argentins, chiliens, boliviens et brésiliens, notamment, pour éradiquer toute forme d’opposition et de guerilla, semble dangereusement planer sur le continent...

Plus encore que dans Mala vida, Marc Fernandez, nous offre un roman au rythme et à l’intrigue parfaitement maîtrisés, que j’ai lu d’une traite. J’ai pris plaisir à retrouver ses personnages, qui m’avaient déjà largement séduite dans le premier opus.
Si ceux-ci sont voués à devenir des héros récurrents et si le style et la maîtrise narrative de Fernandez continuent ainsi de gagner en maturité, nul doute que je me jetterai sur ses prochains romans !

dimanche 9 juillet 2017

La tresse

Laetitia Colombani

Grasset, 2017


 Smita, Giulia, Sarah ou la condition des femmes

Le voici donc, le phénomène littéraire du moment, le livre qui s’est hissé parmi les meilleures ventes actuelles, alors que son auteure était jusqu’ici totalement inconnue ! Souvent - mais pas toujours -, je me tiens à l’écart de ces romans dont tout le monde parle. Pas par snobisme littéraire, non - en tout cas pas uniquement ! - mais pour les mêmes raisons qui me font passer très rapidement sur les sites dits incontournables des destinations touristiques pour aller me perdre dans les endroits plus méconnus, dont personne ne parle : c’est souvent là que l’on découvre les plus beaux trésors...
Bref, La tresse ayant été sélectionné par le comité de lecture des 68 Premières fois, c’était l’occasion de faire une entorse à mes principes !

Vous le savez sans doute, il s’agit de trois histoires de femmes, sur trois continents, illustrant dans trois registres différents le combat que les femmes doivent livrer, où qu’elles se trouvent et quelle que soit leur situation, pour conquérir une place égale à celle des hommes, voire pour simplement exister. C’est un sujet qui bien évidemment me touche, les luttes féministes étant à mon sens loin d’être un combat d’arrière-garde. 
Smita, Indienne intouchable réduite à vider à mains nues les latrines des habitants de son village pour espérer être rémunérée de quelque reste de nourriture, Sarah, brillante avocate canadienne élevant seule ses trois enfants, sacrifiant tout à sa vie professionnelle pour espérer obtenir la reconnaissance qu’elle mérite, et Giulia, soumise au patriarcat de la société sicilienne, représentent ainsi quelques-uns des archétypes féminins d’aujourd’hui. En tant que femme, ces tranches de vie ne peuvent que susciter en moi un sentiment de révolte. 
Mais j’avoue que la forme littéraire m’a laissée un peu sur ma faim. Le roman est bref : 224 pages pour raconter trois destins, c’est peu pour faire place au développement psychologique des personnages et à la mise en place d’un contexte socio-historique.
On passe alternativement de l’une à l’autre de ces héroïnes, sans avoir le temps de s’attacher à elles ni d’éprouver de véritable empathie. Du coup, alors même que j’ai conscience que ces personnages renvoient à de terribles réalités, ils me paraissaient  caricaturaux. En outre, la façon dont les trois récits s’entremêlent m’a paru un peu cousue de fil blanc.

Je ne dirais pas que je me suis ennuyée ni que j’ai passé un désagréable moment avec ce livre. Il est extrêmement facile à lire et joue sur une corde sensible qui peut, manifestement, toucher son public. Mais d’un point de vue littéraire, disons que je le trouve un peu faible. Cependant, s’il peut contribuer à faire prendre conscience de la persistance des inégalités entre les sexes et de la nécessité de défendre encore et toujours les droits des femmes en tout point du monde, alors souhaitons qu’il continue de connaître le succès !


Ma chère Nicole a quant à elle été nettement plus enthousiaste; de nombreux billets à lire, notamment ceux de L'Ivresse littéraire ou d'Henri-Charles Dahlem  


De la bombe de Clarisse Gorokhoff, Gallimard
Elle voulait juste marcher tout droit
de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
La tresse de Laetitia Colombani, Grasset
Le coeur à l'aiguille de Claire Gondor, Buchet-Chastel
de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Maestro de Cécile Balavoine, Mercure de France
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi

samedi 24 juin 2017

Maestro

Cécile Balavoine

Mercure de France, 2017



Voyage au bout d'une passion

Décidément, après Van Gogh, voici qu’il m’a été donné l’occasion de lire, grâce au groupe des 68 Premières fois, un autre texte inspiré par un monstre sacré. C’est du côté de la musique, cette fois, que l’auteure est allée chercher l’inspiration. Un art qui m’est sans doute moins familier que la peinture, puisque j’avoue fréquenter avec beaucoup plus d’assiduité les musées que les salles de concert. Mais avec Mozart, puisque c’est de lui qu’il s’agit, je me sentais tout de même en terrain connu...

Depuis sa plus tendre enfance, Cécile, la narratrice, a une passion : Mozart. Et quand je dis passion, je devrais plutôt parler de dévotion. Car Cécile ne se contente pas d’écouter Sa musique, dont elle connaît chacune des pièces. Elle a lu toute Sa correspondance, a passé des vacances à Salzbourg, où elle a bien entendu visité Sa maison natale, avant d’y retourner plus tard poursuivre des études. Elle sait à quelle période de Sa vie correspond chaque morceau, dont elle ressent jusque dans sa chair les émotions qui y sont liées. Ne vous étonnez pas de cette graphie : c’est celle qu’emploie l’auteure lorsqu’elle évoque Celui qui occupe constamment son esprit. Car je ne dirais pas que Cécile aime Mozart. Non, elle est habitée par Lui.
Mais cette obsession, elle le sait, est difficilement concevable et compréhensible. Elle a donc appris à la dissimuler. A l’adolescence, lorsqu’on l’interrogeait sur ses goûts musicaux, elle affirmait écouter Police... mais faillit bien un jour se trahir lorsqu’elle alla jusqu’à prétendre qu’en revanche elle n’aimait pas Sting !
Parvenue à l’âge adulte, Cécile semble avoir réussi à imposer une distance entre elle et l’objet de son admiration. Mozart a cessé de hanter ses jours et ses nuits. A l’aube de ses quarante ans, elle a enfin ouvert son cœur à un homme et semble même en passe d’envisager une liaison stable avec lui.
Jusqu’au moment où elle entre en contact avec Maestro.
Dans un cadre professionnel, elle est amenée à interviewer un illustre chef d’orchestre. Bien que l’entretien se déroule par téléphone, entre eux s’opère immédiatement une étonnante alchimie. Ils parlent le même langage, vibrent des mêmes émotions, la musique confère à leur vie une égale intensité. Ils entrent aussitôt en communion, et Cécile retrouve avec Maestro la ferveur qui l’avait un instant quittée...

Etonnante déclaration d’amour à la musique et à l’incarnation du génie artistique qu’est Mozart, ce texte écrit d’une plume trempée dans l’encre de la passion se révèle parfois troublant, tant l’héroïne semble possédée par un feu dévorant. Il y a dans ce texte un caractère mystique qui cherche désespérément à s’incarner. Mais c’est bien la rencontre entre ces deux dimensions qui donne à ce texte sa puissance et son charme singulier.



Nicole a écrit un très beau billet ; Joëlle est également tombée sous le charme

Et pour ceux qui voudraient prolonger leur lecture, une exposition sur Mozart se tient actuellement à Paris, à la bibliothèque-musée de l'Opéra





De la bombe de Clarisse Gorokhoff, Gallimard
Elle voulait juste marcher tout droit
de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
La tresse de Laetitia Colombani, Grasset
Le coeur à l'aiguille de Claire Gondor, Buchet-Chastel
de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Maestro de Cécile Balavoine, Mercure de France
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi

samedi 17 juin 2017

La veuve des Van Gogh

Camilo Sanchez

Liana Levi, 2017


Traduit de l’espagnol (Argentine) par Fanchita Gonzalez Batlle


Van Gogh : Vincent, Théo, Johanna et les autres

Van Gogh, je suis comme tout le monde, j’adore ! Comme beaucoup, je connais la relation très forte qui l’unissait à son frère Théo, avec lequel il échangea une correspondance nourrie. Et puis, bien sûr, j’ai en tête le mythe de l’artiste maudit, qui vécut dans une extrême précarité, n’ayant jamais vendu de son vivant, alors que ses toiles prirent une valeur considérable après sa mort...
Van Gogh, c’est comme Rimbaud ou Mozart. Ce sont des icônes dont on connaît - plus ou moins bien - les œuvres, et dont la figure nous est familière. Leur vie tumultueuse et l’incompréhension, voire le rejet dont ils firent l’objet de la part de leurs contemporains, enflamment notre imaginaire, non moins que leur personnalité hors du commun. 

Pourtant, lorsque sort un film ou un roman qui retrace leur existence, on s’aperçoit bien souvent que l’on n’en a que des images déformées, sublimées. Bref, que le monstre sacré s’est substitué à l’homme et à l’artiste qu’ils furent.
Camilo Sanchez, dont c’est le premier roman, a voulu essayer de retrouver l’homme derrière la légende.
Mais, puisqu’on ne regarde pas le soleil en face, il a choisi de poser ses yeux sur Théo et surtout sur la femme de celui-ci, Johanna, qui ne rencontra guère plus de trois ou quatre fois son beau-frère. Mais elle avait de quoi s’interroger sur cet homme auquel son mari ne survécut pas plus de six mois. Après la disparition des deux frères, c’est par la lecture des quelque 650 lettres que Vincent envoya à Théo qui les conserva jalousement qu’elle put comprendre quelle était la nature de leur relation. Surtout, elle découvrit peu à peu ce qui habitait l’artiste, sa manière de travailler et de percevoir le monde. A l’aide aussi de l’une des sœurs Van Gogh, dont elle se rapprocha, elle apprit quelques secrets de famille. Plus encore que du vivant de Vincent, Johanna se sentit une proximité avec lui, son regard sur sa peinture évolua, au point qu’elle se sentit dépositaire d’une mission : celle de sauvegarder et faire reconnaître son œuvre.

Camilo Sanchez restitue ainsi, par petites touches, un portrait sensible de l’artiste, un portrait qui n’occulte pas la dimension sulfureuse du personnage, mais que l’on ne perçoit que comme un lointain écho, évitant ainsi d’en altérer les traits. 

Et puis, il nous invite à entrer dans l’intimité d’une femme courageuse et déterminée, à laquelle il rend un bel hommage. Elle fut certainement, après son époux, la plus zélée des défenseurs de l’œuvre de Vincent et sans doute lui doit-on beaucoup dans la connaissance que nous avons de lui.

dimanche 11 juin 2017

Sélection été 2017

Les vacances approchent et, comme moi, vous vous réjouissez certainement 
à l’idée de pouvoir passer encore plus de temps à lire (si, si, c’est possible !)
Alors j’espère que vous avez prévu une longue pause estivale et une grande valise, parce que la saison qui vient de s’écouler a été riche de très belles publications ! 
Voici celles que je vous recommande tout particulièrement.




Laura Alcoba, La danse de l’araignée, Gallimard
L’auteure, d’origine argentine, revient pour la troisième fois sur ses années d’enfance. Après avoir évoqué la résistance clandestine à la dictature menée par ses parents, puis son arrivée en France avec la découverte d’une culture et d’une langue nouvelles, Laura Alcoba évoque son adolescence et la relation épistolaire entretenue avec son père resté prisonnier. Un nouveau roman où l’on retrouve la voix douce et spontanée de l’enfant qui faisait déjà le charme des deux premiers opus.
Et pour aller plus loin, vous pouvez découvrir l’entretien né de ma rencontre avec l’auteure

Marie Barraud, Nous les passeurs, Robert Laffont
Une magnifique enquête, menée par la narratrice pour découvrir qui était ce grand-père mort en camp de concentration, qu’elle n’a jamais connu et sur lequel toute la famille garde le silence. Un texte empreint d’émotion et d’humanisme. 

Didier Castino, Rue Monsieur-le-Prince, Liana Levi
En rendant hommage à Malik Oussekine, mort sous les coups de la police en décembre 1986, et en retraçant le mouvement étudiant né de l’opposition à la loi Devaquet, l’auteur écrit un grand livre générationnel. Un roman qui interroge la manière dont on s’inscrit dans l’histoire, mêlant subtilement dimensions intime et collective. Une de mes plus belles et plus fortes lectures du moment.

Maryam Madjidi, Marx et la poupée, Le Nouvel Attila
Avec une grande liberté de ton, un véritable souffle poétique et non sans un humour corrosif, Maryam Madjidi évoque l’exil et le tiraillement entre deux langues et deux cultures. Un petit bijou qui vient à juste titre de recevoir le prix Goncourt du premier roman ainsi que le prix Ouest France Etonnants voyageurs.

Pascal Manoukian, Ce que tient ta main droite t’appartient, Don Quichotte
Tout l’art de Manoukian consiste à faire entrer dans une trame incroyablement romanesque les sujets d’actualité les plus durs. Après les migrants, il a choisi de parler de l’embrigadement djihadiste. Le sujet est certes d’une violence inouïe, mais son traitement, servi par la très grande connaissance qu’en a l’auteur, est empreint d’un humanisme qui confère au roman une tonalité unique. Un récit aussi intéressant que captivant.

Virginie Roels, La plume, Stock
S’appuyant sur une trame policière au rythme haletant, Virginie Roels vous fera entrer dans les coulisses du pouvoir. Cynisme, machisme, asservissement... aucun des travers de nos dirigeants ne vous sera épargné. Cette auteure, qui est journaliste, sait de quoi elle parle... Mais elle a l’élégance de le faire avec humour - et talent !

Olivier Rolin, Baïkal-Amour, Paulsen
Olivier Rolin revient au récit de voyage. Alors qu’il traverse la Sibérie en train, il livre ses observations, ses réflexions, évoque ses rencontres et, bien sûr, convoque ses souvenirs littéraires. Un récit vivant, porté par la plume toujours étincelante de celui que je considère comme l’un des plus grands écrivains contemporains.  

Paul Vacca, Au jour le jour, Belfond
Ce roman jubilatoire vous emmènera dans le Paris du XIXe siècle pour vous faire découvrir le destin ô combien romanesque d’Eugène Sue. Mêlant l’histoire de l’écrivain à celle de ses célèbres personnages, Paul Vacca vous entraînera au cœur de la création littéraire pour vous offrir un pur plaisir de lecture ! 

Eric Vuillard, L’ordre du jour, Actes Sud
Dans ce bref récit, Vuillard s’arrête sur quelques moments clés de l’ascension d’Hitler. Au-delà des faits historiques, qu’il observe selon un angle peu habituel, l’auteur révèle les mécanismes qui permirent que le pire advienne. Un regard aigu et pertinent, servi par une langue précise et percutante, pour un texte qui donne une excellente matière à réflexion.


Excellentes vacances et bonnes lectures à tous !

mercredi 7 juin 2017

Les parapluies d’Erik Satie

Stéphanie Kalfon

Joëlle Losfeld, 2017



Portrait de l'artiste en clown triste

Voici une nouvelle lecture faite dans le cadre des 68 Premières fois et dont j’attendais, je dois dire, beaucoup. D’abord, parce que si quelques billets se révélaient un peu tièdes, de nombreux autres étaient franchement enthousiastes. Et puis parce que j’aime les textes qui parlent de création, quelle qu’elle soit. Enfin ce roman évoquait un artiste, un compositeur dont j’ignorais tout, sauf qu’il se situait à une époque que je trouve culturellement très riche, celle du Paris du tournant du XIXe siècle.

C’est donc pleine de confiance et avec une réelle envie que j’ai entamé ce roman (ce qui n’est pas toujours le cas quand vous vous inscrivez à un club de lecture...). 
D’abord, je dirais que l’écriture de Stéphanie Kalfon est vive et qu’elle parvient très vite à cerner le personnage pour nous en faire percevoir la personnalité. J’ai apprécié qu’elle nous plonge dans une époque autant qu’elle s’attachait à brosser un portrait. Et puis Satie est attachant, dans son incapacité à s’inscrire dans son époque, dans cette impression qu’il donne - c’est du moins ce qui ressort du texte - d’être constamment à côté : à côté du monde, à côté des gens, incapable d’être vraiment acteur de son existence. Il est touchant par ses doutes et sa discrétion. A part son frère, il semblerait que personne ne sut jamais dans quel dénuement et dans quelle détresse il se trouvait. Il donnait au contraire l’image d’un être détaché et volontairement anticonformiste.

Toutefois, je suis moi aussi restée à côté de ce texte. Touchée certes par le personnage, mais pas par les mots, que j’ai parfois trouvés à la limite de l’emphase, avec des formules claquantes et clinquantes qui ne m’ont pas paru en parfaite adéquation avec le sujet. Et c’est vraiment dommage, car l’auteure possède un style vif et un rythme tout à fait intéressant. Pour ma part, il m’a manqué du coeur, de la chair, de la chaleur... Et puis  je regrette aussi que Stéphanie Kalfon n’entre pas dans le processus de création et s’en tienne à l’inaptitude sociale de l’homme... 

Je ne regrette néanmoins pas cette lecture, suffisamment brève pour ne pas m’avoir indisposée, et qui m’a permis de faire connaissance avec un artiste audacieux et une personnalité singulière. Et puis ça a également été l’occasion de ressortir mes vieux CD d’Erik Satie. Et rien que pour ça, ça valait la peine !


Vous pouvez lire les billets de BénédicteHenri-CharlesL'ivresse littéraireJoëlle, NouketteSabine... 



De la bombe de Clarisse Gorokhoff, Gallimard
Elle voulait juste marcher tout droit
de Sarah Baruck, Albin Michel
La plume de Virginie Roels, Stock
La sonate oubliée de Christiana Moreau, Préludes
La téméraire de Marie Westphal, Stock 
La tresse de Laetitia Colombani, Grasset
Le coeur à l'aiguille de Claire Gondor, Buchet-Chastel
Les parapluies d’Erik Satie de Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Maestro de Cécile Balavoine, Mercure de France
Marguerite de Jacky Durand, Carnets Nord
Marx et la poupée de Maryam Madjidi, Le Nouvel Attila 
Mon ciel et ma terre de Aure Attika, Fayard
Ne parle pas aux inconnus de Sandra Reinflet, Jean-Claude Lattès 
Nous, les passeurs de Marie Barraud, Robert Laffont 
Outre-mère de Dominique Costermans, Luce Wilquin 
Presque ensemble de Marjorie Philibert, Jean-Claude Lattès
Principe de suspension de Vanessa Bamberger, Liana Levi

vendredi 2 juin 2017

Les jours enfuis

Jay McInerney

L’Olivier, 2017


Traduit de l’américain par Marc Amfreville


Cinquante ans et des poussières...

Après Olivier Rolin, Jay McInerney est l’un des tout premiers auteurs contemporains que j’ai lus et qui m’a marquée. Ces deux-là, dans des styles fort différents, m’ont convaincue qu’il valait la peine de s’aventurer au-delà des frontières littéraires du XIXe siècle. C’est dire si j’éprouve une tendresse particulière pour cet écrivain. Lorsque j’ai lu Trente ans et des poussières, j’avais quelques années de moins que ses deux héros Corrine et Russell. Mais, même si mon souvenir est aujourd’hui un peu flou, je crois que ce couple était emblématique de l’époque dans laquelle il s’inscrivait, tout en portant les espoirs et les doutes de tout être qui entre dans la vie. 
Une quinzaine d’années plus tard, McInerney a voulu retrouver ses personnages. Les temps avaient changé, les individus aussi. Dans La belle vie, le 11 Septembre les frappait de plein fouet. Le lustre de ce couple de désormais quadra s’était progressivement étiolé. Et le choc collectif de l’attentat venait se superposer à la crise de la quarantaine, aux questionnements propres à cette période de la vie.

Après ces deux opus, on est plus que familier avec cette femme et cet homme à présent parents de pré-ado, aux prises avec les difficultés professionnelles, faisant face à l’usure du couple. C’est une réelle joie de les retrouver, et il est réconfortant de partager le quotidien de ces héros qui ont vieilli en même temps que nous. 
MacInerney a choisi de situer l’action à un autre moment clé de l’histoire contemporaine  des Américains, fin 2008, lors de l’élection de Barack Obama. On est ainsi pris à témoin des dissensions qui existent au sein de la société américaine.
C’est également pour McInerney l’occasion de nous dépeindre le New York d’aujourd’hui, bien différent de celui des années 80 et 90. Comme à Paris, la gentrification en a profondément modifié la physionomie.

Vous l’imaginez aisément, le ton et l’ambiance, évidemment, ne sont plus les mêmes que dans le premier volume. Il y a un fond de nostalgie qui s’exprime de manière particulièrement élégante, ai-je trouvé, dans la toute dernière page du roman. Mais il y a aussi beaucoup d’énergie, le mouvement de la vie. Et puis, un humour qui fait de certaines scènes de véritables petits bijoux. Surtout, il y a une profonde empathie de l’auteur avec ses personnages, qui les rend tous - même les plus frivoles - attachants.

J’espère vraiment les retrouver à nouveau, à l’aube cette fois, de la soixantaine. McInerney ne s’interdit pas d’ailleurs d’y penser, nous a-t-il avoué lors d’une très belle rencontre dans une librairie parisienne. 

Rendez-vous est pris !


Le 12 mai dernier, à la librairie Atout Livre

jeudi 25 mai 2017

Quand sort la recluse

Fred Vargas

Flammarion, 2017



Où l'on retrouve avec plaisir l'univers singulier de Vargas...

Je ne vous apprendrai rien en disant que Fred Vargas possède un style bien à elle et que ses polars ne ressemblent à aucun autre. Et ce n’est pas son dernier opus qui me démentira.

Il me faut toujours un peu de temps pour entrer dans l’univers de Vargas. Comme à chaque fois, je me suis d’abord sentie un peu déconcertée par l’étrangeté des échanges entre les protagonistes, le caractère pour le moins surprenant et peu banal du modus operandi des crimes et la singularité du trait distinctif propre à chaque personnage. On retrouve ici le commissaire Adamsberg et ses énigmatiques associations d’idées, le commandant Danglard et sa légendaire érudition, soutenue par une mémoire hors du commun, la fidèle Retancourt dont l’impressionnante stature n’a d’égale que la finesse d’esprit, ou encore Mercadet, affligé d’hypersomnie, un handicap particulièrement épineux à gérer lorsqu’on exerce la profession de policier...

Mais, justement, avec ses personnages et ses dialogues, Vargas installe une atmosphère par laquelle on est happé presque malgré soi.
Cette fois, Adamsberg enquête sur une étrange affaire de morts par piqûres d’araignées recluses. Une affaire qui n’a au premier abord rien de criminel. Pour l’opinion publique, ces morts seraient plutôt une des conséquences de l’usage intensif de pesticides, qui rendrait ces petites bêtes plus agressives et accroîtrait la toxicité de leur venin. Pourtant, Adamsberg est travaillé par cette histoire, sans que sa brigade comprenne pourquoi. D’autant qu’un spécialiste lui démontre point par point qu’il est strictement impossible qu’une intention humaine puisse se cacher derrière ces décès. 
On n’apprendra que dans les dernières pages du livre pourquoi Adamsberg se montre si préoccupé par ces recluses. Mais avant de nous livrer les clefs de cette énigme, Vargas nous aura offert, outre un tableau très noir de l’humanité, de délicieuses incursions dans l’inconscient des héros de cette singulière intrigue. 
Une toile savamment tissée, qui m'a une fois de plus prise dans ses rets...


Papillon et Brize se sont également laissées prendre...


vendredi 19 mai 2017

L’ordre du jour

Eric Vuillard

Actes Sud, 2017


Une magnifique et percutante rencontre de la littérature et de l'Histoire

L’ordre du jour est le deuxième livre d’Eric Vuillard que je lis et, décidément, c’est un écrivain que j’apprécie. Vraiment. D’abord parce qu’il possède une plume remarquable. En peu de mots - ses textes sont courts - il parvient à planter un décor, brosser le portrait d’un personnage et, surtout, rendre compte d’une situation particulière par le recours à une formule percutante et un registre de langage parfaitement choisi. Et puis, c’est un écrivain qui se situe à la croisée de la littérature et de l’histoire. Et cette rencontre m’apparaît toujours passionnante!
Dans 14 juillet, son précédent ouvrage, Vuillard s’intéressait à la foule anonyme qui, dans un puissant mouvement, avait renversé un régime. L’ordre des choses est presque son antithèse. Ce sont quelques individus, parfaitement identifiés, dont l’Histoire a retenu les noms, qui infléchissent le cours des événements. 

Nous sommes en Allemagne dans les années 30, plus précisément le 20 février 1933, lorsque s’ouvre le récit. Vuillard nous fait entrer dans une salle du palais du président du Reichstag, où se trouvent réunis vingt-quatre des plus grands industriels allemands. Ils attendent l’arrivée du maître des lieux, Hermann Goering, qui précédera celle du chancelier en personne. Par la description de quelques gestes, l’évocation des paroles échangées et le bref rappel de ce qu’incarnent ces hommes, Vuillard en dit bien plus sur la responsabilité de ces derniers dans l’ascension du Führer qu’avec de longues démonstrations.  
Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer.
Quelle phrase glaçante ! Elle résume assez le terrible cynisme qui préside à cet instant. Au cours de cette séance, en retour du soutien politique et financier qu’il attend d’eux, Hitler promet en effet à ces capitaines d’industrie la stabilité dont ils ont besoin pour la bonne marche de leur activité. Un investissement qu’ils acceptent en finançant la campagne du chancelier et dont ils se verront grassement remerciés quelques années plus tard lorsque le régime leur fournira par le biais du travail forcé une main-d’œuvre gratuite totalement asservie.

Inutile de s’étendre davantage. Vuillard choisit de faire un saut dans le temps pour s’arrêter sur un autre moment clé : celui de l’annexion de l’Autriche, en 1938. Là encore, l’auteur nous permet d’assister à un entretien singulier, qui se déroule cette fois entre Hitler et le chancelier autrichien, Schuschnigg. On a l’impression d’assister à une pièce de théâtre, tant la gestuelle et les dialogues sont outranciers. On peine à croire que le destin d’un pays, puis du monde, a pu se jouer ainsi. Et pourtant, si lourdes soient les responsabilités qui pèsent sur les épaules d’un chef d’Etat ou de gouvernement, celui-ci reste un homme, avec son tempérament, ses grandeurs et ses faiblesses. Or, Hitler a rapidement pris l’ascendant sur son interlocuteur. Et ce qui devait être un échange diplomatique se transforme vite en une mise sous pression, à laquelle l’Autrichien n’a pas su résister. Incapable de réagir à la véritable agression qu’il subit, il mobilise tous ses efforts pour simplement ne pas s’effondrer : il fume clope sur clope. Oui, comme n’importe quel quidam soumis à la pression et en dépit de la démesure de l’enjeu... Hitler a gagné la partie.

Plus encore que les récits des manuels d’Histoire, celui de Vuillard est terrifiant. Car il n’explique pas, il montre - avec quel talent ! Et ce faisant, il nous permet de percevoir de saisissantes et inquiétantes ressemblances avec des personnages ou des situations beaucoup plus proches de nous. Et ce n’est certainement pas fortuit... 


dimanche 14 mai 2017

Deux hommes de bien

Arturo Perez-Reverte

Le Seuil, 2017


Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli


Le Paris des Lumières exploré par Perez-Reverte

Autant annoncer la couleur, j’adore de longue date Arturo Perez-Reverte, qui écrit des livres hautement rocambolesques, aux personnages truculents, riches en rebondissements, avec un ancrage historique solidement documenté. Des romans à la Dumas, en somme, dont l’œuvre était d’ailleurs au cœur de l’un de ses premiers romans, que j’avais à l’époque dévoré avec délices. Autant dire également que dans cet entre-deux-tours qui nous a tétanisés, ce nouvel opus m’apparaissait comme LA lecture idéale pour tenter de m’évader.
Un léger cafouillage dans la distribution de ce livre, qui ne s’est pas trouvé disponible partout à la date annoncée par Busnel himself à La Grande Librairie, ne m’a pas permis de me le procurer aussi vite que je l’escomptais. Mais, armée de mon ordinateur, j’ai pu repérer les quelques librairies qui le détenaient et, avec le concours de mon cher-et-tendre qui n’a pas hésité à traverser Paris à vélo pour aller me le chercher (il sait les contrariétés que peut engendrer chez moi la frustration d’être empêchée de lire un livre), j’ai enfin pu me plonger dedans. Tout ça pour dire à quel point le désir de le lire avait colonisé mon esprit !

Il faut dire que le sujet était séduisant : nous sommes à la veille de la Révolution française, la philosophie des Lumières rayonne, et deux éminents membres de l’Académie royale espagnole sont chargés de se rendre à Paris pour se procurer les 28 tomes de l’édition originale de l’Encyclopédie. Un voyage qui n’est évidemment pas de tout repos, surtout lorsque deux de leurs confrères hostiles à cette mission se sont mis en tête de la faire échouer...
Perez-Reverte nous immerge dans le Paris pré-révolutionnaire avec, je dois le dire, beaucoup de talent. De salons en cafés, d’auberges en librairies, don Hermogenes Molina et l’amiral don Pedro Zarate écument les rues de Paris, guidés par l’un de leurs concitoyens installé dans la capitale française, abbé de son état, mais dont l’esprit apparaît désormais teinté d’une théologie bien plus révolutionnaire que chrétienne...
Perez-Reverte excelle à restituer l’atmosphère qui régnait et les idées qui circulaient alors. Sa galerie de personnages est, comme toujours, parfaitement campée et l’intrigue ne manque pas de sel.

Hélas, trois fois hélas, pourquoi s’est-il mis en tête nous faire entrer dans les coulisses de son récit ? Pourquoi a-t-il voulu nous dévoiler par le détail les ouvrages qu’il a consultés, les spécialistes qu’il a interrogés, les démarches qu’il a effectuées pour élaborer son texte ? Il intervient ainsi constamment en tant qu’auteur pour nous expliquer les raisons qui l’ont conduit à placer l’action à tel endroit, nous préciser qu’il a repris des cours d’escrime pour s’assurer de la crédibilité d’une scène ou nous informer de ses sources bibliographiques. Loin d’apporter une perspective ou une quelconque épaisseur à son roman, ces gloses l’alourdissent considérablement. N’est pas Carrère ou Cercas qui veut. Lorsque l’un ou l’autre se mettent en scène dans leurs œuvres, ils font part d’une expérience existentielle, et apportent une réflexion sur ce qu’est la littérature et le rapport que celle-ci entretient avec la «vraie» vie. Or Perez-Reverte n’est absolument pas dans ce registre. L’auteur et le narrateur ne font jamais corps, et on n’a nul besoin de connaître tout se qui se cache derrière cette belle architecture. Tout se passe comme si alors qu’on écouterait une symphonie, le chef d’orchestre interrompait régulièrement les musiciens pour expliquer quel instrument allait se faire entendre et ce qui présidait à ce choix. Ce serait tout bonnement inaudible... J’avoue qu’en dépit de mon ardent désir de retrouver Perez-Reverte, j’ai eu toutes les peines du monde à m’attacher à ses deux académiciens. Fort heureusement, l’auteur a finalement consenti à se mettre plus en retrait dans la seconde partie de son roman, ce qui m’a enfin permis de goûter davantage mon plaisir !

Gageons qu’il s’agissait là d’une expérience, ou d’une coquetterie de la part de l’auteur, qui reviendra, espérons-le, dès son prochain livre à sa manière plus habituelle - et certes plus classique - mais dans laquelle il s’illustre avec tant de talent. Nul doute que je me précipiterai alors de nouveau chez mon libraire !

mardi 2 mai 2017

La fin de l’histoire

Luis Sepulveda

Métailié, 2017


Traduit de l’espagnol (Chili) par David Fauquemberg


"La littérature raconte ce que l'histoire officielle dissimule."
Luis Sepulveda 

Je l’ai dit ailleurs, pas moyen de rédiger un billet sur mes lectures depuis ce funeste dimanche 23 avril. Je me sens absolument incapable de dire quoi que ce soit d’intéressant sur Les filles au lion, de Jessie Burton, ou Trop de lumière, de Marinette Levy. Tant pis...
Si j’ai choisi néanmoins d’essayer de parler du dernier roman de Sepulveda, c’est qu’il est un nouveau et parfait témoignage des atrocités qu’engendre une dictature. Celle du Chili était militaire, mais on sait très bien que les régimes autoritaires et liberticides peuvent aussi surgir des urnes...

Entre Russie et Chili, Sepulveda explore les liens qui existèrent entre les descendants de certains cosaques qui défendirent le tsar en 1917 et les partisans de Pinochet. Sous la Seconde Guerre mondiale, les premiers rallièrent les régiments SS, puis, plus tard, servirent de mercenaires aux partisans de la junte. 
Dans son roman, Sepulveda met en scène Juan Belmonte, un ancien opposant au régime de Pinochet. Sa compagne, Veronica, n’est jamais sortie du silence dans lequel elle s’était réfugiée pour ne pas livrer d’information sur Belmonte lorsque ses bourreaux la torturèrent. Bien que Belmonte mène désormais avec elle une vie calme, en retrait du monde, il est contacté par les services secrets russes pour retrouver quelques-uns de ces cosaques, bien décidés à aider leur ancien chef à s’évader de la prison où il a été condamné à finir ses jours pour les faits de torture dont il se rendit coupable sous le régime de Pinochet.

Les liens qui unissent les différents personnages et le rôle qu’ils jouèrent dans le passé nous sont peu à peu dévoilés par le jeu d’une alternance de chapitres qui nous emmènent à différentes époques de la Russie au Chili. Sans jamais s’attarder, en quelques mots savamment pesés et distillés, Sepulveda évoque l’horreur, la peur et la douleur, les alliances et les trahisons.

C’est un texte très maîtrisé, très fort, nécessaire, auquel j’ai conscience de rendre bien mal justice, l’ayant lu dans un moment de profonde inquiétude. Ce sont pourtant les livres qui nous éclairent et qui devraient nous permettre de reconnaître les faux-semblants pour ne pas sombrer à nouveau dans l’horreur.


lundi 17 avril 2017

Rue Monsieur-le-Prince

Didier Castino

Liana Levi, 2017


Le roman d'une génération, née en 1986

Il est des livres qui ont le pouvoir de nous toucher, d’atteindre quelque chose d’intime au plus profond de nous. Parfois, ils vont jusqu’à nous tendre un véritable miroir et l’effet n’en est que plus troublant. On est alors étreint par une sensation étrange, indéfinissable, mélange de saisissement de se sentir mis à nu, de stupéfaction de voir mis en mots ce que l’on ne percevait que confusément et de reconnaissance envers l’auteur. C’est ce moment exceptionnel que j’ai connu en lisant le magnifique et si juste livre de Didier Castino Rue Monsieur-le-Prince.

Hervé était âgé de 22 ans lorsque les étudiants investirent les rues de nombreuses villes de France en novembre et décembre 1986 pour exiger le retrait du projet de loi Devaquet. Premier mouvement d’ampleur depuis 1968, auquel il fut inévitablement comparé, il avait ceci de particulier - comme son aîné - qu’il était mené par de tout jeunes gens. Ceux-ci s’insurgeaient contre une mesure visant à instaurer la sélection à l’entrée des universités et donner à ces dernières une autonomie de gestion. Un projet inacceptable pour tous ces jeunes qui y voyaient une remise en cause d’un principe fondamental, celui de l’égalité des chances. Et remettre en cause ce principe dans les universités, c’était proposer une forme de société dans laquelle ils ne voulaient pas s’inscrire. 

J’étais en terminale et, comme de nombreux lycéens, j’ai emboîté le pas aux étudiants pour scander à gorge déployée «Devaquet, au piquet» et autres slogans plus ou moins mutins. Ce fut un moment de liesse et de ferveur où l’on occupait nos établissements et où l'on passait des heures dans les AG à élaborer la formulation qui ferait mouche. Au diable les cours et les profs, les parents et la routine quotidienne ! Nous avions un dessein bien plus grand à mettre en œuvre ! Ce fut très certainement un moment fondateur pour ma génération car c’était, au terme de notre adolescence, comme une naissance à une forme active et volontaire de citoyenneté. C’était faire l’expérience que l’on pouvait, collectivement, changer les choses. C’était notre sortie définitive du monde de l’enfance. 
Mais notre exaltation et notre innocence furent brutalement fauchées la nuit 6 décembre, lorsqu’un jeune homme de 22 ans, Malik Oussekine, fut battu à mort par des policiers. La liesse s’en est définitivement allée, la gravité l’a remplacée. Les marches hier joyeuses et bruyantes devinrent silencieuses et tristes. 

Le nom de Malik Oussekine est resté douloureusement gravé en moi, comme il l’est resté en Didier Castino.

Refusant de voir ce nom réduit à une simple notice dans les manuels d’histoire, l'écrivain retrace les dernières heures de Malik. Il esquisse son portrait, dit ses goûts et ses aspirations, évoque la maladie dont il était atteint et qui nécessitait un lourd protocole de soins, et il suit sa course effrénée, épouvantée, dans les rues pleines d’effervescence du VIe arrondissement, tandis que deux policiers à moto le pourchassaient. Il restitue ses derniers instants, lorsque les policiers forcèrent l’entrée de l’immeuble de la rue Monsieur-le-Prince où il avait trouvé refuge. Il dit les coups, il dit l’acharnement et il dit encore l’effroi du seul témoin qui se trouvait présent.

Mais la grande valeur de ce livre tient à ce que Castino n’en fait pas un événement isolé. Il l’inscrit dans un continuum historique. Malik Oussekine n’est ni le premier ni le dernier homme à mourir au terme d’une course éperdue pour échapper à la violence de qui représente l’autorité, et qui le conduira à la mort. Du massacre du 17 octobre 1961 à Zyed et Bouna en 2005, ou encore, plus récemment, à Adama Traore, combien d’êtres, des adolescents parfois, ayant pour seul point commun et pour seul tort de n’avoir pas la peau blanche, ont-ils ainsi perdu la vie ? Combien ont couru pour échapper à l’horreur ? Courir pour ne pas entrer dans l’Histoire, pour ne pas venir grossir le nombre des pages les plus laides qui la constituent, pour arrêter cet intolérable mouvement des hommes vers la haine et le rejet de l'autre.  

Une histoire tellement éloignée de celle que nous voulions écrire, en 1986. 


Ce livre-ci, je l'ai tellement aimé que je ne résiste pas au désir de vous en faire partager un extrait, ici