mardi 25 août 2015

La septième fonction du langage

Laurent Binet

Grasset, 2015

Prix du Roman Fnac 2015
Prix Interallié 2015
☀ ☀ ☀


Quand le rocambolesque le plus échevelé se conjugue avec l'érudition...

Alors là, je dois dire que je n’avais jamais lu un texte de cette nature ! Intelligent, original, dense et drôle à la fois, il est aussi brillamment maîtrisé que complètement déjanté !

Par où commencer pour vous le présenter ?
Disons d’abord qu’il s’agit d’un hilarant pastiche de roman policier, qui se joue de tous les codes du genre : l’enquête y est menée par un attelage hautement improbable, composé d’un commissaire réactionnaire s’intéressant assez peu à tout ce qui s’apparente à la culture et d’un maître de conférence en linguistique gauchiste enseignant à la fac de Vincennes, embarqué bien malgré lui dans l’aventure. Nous sommes en 1980, Mitterrand est à la veille de gagner les présidentielles, et les sémioticiens tiennent le haut du pavé dans les milieux intellectuels parisiens. Voilà pour le décor.
Quant à la mission confiée à nos deux compères, le commissaire Bayard et Simon Herzog, elle consiste à retrouver l’assassin de Roland Barthes. Car vous croyiez sans doute que l’auteur des Fragments d’un discours amoureux était mort accidentellement... Mais pensez-vous que se faire renverser par une voiture au sortir d’un déjeuner chez le candidat socialiste en passe de remporter des élections historiques peut vraiment être le seul fruit d’un malheureux hasard ?

Laurent Binet est quant à lui doué d’un sens du romanesque et du rocambolesque suffisamment aiguisé pour trouver matière à la plus réjouissante des intrigues policières. Roland Barthes aurait en effet été en possession d’un document potentiellement capable de donner un pouvoir insurpassable à celui qui en prendrait connaissance : il révélerait la nature de la septième fonction du langage, suggérée par Roman Jakobson dans son ouvrage de référence, Essais de linguistique générale, fonction qui permettrait à celui qui la maîtrise de prendre l’ascendant sur son interlocuteur... et sur le monde. La maîtrise du discours, à l’origine était le Verbe : tel est bien le coeur de toute forme d’organisation sociale et de toute prise de pouvoir. C’est bien pour cela que la sémiologie acquit une telle importance dans les années 70-80 : si la rhétorique, qui vise à convaincre, s’exerce depuis l’Antiquité, la sémiotique, qui permet d’analyser et de décoder toute forme d’expression et de création, prétendait enfin lever le voile sur les mécanismes à l’oeuvre et, du coup, de les neutraliser et de n’en être plus le jouet. D’où peut-être une forme d’ivresse du pouvoir des mots (tant il est vrai que le discours de certains sémioticiens est abscons), que Binet met en scène de manière totalement délirante.

Ce document, dont on comprend toute la valeur, va bien entendu exciter la convoitise tant des milieux politiques, qui y voient l’instrument permettant d’établir définitivement leur domination, que des intellectuels qui veulent toucher au plus près du secret de la maîtrise du verbe, au coeur de leur activité.

L’enquête se déroule donc dans ces deux milieux. A l’exception des deux héros, on n’y rencontre que des personnalités existant ou ayant existé, tels Foucault, Derrida, Sollers, Kristeva, BHL, Umberto Eco, mais aussi Jack Lang, Laurent Fabius, Serge Moati, Régis Debray, Mitterrand, Giscard et bien d’autres. Ce qui est d’un premier abord assez déroutant - mais néanmoins extrêmement jubilatoire - c’est que tous ces protagonistes sont traités comme des personnages de pure fiction: contrairement aux conventions généralement admises dans un roman mettant en scène des personnages publics, ils commettent des actes et se trouvent confrontés à des situations dénués de toute espèce de vraisemblance (heureusement d’ailleurs pour Sollers, qui a dû beaucoup souffrir s’il a lu ce livre - et pas uniquement dans son amour-propre !). Et pourtant, malgré tous les excès, grâce à bien des petites touches qui fonctionnent comme des signes, le portrait des différents personnages est saisissant de ressemblance, ce qui n’est pas le moindre des talents de Binet que de parvenir à cet exploit !

Ce qui est particulièrement savoureux avec ce livre, c’est la manière dont il adopte peu à peu une démarche métadiscursive. Tandis que l’intrigue se déroule, le texte s’interroge sur sa propre nature, dans une démarche digne des analyses qu’auraient pu faire les héros de ce livre (et qui n’est pas sans rappeler les écrits d’un certain Pierre Bayard, professeur de littérature... à Paris VIII-Vincennes, tiens, tiens!). Ainsi Simon Herzog finit-il par s’interroger sur lui-même : se trouve-t-il dans la vraie vie ou dans un espace romanesque ? L’auteur va-t-il le tirer du mauvais pas où il se trouve, ou bien sa dernière heure a-t-elle sonné ? Cela ne l’empêche pas de songer qu’«un personnage comme Sollers ne peut exister en vrai» !
Bref, l’auteur joue avec son lecteur (et ceux qui me lisent régulièrement savent combien j’aime ça !) avec une habileté dont les quelques mots produits ici ne sauraient totalement rendre compte.
A l’exception peut-être d’une légère baisse de régime vers le milieu du livre, dans la partie où les protagonistes se rendent aux Etats-Unis pour un séminaire, je me suis régalée de bout en bout avec ce livre offrant de nombreux niveaux de lecture. Pour conclure, je dirais qu’au-delà du contexte historique qui fait le cadre de ce roman et de la qualité réflexive de l’exercice, au-delà également de tout l’ancrage théorique qu’il nous permet de réviser, Binet réussit à faire monter une véritable intensité dramatique, ce qui n’était pas donné d’avance.
Un régal de lecture, donc, dont on ressort avec le sentiment d’être plus savant tout en s’étant énormément amusé !

Retrouvez également Laurent Binet ici !


36 commentaires:

  1. Je n'aurais pas jeté un regard à ce roman, que je pensais intellectuel et pompeux (oui, j'avoue avoir parfois des idées préconçues). Tu me pousses à le noter, bien sûr !

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    1. Tu peux y aller : il est tout sauf pompeux !

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  2. Je l'ai noté, mais je n'en ferai pas une priorité. J'ai tout de même peur des passages trop intellos ! (aux dernières nouvelles, Sollers n'a pas réagi ..)

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    1. Je pense qu'il a dû s'étouffer ou faire une crise cardiaque !!!

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  3. Je n'avais pas du tout l'intention de passer à côté, et tu confirmes, je suis contente !

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  4. J'ai le billet de tête de lecture, toi tu aimes aussi, en appuyant sur le côté jubilatoire. Bref, noté. Même si je n'aime pas trop quand des personnages réels sont pris comme personnages.

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    1. Oui, mais comme je le dis dans mon billet, ils deviennent de véritables personnages de fiction, totalement délirants ! (Mention spéciale pour Sollers et BHL !)

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  5. Sans doute un des titres de la rentrée dont on va le plus parler. Je me laisserai sans doute tenter à force de lire des avis aussi enthousiastes (et argumentés) que le tien.

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    1. Merci Jérôme ! C'est un livre original qui mérite amplement d'être découvert.

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  6. oh, il me le faut ! J'adore les livres qui proposent plusieurs niveaux de lecture, qui traitent du langage (je me rappelle ma lecture de "Epépé"...) et en plus, je pense que je vais apprendre plein de choses !
    Merci pour ta chronique bien argumentée (en plus, il n'a pas l'air simple à présenter) j'ai hâte d'aller le chercher dans ma librairie.

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    1. Effectivement, je me suis un peu demandé comment j'allais bien pouvoir rendre justice à ce livre !
      J'ai hâte de savoir si tu vas l'aimer ! Je te souhaite une belle lecture en tout cas !

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  7. Ce livre ne me faisait pas vraiment envie, mais ton billet comme toujours intéressant et très bien construit aiguise ma curiosité :-)

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    1. Merci Eve, tu m'en vois ravie !
      Très honnêtement, je pense que c'est le genre de livre avec lequel ça passe ou ça casse, pas de demi-mesure. En ce qui me concerne, c'est passé comme une lettre à la poste ;-)

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  8. Je crois que tu as fini de me convaincre !
    Très bon billet !

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    1. Tu m'en vois ravie !
      Et merci pour le compliment !

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  9. Un très bon billet, je confirme : )

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    1. Surtout un très bon livre ! Mais merci infiniment, Cathulu !

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  10. Les avis sont enthousiastes mais je freine des quatre fers car j'avais abandonné Hhhh.

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    1. Ne l'ayant pas lu, je ne peux pas faire de comparaison. Mais à mon avis, La septième fonction est un livre à part d'une telle originalité que je serais très étonnée qu'il ressemble à aucun autre... Un seul moyen de savoir : essayer ;-)

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    2. Bon, je ne sais plus que faire. Ton billet me donne envie mais le prix FNAC me rebute.

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    3. Je ne sais pas si ça peut t'aider, mais je n'avais pas été subjuguée par celui de l'an dernier. Les prix se suivent et ne se ressemblent pas...

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  11. tu sembles tout aussi emballée que Busnel hier soir ! Il a l'air complètement atypique ce bouquin! Très tentée je suis!

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  12. Bon il est ma lecture ultra prioritaire de cette rentrée, et en grande partie grâce à toi. Ma seule crainte, c'est que tu as l'air hyper calée en la matière, alors que moi pas du tout. Tous les gens dont tu parles, je les connais de nom mais ne les ai pas lus, alors vais-je être aussi enthousiaste que toi? J'ai peur qu'il me manque de la culture pour l'apprécier complètement (mais je vais quand même me jeter dessus).
    Super billet Delphine.

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    1. Merci Galéa ! Venant de toi, le compliment me fait particulièrement plaisir !
      Ecoute, c'est vrai que dans le cadre de mes études de lettres j'ai lu les classiques de la linguistique - dont le livre de Jakobson - mais c'était il y a très longtemps (si, si!), et bien qu'ayant étudié à Jussieu, je me suis plutôt tenue à l'écart de ce courant... Donc un peu familière de ces notions, oui, spécialiste non.
      Franchement, même si on ne les connaît pas, je suis certaine qu'on peut lire ce livre, qui fait d'ailleurs un digest de ces notions.
      Vas-y ! Fonce, Galéa !

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  13. Je vais le tenter moi aussi :) Ca va me rappeler mes cours de linguistique à la fac, huhu

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  14. Moi aussi en lisant je me suis dit que l'inspecteur tenait son nom de Pierre Bayard.
    Vu ton enthousiasme, je ne sais pas si tu as lu "HHhH", mais je te le conseille. Je l'ai lu deux fois et je le relirai : c'est un formidable laboratoire de roman historique et si tu t'intéresses au genre, tu te régaleras. Bon, c'est beaucoup moins drôle que "La septième fonction du langage", bien sûr...

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    1. En fait, je n'ai pas pu m'empêcher de poser la question à l'auteur, qui m'a confié que c'était surtout la francisation de Jack Bauer, le héros de 24 heures chrono. Comme quoi, selon ses références, on interprète les signes à sa façon !
      Je te remercie pour ton conseil. Je lirai certainement ce livre, mais un peu plus tard. Je fais partie des lecteurs qui n'enchaînent pas les livres d'un auteur, mais préfèrent passer d'un univers à un autre... pour y revenir plus tard.

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  15. Je viens de relire ton billet après avoir lu et chroniqué ce livre (encore merci de l'avoir déniché pour moi). Au passage, j'ai relu quelques commentaires. Alors comme ça, tu as eu la chance de rencontrer l'auteur !!
    Tu as raison pour l'approche métadiscursive, c'est fort habilement mené. J'ai le sentiment que c'est une piste qu'aime particulièrement l'auteur et qu'on la retrouvera peut-être davantage au premier plan dans son prochain roman (celui-ci est déjà tellement foisonnant).
    Au fait, si tu aimes les différents niveaux de lecture, je peux te conseiller la lecture de La caverne des idées de José Carlos Somoza. C'est sans doute le plus abouti que j'ai lu en matière de niveaux de lecture.

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    1. En fait, je l'ai rencontré, mais après l'échange auquel tu viens de faire allusion... J'ai d'abord été en contact avec lui sur FB... Et oui, ça a vraiment du bon quand c'est bien utilisé (j'en profite d'ailleurs pour te signaler que j'ai partagé ton article très réussi sur ma page).
      Merci pour ta suggestion de lecture ; je la retiens.

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  16. J'ai lu avec jubilation cette réalité fictionnelle qui m'a replongée dans mes années jeunesse, le portrait à peine accusée du couple illustrissime qui se veut maintenant apôtre du mariage idéal, doit donner des crises de boutons à Sollers Kristéva dont je doute du sens de la dérision.
    Je lirai son premier livre et j'attends le suivant, dans quelle veine?

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    1. Je n'ai pas encore lu son premier, ce qui viendra, c'est certain. Quant au prochain, il sera certainement très différent : difficile de reproduire une nouvelle fois cet ovni littéraire !

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  17. Bonjour. Je sors de ce bouquin, et malgré le mal que je vais en dire, je dois reconnaître que le côté polar est tellement bien mené que j'ai lu vite, grâce au suspense. Cela dit, ça reste un livre d'intellos pour les intellos : je défie quiconque n'ayant pas fait de la linguistique d'y comprendre quelque chose (même en prenant les choses au deuxième degré). Mais bon, pourquoi pas ?. Mon plaisir a existé, mais malsain, en quelque sorte. Jubilatoire ? Non. J'ai souvent été agacée. Eu envie de claquer disons les mandarins, en général. Et je suis sure que le portrait "psychologique" de Sollers est en-dessous de la vérité. Quant à ce snobisme de mettre des passages en italien et en anglais sans les traduire : insupportable ! Je ne regrette pourtant pas la lecture, car je dois reconnaître du talent romancier à Binet, sur le "statut" de qui je ne me suis pas encore renseigné ... Grand merci pour votre article et votre avis. Pour ma part je n'en dirai pas plus. Bonne journée.

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    1. Nikole, malgré les aspects qui vous ont agacée, je note que vous avez pris un certain plaisir à lire ce roman, ce qui est déjà un fort bon point pour lui, je trouve! Il me semble également que le talent de l'auteur facilite l'accès à cet univers de la linguistique, mais je reconnais qu'en ce qui me concerne, il m'était déjà un peu familier.
      Quoi qu'il en soit, je n'ai pas le sentiment d'être particulièrement une "intello", mais quelqu'un qui a pris un très grand plaisir à lire ce livre ;-)
      Merci beaucoup, en tout cas, pour votre passage ici et pour ces quelques mots.

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