mercredi 30 avril 2014

La fortune de Sila

Fabrice Humbert

Le Passage, 2010


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Fabrice Humbert dresse le portrait sans concession d'un monde d'une violence abyssale, dominé par le culte du profit.

Voici un livre au ton singulier, à mi-chemin entre la fable et la peinture sociale.
La scène inaugurale, d’une brutalité crue, sonne comme une véritable parabole : un couple de richissimes Américains et leur jeune fils turbulent dînent dans un grand restaurant parisien. Tandis que le petit garçon entrave le ballet des serveurs, l’un d’entre eux, un jeune Noir, lui suggère aimablement de se rasseoir et, d’un geste, le ramène vers sa table. Le simple fait d’avoir touché l’enfant lui vaut d’être aussitôt violemment frappé au visage par le père, sans que quiconque ne réagisse, chacun souhaitant que l’établissement retrouve au plus vite l’ordre et le silence qui le caractérisent.
Le contraste entre l’atmosphère feutrée du lieu et le comportement primaire de cet homme est saisissant et donne le ton à ce qui va suivre.

Cette scène, extrêmement brève, apparaît peu crédible : on se dit que de tels comportements de nature animale sont généralement proscrits de ces lieux. Pourtant, la violence n’est pas étrangère aux plus privilégiés d’entre nous. Au contraire, l’auteur démontre que plus les enjeux financiers sont importants, plus cette violence semble pouvoir se manifester insolemment, sans fard et sans pudeur. C’est précisément cette violence que le roman va s’efforcer de mettre à nu en nous décrivant le cheminement des divers spectateurs de cette scène, tous confrontés d’une manière ou d’une autre à l’attrait de l’argent élevé au rang de valeur suprême.

Du petit professeur russe devenu un oligarque capable d’adopter les méthodes les plus expéditives pour étendre son empire sur les ruines de celui de l’Union soviétique au WASP prétendant incarner le rêve américain pour bâtir sa fortune sur la crédulité de ceux qu’il va réduire à la misère par le biais des crédits immobiliers, en passant par la trader aux dents plus que longues, c’est une galerie de portraits d’un cynisme totalement écoeurant que nous présente Fabrice Humbert.

Même si l’on ne doute pas de la crédibilité des situations et des personnages, une telle concentration finit par donner le vertige et provoquerait un véritable dégoût du genre humain s’il n’y avait la présence de Sila, qui donne par ailleurs son titre au roman. Quelle est donc cette fortune qui serait celle du seul protagoniste à ne pas se montrer fasciné par l’argent ? Ce personnage un peu énigmatique qui semble venir d’Afrique, mais non d’un pays précis, plutôt d’un village fantasmagorique, à l’allure quelque peu christique que lui confèrent ses attitudes, sa gestuelle et sa propension - presque - inconditionnelle à pardonner ceux qui l’ont offensé, sauve le roman de l’abjection et le pare d’un caractère étrangement poétique qui en fait tout le charme.
La juxtaposition du point de vue de Sila, pour qui la valeur de l'argent se mesure à l'aune du travail accompli, et celui des autres protagonistes, pour lesquels l'argent est une valeur en soi justifiant leur avidité, ne fait qu'accentuer l'absurdité et le néant de cette quête insondable.

A l’aube d’un monde nouveau façonné par la recherche effrénée et insatiable du profit, de la chute du mur de Berlin à la crise financière de 2008, Sila apparaît comme le seul être en accord avec lui-même, en capacité de conduire sa vie sans se compromettre ni chercher à soumettre autrui, et finalement à conserver sa part de liberté et de choix.
Avec cette vision très noire de notre société mondialisée, Fabrice Humbert nous offre un roman dense et fulgurant qui se lit d’une traite.

Je voudrais ici remercier Véronique alias La Pyrénéenne, dont j’apprécie sincèrement les billets, et grâce à qui j’ai découvert ce livre et cet auteur que je ne connaissais pas. Je vous invite à découvrir son propre commentaire en cliquant ici et plus largement, à explorer son blog.


Decouvrez une citation de l'auteur

mercredi 23 avril 2014


Les années rouge et noir

Gérard Delteil

Le Seuil, 2014

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Une honnête chronique sociale de la France de l'après-guerre à la fin des années 70

Gérard Delteil, auteur prolifique s’il en est, signe ici une chronique sociale des Trente Glorieuses. De la fin de la guerre aux années 70, on suit le cheminement personnel, professionnel et politique de différents personnages incarnant chacun une figure archétypale de la société de cette époque : Anne Laborde, ancienne résistante, gaulliste convaincue qui fera carrière dans les ministères; son frère Jean-Pierre, qui choisit l’autre camp et deviendra par la suite un membre actif de l’extrême droite française; Alain Véron, frère d’un militant communiste assassiné en 1944, qui, un peu malgré lui, s’engagera pour des causes telles que l’indépendance de l’Algérie et la reconnaissance de l’homosexualité; Aimé Bacchelli, l’ancien collabo qui, après une période de purgatoire, réussira à devenir un homme d’influence; enfin Petit Louis, l’ouvrier communiste et cégétiste qui sera de toutes les grèves et de toutes les luttes, espérant le Grand soir...

A travers cette vaste fresque, l’auteur met en lumière les stratégies des différents chefs de file syndicaux et politiques, les choix et les compromis; il évoque les conditions de la création du  SAC et de l’OAS; il nous rappelle la violence du climat qui régnait à Paris au moment de la guerre d’Algérie; on voit aussi apparaître les prémices des traitements de données informatiques, d’une forme de management totalement cynique tout droit venue des Etats-Unis... bref les balbutiements de ce qui fait notre quotidien d’aujourd’hui.
C’est donc un panorama très complet et sans fausse note que nous offre Gérard Delteil.  Cette chronique se lit sans aucune difficulté et, pour les plus anciens, ne doutons pas qu’elle fera remonter plus d’un souvenir à la mémoire. Le tout dans une facture très - à mon goût, je serais tentée de dire un peu trop - classique. Personnellement, il me semble que le roman aurait gagné en intensité à être un peu moins lisse, un peu plus nerveux... Il reste cependant un témoignage intéressant et bien documenté, qui peut valoir la peine d’être lu si l'on souhaite se replonger dans cette période.

dimanche 6 avril 2014


Pour quelques milliards et une roupie


Vikas Swarup

Belfond, 2014


Traduit de l'anglais (Inde) par Roxane Azimi




Un roman virevoltant qui donne à voir l'incroyable visage de l'Inde d'aujourd'hui.

Ce qu’il y a de formidable avec ce roman, c’est qu’on se sent comme un enfant auquel on raconterait une histoire. Vikas Swarup nous propose en effet un conte avec des épreuves, des rebondissements, des gentils et des méchants...
Vous l’aurez compris, il s’agit d’une lecture très facile et très agréable.
Toutefois, derrière ce récit léger et rocambolesque se dessine un tableau tout à fait convaincant de l’Inde d’aujourd’hui.

Sapna Sinha est une jeune femme qui, suite au décès de l’une de ses soeurs et de son père, a dû renoncer à sa passion pour la littérature et son goût pour l’écriture, afin de décrocher un emploi de vendeuse pour faire vivre sa famille. Elle incarne ainsi cette middle classe des grandes mégapoles, au carrefour des cultures indienne et occidentale : les femmes y sont éduquées, s’habillent en jean, ont accès à Internet et possèdent un téléphone mobile, tout en rêvant d’un prince charmant tel qu’on en voit dans les films de Bollywood...
Telle est la principale qualité de ce roman. Au fil des sept épreuves auxquelles Sapna est soumise par un puissant chef d’entreprise qui l’a choisie pour lui succéder dans la conduite de ses affaires, on voit se superposer tous les visages de ce vaste sous-continent, pris entre ses traditions et un élan vers des valeurs et des schémas issus du monde occidental.
L’auteur met ainsi en évidence la corruption omniprésente, la persistance des mariages arrangés, les trafics d’organes, l’exploitation des enfants... tandis que des chaînes de télé d’information en continue s’efforcent de mener des enquêtes d’investigation pour dénoncer ces méfaits, que d’autres chaînes promettent la célébrité à de jeunes gens avides de notoriété au travers d’émissions type Star Académie et, enfin, que l’utilisation des réseaux sociaux permet de donner un large écho à des tentatives de contestation isolées...

En conclusion, je dirais qu’il s’agit d’un livre au ton plus léger que bien des romans indiens, mais au propos tout aussi profond, visant à mettre en lumière la complexe réalité de ce pays.

mardi 1 avril 2014


L’incroyable histoire de Wheeler Burden

Selden Edwards

Cherche-Midi, 2014


Traduit de l'américain par Hubert Tézenas




Une "incroyable histoire" opérant un retour dans la Vienne de la fin du XIXe siècle.

Etonnant roman !
J’avoue avoir eu un peu de mal à y rentrer. Il faut dire que, fort de ses quelque 640 pages, l’auteur a pris le temps de camper le décor et les personnages ! Mais une fois l’intrigue bien installée, je me suis laissé prendre au jeu.

Le point de départ se situe aux Etats-Unis vers la fin des années 1980. Wheeler Burden, un brillant quadra à qui tout semble avoir réussi, se trouve brutalement transporté dans la Vienne de la fin des années 1890, alors que la cité est en pleine effervescence artistique et intellectuelle. Celle-ci lui est familière, puisqu’il lui a consacré un livre. Cependant, passablement décontenancé par la situation, il décide de recourir à l’aide de Sigmund Freud, alors jeune thérapeute, pour essayer de comprendre ce qui lui arrive. Naît entre eux un dialogue dont la teneur - notamment le caractère déterminant du rapport père-fils dans le développement d’un individu - va nourrir tout le fond du roman.

Ce qui fait l’originalité de cette histoire est un ressort somme tout classique de la littérature de jeunesse: le héros projeté dans le passé conserve en effet tous ses repères, ainsi que la connaissance de tous les événements qui doivent advenir. Sa grande interrogation est d’ailleurs de savoir s’il doit ou non intervenir pour modifier le cours des choses. Et la tentation est plus que forte... D’autant qu’il rencontre des personnes qui lui sont proches, comme l’un de ses professeurs de collège, alors tout jeune, qui a été son mentor, ou encore sa grand-mère âgée d’une vingtaine d’années. Là où ça se corse, c’est qu’il rencontre également son propre père, tout droit venu de l’année 1944, celle de sa mort, alors que Wheeler n’avait que trois ans. Ils partagent donc la connaissance du «futur», et notamment du cataclysme de la Seconde guerre mondiale. 
La question qui se pose à eux est la suivante : peut-on faire en sorte de dévier le cours de l’Histoire, pour éviter cette horreur absolue? Mais s’ils le faisaient, c’est leur propre existence qui en serait menacée... 
En fait, on se trouve rapidement pris dans un vertigineux labyrinthe temporel, dans lequel des éléments semés au début de l’histoire viennent trouver leur justification et leur explication à mesure que le récit se déroule, formant une étonnante boucle refermée sur elle-même. Cette dimension fantastique est assez ludique et, même si l’on s’y perd un peu parfois (mais c'est le propre d'un labyrinthe, me direz-vous !), assez réussie.

Ce qui apporte une dimension supplémentaire, c’est la figure tutélaire de Freud, lui-même personnage du roman.
En effet, alors que Wheeler et le célèbre médecin viennois discutent de la théorie de l’oedipe et du rôle fondateur de la relation père-fils, on s’aperçoit peu à peu que tous les personnages du roman ont un compte à régler avec leur propre père. Et ce qui est vrai au niveau de l’individu l’est aussi plus largement au niveau historique. 
C’est ce qui permettrait d’expliquer d’un point de vue psychanalytique la prise du pouvoir par Hitler, qui apparaît furtivement, âgé de huit ans, dans le roman.
D’une part son accession au pouvoir aurait été soutenue par tout un peuple qui a connu l’humiliation de la défaite en 1918 ; d’autre part la haine d’Hitler envers les juifs et sa volonté de les exterminer trouveraient leur source dans une irrépressible soif de revanche sur le sentiment d’humiliation que lui aurait infligé son père durant toute son enfance. 

A vrai dire, je ne sais trop ce qu’il faut penser de cette théorie résumée ici de manière un peu schématique, ni vraiment de ce livre très singulier qui peut déranger par certains aspects.
Mais il s’agit assurément d’une oeuvre originale et déroutante, assez foisonnante, qui peut  à juste titre attirer la curiosité des lecteurs.
Ce que je n’arrive pas encore à mesurer c’est ce qu’il m’en restera sur le long terme...
J’aimerais assez pouvoir échanger avec d’autres lecteurs pour connaître leurs impressions !

A suivre...


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