samedi 18 mars 2017

Au jour le jour

Paul Vacca

Belfond, 2017


Offrez-vous une immersion dans le Paris du XIXe siècle : un pur moment de bonheur !

Ce roman-là, je ne pouvais pas passer à côté ! L’idée de me replonger dans l’univers et la littérature du XIXe siècle m’était si plaisante ! Il faut dire que j’ai vécu, pensé, rêvé XIXe de mes treize ans, où j’ai découvert avec ravissement Les trois mousquetaires, à mes vingt-six ans environ, âge auquel j’ai bouclé ma thèse sur Jules Vallès. Au cours de cette période, j’ai dévoré Zola, Balzac, Flaubert, Maupassant, Musset, Murger et j’en passe. C’était même un peu monomaniaque, à vrai dire... C’est sans doute pourquoi après ça je suis passée à la littérature contemporaine et, à de rares exceptions près, je n’ai plus lu d’œuvres de cette époque. Je n’en ai plus envie. 
Mais lorsqu’un auteur contemporain m’offre la possibilité d’y revenir, je lui emboîte le pas avec la plus grande joie ! Et là, le voyage a été des plus délicieux ! J’ai retrouvé le plaisir et l’ambiance de mes lectures adolescentes, un petit quelque chose en plus...

Curieusement, je n’ai jamais lu Eugène Sue et, je l’avoue, je connaissais assez mal le personnage. J’ai donc découvert avec Paul Vacca ce dandy charmeur, aussi exaspérant que séduisant. Vacca nous replonge d’emblée dans le Paris pré-haussmannien, plus précisément dans celui des salons et des fêtes, puisque Sue était un fils de bonne famille qui, bien que rétif à se conformer aux modèles familiaux, jouissait néanmoins de la fortune paternelle, ce qui lui permettait de mener une vie légère entièrement dévolue au plaisir. On fréquente ainsi le beau monde, qui se presse dans les théâtres et les cafés à la mode, cette bourgeoisie aisée et sûre d’elle qui triomphait alors. Eugène y découvre le petit cercle des feuilletonistes. Un peu par jeu, un peu par nécessité, lorsque son père menace de lui couper les vivres, Eugène se met à écrire. Le succès vient vite, et il est bien sûr enivrant.

On l’imagine difficilement aujourd’hui, mais les stars, à l’époque, c’étaient les écrivains ! A eux la gloire, à eux les lettres enflammées des lectrices, à eux les honneurs. La vie d’Eugène est une fête. Il n’a aucune conscience de l’envers du décor. Les taudis, la misère, cela n’existe pas ! Il écrit des histoires exotiques de corsaires et de pirates qui plaisent au public. 
Mais ce dernier est fantasque, il se lasse. Il veut du neuf, de nouvelles histoires et de nouvelles idoles. Sue tombe quelque peu en disgrâce... Les directeurs de journaux ne font plus appel à lui. Que faire pour retrouver les faveurs du public ? Que pourrait-il y avoir de vraiment nouveau dans la littérature ? De saisissant pour ces lecteurs privilégiés ? 
Un ami lui souffle une idée : le peuple. Pourquoi pas ? Lui qui n’aime pas ce qui est sale et sent mauvais troque ses vêtements à la dernière mode contre une blouse et des sabots pour pénétrer dans les rues sombres et crasseuses d’un autre Paris, celui des ouvriers et des crève-la-faim qui deviendront les héros de son roman.
Sue est rejeté de toute part, avec son idée saugrenue - n’oublions pas que Les Misérables ne paraîtront que vingt ans plus tard. Le journal des débats accepte à des conditions financières modestes de publier le feuilleton. Le succès est immédiat et retentissant. Les bourgeois se payent ainsi d’émotions fortes dans le confort de leurs appartements, tandis que les pauvres sont reconnaissants à Sue de parler d’eux et de montrer leurs vraies conditions d’existence. Les courriers affluent de plus en plus, mêlant remerciements et insultes. Car, pour certains, Sue se complait dans la fange, il est immoral. D’autant que plus il écrit, plus il prend conscience de la scission qui existe au sein de la société. Il ne se contente plus de décrire les pauvres, il prend leur défense, voudrait changer les choses. Et ça, ça n’amuse plus du tout le bourgeois.
Eugène Sue finira par être élu député républicain au lendemain de la Révolution de 1848 et connaîtra l’exil après le coup d’Etat de Louis-Napoleon Bonaparte, en 1851. Quel chemin parcouru !

Ce chemin c’est celui que peut offrir la littérature lorsqu’elle permet de poser sur le monde un regard différent, de comprendre ce qui nous est étranger. Sue en est une magnifique illustration, et Vacca lui rend le plus bel hommage qui soit. En mêlant intimement la vie de l’écrivain à celle de ses personnages, il met admirablement en scène ce qui fait pour moi toute la valeur de la littérature du XIXe siècle et tout ce qui m’a si longtemps fait vibrer : une littérature qui fait entrer le réel dans la fiction pour en montrer tous les aspects, une littérature parfois - pas toujours - engagée (je n’ai pas choisi Vallès par hasard !), une littérature qui se frotte à la société, une littérature écrite par des auteurs qui ne craignaient pas de prendre parti, parfois au péril de leur liberté, voire de leur vie. Mais une littérature romanesque aussi, avec des héros qui nous font trembler, rire, qui nous émeuvent, nous touchent et que l’on quitte à regret lorsque la dernière page est tournée. Bref, des romans comme celui de Paul Vacca, pleins de vie, de plaisir et de virtuosité. 
Merci, cher Paul. Vous m’avez donné envie de revenir à mes premières amours pour partir à la rencontre du Chourineur et de Fleur-de-Marie, et me laisser ainsi envoûter par ces  extraordinaires Mystères de Paris !


Merci Nicole d'avoir parlé de ce livre dont la sortie m'avait fort mystérieusement échappé...





18 commentaires:

  1. J'ai lu Eugène Sue, mais je ne connais à peu près rien de l'auteur ; donc ça peut m'intéresser. Pour la petite histoire, du temps où j'étais jeune (il y a longtemps) j'allais à l'école à Rouen et dans le quartier de l'école on a tourné une scène des Mystères de Paris. J'ai vu Jean Marais !! et je suis arrivée en retard en cours, mais j'étais loin d'être la seule.

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    1. Jolie anecdote !
      Le livre te replongera dans ces Mystères et peut-être dans ces souvenirs, par la même occasion :-)

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  2. Eh bien, on dirait un roman écrit tout spécialement pour toi. J'aime le genre de la biographie romancée. Certains n'apprécient pas de ne pas pouvoir faire la différence entre le biographique et l'inventé mais ça ne me gène pas au contraire, je trouve ça assez plaisant, d'autant plus si la partie romanesque repose sur les personnages inventés par l'auteur.

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    1. Tout pareil ! Même si tout n'est pas exact, c'est l'esprit d'un individu et son cheminement qu'on découvre et qu'on comprend.
      Et, en l'occurrence, aussi surprenant que cela puisse paraître, je crois que certains aspects parmi les plus romanesques sont absolument conformes à la vie de l'écrivain, d'après ce que j'ai pu lire. Sue était un vrai personnage de roman !

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  3. Je le note celui là, c'est le deuxième avis positif que je vois passer.

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  4. un livre à côté duquel je serais complètement passée! pas forcément fan du XIXe et couverture pas très tentante...mais du coup je suis très très intriguée!

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    1. Le parti pris de la couverture est particulier, en effet. Mais, franchement, ne t'arrête pas à ça, le roman est extra !

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  5. J'ai adoré Les mystères de Paris... je me souviens les avoir vraiment dévorés !

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    1. Incroyable que je ne l'ai pas lu ! Il faut que je me rattrape !

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  6. Je n'ai lu qu'une fois cet auteur et j'avais vraiment beaucoup aimé. Je serai ravi de le retrouver avec ce titre !

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  7. Bon mon commentaire d'hier n'est pas passé... Je disais juste que des livres comme celui-ci, divertissant ET intelligent, on en aurait envie plus souvent !

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  8. Très envie de retrouver la plume de l'auteur avec ce titre !

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  9. génial ! J'avais entendu parler de ce livre mais c'est la 1ère critique que je lis. J'avais adoré La Petit cloche au son grêle et moins Comment Thomas...

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