mercredi 25 septembre 2013


Trois grands fauves

Hugo Boris

Belfond 2013



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A travers le portait de trois icônes, Hugo Boris fait montre d’une écriture aussi subtile et précise qu’élégante et maîtrisée.


Combien d’étoiles décerner à ce livre, 2 ou 3 ? Très belle découverte ou livre franchement exceptionnel à ne laisser passer sous aucun prétexte ? J’avoue que j’ai longuement hésité et, en dépit de mes légères réserves, je veux insister sur ses qualités ! 

C’est qu’avec ces Trois grands fauves, j’ai découvert un auteur. Au-delà de ce qui est relaté, c’est une écriture qui m’a envoutée. Belle, précise, alerte.
Trois grands fauves est le portrait en triptyque de trois monstres sacrés : Danton, Hugo, Churchill.
Le propos n’est pas pour Hugo Boris de rédiger la biographie exhaustive de ces personnages.  L’idée est plutôt de les saisir à divers moments de leur existence. Comme le ferait un artiste avec son crayon, il parvient en quelques traits à les faire tour à tour apparaître. Ses mots sont choisis avec une telle précision, ses phrases si excellemment tournées que le modèle surgit et prend instantanément vie sous nos yeux.
Ce que Boris cherche à traduire, pour chacun des trois grands hommes, c’est leur incroyable vitalité, la puissance qui se dégage d’eux, leur pouvoir d’attraction. Et il y parvient à merveille... du moins  en ce qui concerne Danton et Hugo. J’ai pour ma part trouvé les pages consacrées à Churchill un peu moins éblouissantes.

Est-ce parce qu’en tant que Française, je connais beaucoup mieux les deux premiers, qu’ils appartiennent à mon patrimoine culturel, que je ressens à ce titre une certaine proximité avec eux, ce qui n’est guère le cas avec Churchill ? Ou peut-être ce jeu de proximité et de distance a-t-il joué chez Boris lui-même, affectant ainsi son écriture ?
Car celle-ci est différente dans ce troisième portrait. Cela se ressent dans le rythme même des chapitres. Là où ils étaient courts, fragmentés et très elliptiques pour Danton et Hugo, ils ont tendance à s’allonger pour Churchill. Là où l’auteur offrait une rapidité d’exécution  pour donner des instantanés, il se dilue davantage, développe de longs dialogues pour rendre compte de discussions entières. L’ensemble est nettement moins nerveux. Pour poursuivre la comparaison, je dirais que le croquis pris sur le vif cède le pas à un tableau non pas plus travaillé - car économie de moyen et sobriété ne signifient pas absence de soin - mais plus détaillé, plus léché. Et il me semble alors que la force d’évocation faiblit légèrement.

Mais je ne voudrais vraiment pas terminer sur une note plus faible, tant j’ai adoré ce livre ! Lisez-le, ne serait-ce que pour saisir de quel bois était faite l’éloquence de ce Danton au traits pourtant bien rebutants ! Lisez-le pour comprendre comment le génie d’Hugo s’est nourri de tout ce qui l’entourait pour rejaillir dans son admirable écriture ! 
Je veux vraiment souligner la qualité littéraire de cette oeuvre. Une chose est sûre : je vais lire les précédents romans de cet auteur pour me replonger avec délices dans cette langue magnifique.


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samedi 21 septembre 2013

Esprit d’hiver

Laura Kasischke

Christian Bourgois 2013


Traduit de l'américain par Aurélie Tronchet

Grand prix des Lectrices de Elle 2014

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Avec un talent certain, Laura Kasischke dépeint un foyer où règne une atmosphère chargée de tension et de mystère.


Pas facile de faire la critique de ce roman vers lequel je ne me serais pas spontanément dirigée.
L’envie de le lire m’est venue en découvrant les nombreux éloges qui en étaient faits. J’étais en revanche très peu attirée par la veine intimiste dans laquelle il s’inscrivait : une femme se retrouve seule chez elle avec sa fille le jour de Noël et leur relation va, semble-t-il, basculer.
J’avoue que je suis assez peu sensible à ce type d’univers en huis-clos. Je préfère de loin les récits offrant une ouverture sur le monde, apportant un éclairage sur un événement historique ou sur la société.

Mettant mes a priori de côté, je me suis donc placée en observatrice de ce duo mère-fille. D’emblée, on sent une étrangeté, quelque chose d’un peu troublant entre ces deux personnages, que l’on met sur le compte à la fois de la période dans laquelle est en train d’entrer Tatiana, 15 ans, qui cherche tout naturellement à s’émanciper de sa famille, et en particulier de sa mère, qui entretient avec elle une relation exclusive; mais aussi sur le compte d’Holly, dont on découvre qu’atteinte d’une maladie génétique qui a décimé tous les membres féminins de sa famille, elle a fait l’objet d’une ablation des ovaires, la privant de la possibilité de procréer. Tatiana est donc une enfant adoptée, et l’on apprend peu à peu quelles ont été les conditions de son adoption, au fin fond de la Sibérie. Là se situe même l’épicentre de la tension psychologique qui se noue entre les deux femmes. Holly sent confusément que quelque chose s’est alors passé, qui aurait modelé leur relation. Quelque chose qu’elle ne parvient pas à formuler, qu’elle aurait repoussé aux confins de sa conscience.

Sans avoir été réellement captivée par le récit des événements, je suis toutefois entrée très facilement dans ce texte que j’ai lu avec un certain intérêt. Je me suis peu à peu laissé prendre par cette atmosphère ouatée, de plus en plus en plus oppressante à mesure que le roman avance. Dans la dernière partie du livre, le climat devient même inquiétant, et c’est avec un trouble certain que l’on atteint le dénouement, qui jette de manière fulgurante un éclairage nouveau et saisissant sur l’ensemble du récit.
Alors je n’irai pas jusqu’à suggérer, comme François Busnel dont les propos sont cités en quatrième de couverture, que Laura Kasischke serait «le grand écrivain contemporain», mais il est certain que cet auteur maîtrise absolument l’art de peindre le malaise tapi au fond d’un individu et le combat intérieur auquel celui-ci peut se livrer pour tenter de dompter ses démons. A ce titre, la lecture d’Esprit d’hiver vaut en effet la peine.




dimanche 15 septembre 2013


Le jardin des larmes

Arnaud Delalande

Grasset 2011, Le livre de poche 2013



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Arnaud Delalande propose un roman profond et touchant mettant en scène des individus qui tentent de trouver des réponses à leurs questionnements existentiels en s'engageant dans des organisations humanitaires.

Dans ce livre, Arnaud Delalande met en scène des hommes et des femmes s’engageant au sein d’ONG. Les raisons qui poussent un individu à partir au bout du monde pour aider les plus démunis, le fonctionnent de ces organisations, leurs politiques de développement : c’est tout cela qui est évoqué à travers le destin de deux personnages qui cherchent simplement - si l’on peut dire - à donner du sens à leur vie.
Lise s’interroge. «Qu’est-il important de faire avant de mourir ? Comment être une lumière pour le monde ?» C’est pour tenter de trouver des réponses à ces questions qu’elle part exercer son métier de sage-femme au Rwanda. 
Quant à Sébastien, c’est la nécessité de rompre avec sa vie, sa femme, son métier, pour comprendre ce qu’il est vraiment, qu’il s’engage au sein de World Without Starvation et part en mission au Sri Lanka. 

Si le roman est de facture très classique, l’auteur sait lui donner de la puissance grâce à des scènes d’une très grande intensité dramatique. En mêlant ses personnages au massacre des Tutsis par les Hutus ou à la déferlante du Tsunami, en montrant ces scènes intolérables à travers leurs yeux horrifiés, il nous plonge en plein coeur de ces tragédies. Celle d’hommes capables d’abdiquer toute humanité pour tuer sauvagement leurs anciens amis, leurs voisins, des enfants, des femmes enceintes, des bébés... Et celle d’une Nature qui de nourricière se mue soudain en puissance exterminatrice.

Mais que dire de ces organisations humanitaires qui, pour se faire connaître et recueillir des dons, acceptent d’entrer dans le jeu médiatique et de donner une vision biaisée des événements, allant jusqu’à mettre en scène des actions fictives pour satisfaire aux exigences des journalistes ?
Comment les idéaux des individus peuvent-ils être compatibles avec des structures qui pour se déployer adoptent le fonctionnement de n’importe quelle entreprise  commerciale ? 

Que ce soit en raison de la barbarie ou de l’insondable cynisme dont les hommes sont capables, Lise et Sébastien se trouvent irrémédiablement meurtris et n’ont d’autre possibilité que de renoncer à leur engagement. De leur blessure naît une amitié fondée sur l’empathie qu’ils éprouvent naturellement l’un pour l’autre.

Un roman très riche qui met les idéaux à l’épreuve de l’action et qui, au final, donne envie de se battre pour un monde plus juste. Reste à savoir quel est la meilleure voie à emprunter.

samedi 7 septembre 2013


Les évaporés

Thomas B. Reverdy

Flammarion 2013



 


Avec ce livre, Reverdy nous invite à un voyage au Japon. A travers le regard d'un Américain et d'une Japonaise revenant dans son pays après plusieurs années d'absence, il nous offre un tableau riche et non dénué d'intérêt, mais aussi un roman manquant un peu de densité.


J’avoue qu’il m’est assez difficile de faire une critique de ce livre. Il fait partie de ceux, en demi-teinte, que j’ai lus sans déplaisir, mais aussi sans enthousiasme et dont je sais déjà que je l’oublierai très vite. Comme une sorte de zone grise en somme. Ce n’est déjà pas si mal, me direz-vous: il y a tant de romans indigestes ou insipides impossibles à lire jusqu’à leur terme...

C’est le sujet qui m’a interpellée. J’ignorais totalement que le phénomène des disparitions volontaires fût développé au Japon, au point que ceux qui font ce choix de disparaître du jour au lendemain portent un nom : celui d’ «évaporés». Pour surprenante que cette démarche puisse paraître, du moins à nos yeux d’Occidentaux, elle semble relativement banale au pays du soleil levant.
C’est du moins ce que nous apprend l’auteur. Et c’est par le biais de ce phénomène que Reverdy a choisi de nous parler de ce pays, dans lequel il a lui-même séjourné, y trouvant matière à nouer les fils d’une sorte d’enquête policière et d’une quête personnelle d’identité.
Il use du ressort du décalage culturel pour dérouler le fil de son récit. Il associe donc une héroïne japonaise - la fille de celui qui a choisi de se retirer du monde - à un protagoniste américain - l’ex-petit ami de cette dernière, un obscur détective privé. Toutefois, on tombe assez vite dans le cliché : belle et délicate, Yukiko incarne l’archétype de la Japonaise, tandis que Richard, caractère fruste et physique ingrat, concentre tous les attributs du parfait yankee. Les deux individus formant un couple hautement improbable. 
C’est néanmoins l’occasion de brosser le portrait d’un pays reposant sur des fondements ancestraux, mais aussi meurtri par les catastrophes, naturelles ou non, comme celle de Fukushima. 

Dans ce livre, Reverdy mêle des pages de réflexions intéressantes et pertinentes sur le Japon, son histoire, ses composantes sociales, mais il se perd par moment dans des clichés ou dans des considérations gratuites, qui donnent juste l’impression qu’il se regarde écrire. Par exemple «C’est un paysage désolé. Une désolation. Evidemment, ça ne veut rien dire. Un paysage ne pense pas, il ne peut pas être «désolé». Et même vous qui êtes là et qui le regardez, à vrai dire vous ne pouvez pas être «désolé» pour un paysage, seulement pour les gens qui vivaient là et dont il ne reste rien. Vous songez qu’il n’y a pas de catastrophe naturelle. Juste des tragédies humaines, provoquée par la nature à qui tout cela est bien indifférent.» (p.181).
Sa peinture de la région ravagée par la catastrophe nucléaire offre parfois des pages d’une grande sensibilité.

Toutefois, au final, je reste sur un sentiment mitigé, celui d’avoir lu un texte inégal, non dénué de qualités, mais manquant certainement de puissance.








dimanche 1 septembre 2013


Les heures souterraines

Delphine de Vigan

Jean-Claude Lattès, 2009




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Avec talent, Delphine de Vigan dépeint la face la plus sombre du monde du travail, la menace que peut représenter l’entreprise et l’oppression qui peut naître de la ville tentaculaire.


A travers le cheminement de deux personnages étrangers l’un à l’autre, Delphine de Vigan nous parle de notre société dans ce qu’elle peut avoir de plus dur et de plus destructeur pour les individus. Elle nous parle d’une violence feutrée, particulièrement dangereuse, car difficilement perceptible.

J’ai envie surtout de m’arrêter sur le personnage de Mathilde, parce qu’elle incarne vraiment ce que peut être aujourd'hui la souffrance au travail. Thibault, lui, est un personnage plus classique, un être souffrant de solitude, alors même qu’il est inséré socialement. Mais il a surtout la malchance, finalement, d’être tombé amoureux de la mauvaise personne.

Lorsqu’on fait la connaissance de Mathilde, au début du roman, elle est à un point de rupture. On comprend qu’un mal insidieux la ronge chaque jour un peu plus, la prive du sommeil réparateur de la nuit, lui ôte tout appétit de vivre, la réduit au néant.
Très vite, on comprend qu’elle est victime de harcèlement moral sur son lieu de travail. 

En raison de la précision et de la justesse avec laquelle l’auteur dépeint la détresse de son personnage, on imagine sans peine qu’elle a dû vivre elle-même une situation comparable : l’incompréhension face à l’attitude subitement devenue hostile de son supérieur hiérarchique ; la torpeur qui l’enveloppe peu à peu et qui agit comme un dernier rempart pour ne pas sombrer et continuer malgré tout à effectuer les gestes du quotidien, tels que prendre le métro, réveiller les enfants le matin, travailler ; le désir fou d’être atteinte d’une maladie terrible qui la sauverait en lui permettant de ne plus retourner sur le lieu qui la détruit chaque jour un peu plus ; la fatigue, la confusion qui la gagnent ; l’impossibilité à expliquer l’intensité de cette violence qui est faite de brimades et de mesquineries qui, prises isolément, semblent anodines, mais qui ravagent par accumulation. Et l’impression constante, qu’elle surmonte pourtant quotidiennement, qu’elle «ne va pas y arriver».

Parce qu’elle s’en est manifestement sortie, Delphine de Vigan parvient à raconter cette expérience sans complaisance et en en soulignant toute l’absurdité :
«A trente ans, elle a survécu à la mort de son mari.
Aujourd’hui elle en a quarante et un connard en costume trois pièces est en train de la détruire à petit feu.» (p.144 éd. du Livre de poche) dit-elle par exemple. 
Surtout, elle dépeint l’oppression que peut représenter l’univers professionnel, spécialement en ces temps de crise où, le travail se faisant rare, on tente de faire croire aux salariés qu’ils doivent tout accepter.
«Elle ne savait pas qu’une entreprise pouvait tolérer une telle violence, aussi silencieuse soit-elle. Admettre en son sein cette tumeur exponentielle. Sans réagir. Sans tenter d’y remédier.»(p.46)

Ce livre, au-delà de ses incontestables qualités narrative et littéraire, peut sans doute aider ceux, aujourd’hui trop nombreux, qui connaissent une telle situation. Car alors on se sent souvent seul, on perd sa confiance en soi, on doute, on essaie de tenir envers et contre tout, alors qu’il faut au contraire parler, se confier, dès le début, dès les premiers dérapages, avant de se perdre, avant qu’il ne soit trop tard.

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