dimanche 30 novembre 2014

Pas pleurer

Lydie Salvayre

Le Seuil, 2014

Prix Goncourt 2014


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Un témoignage saisissant et très personnel sur la guerre d'Espagne.

Cela fait bien longtemps que je n’avais pas lu un prix Goncourt. Le dernier devait être La nuit sacrée de Tahar Ben Jelloun, c’est dire... Non pas que je sois par principe ou par snobisme opposée aux récompenses (et de toute manière, avec tous les prix qui existent aujourd’hui, on ne pourrait plus lire grand chose !), mais pour moi ce n’est pas un argument en soi. J’ai besoin d’être un peu plus titillée pour ouvrir un livre. Et titillée, je l’étais bel et bien par ce nouveau roman de Lydie Salvayre...

En effet, un roman qui parle de la guerre d’Espagne, qui rappelle comment, il n’y a pas si longtemps de cela, la très sainte Eglise catholique apporta son soutien à des tyrans tortionnaires, et qui s’attache à montrer sur quel terreau a pu surgir l’horreur, ne pouvait que m’intéresser.

Lydie Salvayre aborde ces thèmes par un biais très personnel et un ton tout à fait singulier, puisqu’elle s’appuie sur le témoignage de sa mère. Elle croise à la fois les souvenirs de celle-ci, qu’ils soient bien réels ou recomposés, et les réflexions que lui a inspirées la lecture des Grands cimetières sous la lune, œuvre que Georges Bernanos, écrivain catholique conservateur, écrivit sous l’impulsion du dégoût que lui inspirèrent les positions et les actes du clergé espagnol dont il fut le témoin.

Lydie Salvayre fait preuve d’un talent certain pour montrer, à travers l’expérience de sa famille, les clivages de la société espagnole d’alors. Elle montre également comment les idéaux de partage et de solidarité se heurtèrent aux petites rivalités, aux petits intérêts personnels, facilitant ainsi la victoire des phalangistes sur les républicains. Ce qu’elle montre encore très bien, c’est l’improvisation qui caractérisa les combattants de la liberté qui, de ce fait, n’étaient pas suffisamment armés, au sens propre comme au sens figuré, pour livrer bataille contre leur ennemi.

Pour donner chair à son récit, l’auteur choisit de retrouver et de reproduire la langue de sa mère, une langue où les mots sont parfois métissés, parfois malmenés et où l’espagnol a droit de cité (les non hispanophones peuvent d’ailleurs à certains moments avoir le sentiment de perdre quelque chose...). Cela donne un récit extrêmement vivant, qui nous rappelle à quel point il faut rester vigilant.
Coup de chapeau d’ailleurs aux membres du jury du Goncourt pour avoir mis dans la lumière un livre qui parle de cette époque où certains eurent le courage de défendre leur dignité et leur liberté au prix de leur vie. Par les temps qui courent, ce n’est certes pas vain.

samedi 22 novembre 2014


Retour à Little Wing

Nickolas Butler

Autrement, 2014


Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mireille Vignol
 

Un livre-doudou, qui déborde peut-être un peu trop de bons sentiments...

L’auteur nous plonge dans une petite ville de l’Amérique profonde pour nous faire partager la vie simple de quelques-uns de ses habitants qui se connaissent depuis l’enfance. Butler nous parle d’enracinement, de l’attachement viscérale à une terre que la plupart n’ont jamais quittée. Il nous parle également d’amitié, du lien qui unit parents et enfants, d’amour, bref de choses élémentaires et universelles.

J’avoue que je suis assez mitigée au sujet de ce livre. A le lire, les bons sentiments, la loyauté, la fidélité, la sincérité apparaissent comme les valeurs les plus communément partagées par la population de cette petite ville - par opposition, d’ailleurs, à la société new-yorkaise, incarnée par le personnage de Chloé, une actrice en vogue, totalement artificielle et pleine de faux-semblants. 

Il y a un côté réconfortant à passer un moment dans cet univers où l’entraide, le dialogue et la compassion font loi. Mais trop c’est trop. Comment croire à tant de bons sentiments ? Comment croire que les difficultés soient aussi facilement résolues (les frais de santé faramineux de l’un des personnages payés par son meilleur ami, certes fortuné puisqu’il est une vedette de la chanson, mais qui rachète aussi pour 1 million de dollars l’entreprise en faillite d’un autre «ami» pour lequel il n’a pourtant pas de véritable estime ; les conditions de vie des fermiers qui peinent à sortir la tête de l’eau sont tout juste suggérées, mais sans finalement être approfondies, comme si ça ne comptait pas vraiment... ). J’en passe et des meilleures.

Honnêtement, à l’heure où de plus en plus de personnes sont laissées sur le carreau, où l’individualisme se développe, où ceux «qui ont la chance d’avoir un boulot» sont littéralement essorés et où les batailles sont âpres dans les entreprises pour tenter de conserver les quelques acquis qui nous restent, en un mot à l’heure où notre quotidien est de plus en plus violent, ce livre a une petite saveur guimauve qui en irritera certains et qui agira sur d’autres comme un baume, c’est selon... (c'est en tout cas ce que j'ai constaté autour de moi).

J’ai d’ailleurs été frappée par l’avis d’Olivier Adam, cité en quatrième de couverture: il a pour sa part trouvé le livre magnifique. Pourtant pas exactement sa veine, si ce n’est qu’il parle lui aussi de la vraie vie des vrais gens. Comme quoi son âme n’est sans doute pas si noire que certains voudraient le croire... mais pour ma part cela fait bien longtemps que j’en suis convaincue !

dimanche 16 novembre 2014


Le complexe d’Eden Bellwether

Benjamin Wood

Zulma, 2014


Traduit de l'anglais par Renaud Morin

Prix du roman Fnac 2014


Un roman sur la manipulation mentale et sur l'attractivité que peut exercer un individu sur les autres qui n'a pas emporté ma conviction...


Je m’étais saisie de ce bon gros pavé avec gourmandise, tant les commentaires sur la blogosphère étaient élogieux... Je m’étais préparée à le dévorer... 
Les premières pages m’ont paru un peu poussives, mais compte tenu de l’épaisseur du livre, je n’étais guère inquiète : la mise en place pouvait être un peu lente, l’auteur avait tout son temps. Passé les cent premières pages, je commençais vraiment à me demander à quel moment j’allais être emportée par cette frénésie à tourner les pages qui m’avait été promise...
Ce n’est qu’aux abords de la quatre-centième que j’ai commencé à frémir, et encore, faiblement. Bref, vous l’aurez compris, c’est plutôt un sentiment de déception qu’a fait naître cette lecture. On ne peut pas dire non plus que je me sois ennuyée. Non, mais, pour moi, ce roman n’a pas le souffle que je m’attendais à trouver.

Tout d’abord parce que les personnages manquent cruellement de crédibilité. On ne cesse de se demander ce qui fait qu’Oscar, l’un des héros de l’histoire, soit si vite adopté par tous les autres personnages. Qu’Iris succombe à son charme et finisse par en tomber amoureuse, soit, pourquoi pas. Mais que ce petit aide-soignant de vingt ans, issu d’une famille très modeste ne connaissant pour tout loisir que la télévision, gagne immédiatement la sympathie d’une bande d’étudiants particulièrement fermée sur elle-même, on a un peu de mal à y croire. Et que les parents d’Iris, et en particulier son père, chirurgien fortuné, régentant le moindre détail de la vie et des études de ses enfants, accepte aussi facilement la liaison de sa fille avec lui paraît carrément improbable...
Mais nous sommes dans un roman, et on peut accepter bien des choses. Encore faut-il avoir des éléments qui nous permettent d’y croire. Or si Benjamin Wood nous laisse entendre qu’il s’est passé quelque chose dans l’enfance d’Oscar qui a forgé une personnalité peu commune, en particulier dans sa relation avec son père, il ne le creuse absolument pas. On attend désespérément une clef qui ne nous est jamais donnée.

Quant à l’argument principal sur lequel est construit le roman, la proximité entre génie et folie, la manipulation mentale, et bien je trouve que, là encore, l’auteur n’a pas suffisamment mis à profit ses cinq cents pages pour creuser la question. En ce qui me concerne, je trouve que le personnage d’Eden est simplement antipathique et bouffi d’orgueil. Je ne lui ai pas trouvé la carrure qu’il est censé avoir...

Je m’aperçois, en écrivant ce billet, qu’il en ressort une critique plus féroce que je ne l’aurais pensé. Encore une fois, je ne me suis pas ennuyée et je n’ai pas eu envie d’abandonner cette lecture. Mais disons que les éloges et le Prix du roman Fnac qu’il a reçu ont suscité une attente un peu démesurée !

dimanche 9 novembre 2014

L’amour et les forêts

Eric Reinhardt

Gallimard, 2014

Prix Renaudot des lycéens 2014

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Un livre à couper le souffle, qui nous fait entrer dans le psychisme d'une Madame Bovary contemporaine.

Quel livre saisissant ! Quelle force dans les mots, dans la restitution de la souffrance de l’héroïne ! Quelle puissance d’évocation dans la violence des situations ! Avec quelle justesse l’auteur arrive-t-il à dépeindre la toxicité de la relation qui unit les protagonistes de cette histoire !
On sort de cette lecture estomaqué et chancelant, et ce d’autant que s’il s’agit en l’occurrence d’une fiction, on sait parfaitement que la violence faite aux femmes n’en est pas une. Or, Eric Reinhardt nous fait entrer de plain-pied dans l’univers confiné, étouffant et destructeur d’un foyer où se joue la domination et la mise à mort de l’un des membres du couple par l’autre.

Bénédicte Ombredanne, brillante et pétillante agrégée de lettres, grande amoureuse des livres, en particulier de ceux de Villiers de l’Isle-Adam auquel elle a consacré son mémoire de maîtrise, déçue par son existence, s’en est construit une fictive. Pour y vivre elle-même, mais surtout peut-être pour en offrir l’image au reste du monde. Ce qu’elle attendait de la vie et qui n’est pas advenu, elle en a fait une fiction, qu’elle s’échine à transformer en réalité pour les autres, y compris pour ses plus proches amis et sa famille. Une fiction qu’elle préfèrera poursuivre jusqu’à la mort, plutôt que d’y renoncer. Elle a fait de sa vie un roman. Son roman.
Mais elle en confie le soin de la rédaction à un écrivain dont l’œuvre l’a éblouie. Un écrivain qui va devoir se débrouiller avec cette matière fictionnelle si difficile à démêler et avec laquelle il a lui-même du mal à faire la part des choses.
Au point qu’on ne sait plus, en tant que lecteur, ce qui, dans ce que Bénédicte raconte à Eric et prétend avoir vécu, s’est réellement passé ou pas. Car on finit par s’apercevoir qu’elle choisit de raconter ou de taire certains épisodes et certains aspects de sa vie en fonction de son interlocuteur.

Le roman démarre ainsi, sur la rencontre entre cet écrivain qui a reçu une lettre particulièrement touchante et la lectrice qui en est l’auteur. On pense alors s’embarquer dans une autofiction, avec une identification entre le narrateur et l’auteur, qui portent le même nom.

Mais le roman emprunte très vite une autre voie, celle d’une forme romanesque plus classique ayant pour sujet le harcèlement conjugal, et j’avoue m’être demandé pourquoi Eric Reinhardt avait choisi cette entrée en matière, comme si le roman avait deux faces. Même après avoir refermé le livre, je m’interroge encore, bien que cela ne m’apparaisse ni superflu ni artificiel et que j’aie quelques pistes de réflexion.
A la détresse de cette femme suscitée par la médiocrité de la vie fait écho celle de l’écrivain qui n’arrive pas à donner à son écriture l’intensité qu’il voudrait.
Tous deux se réfugient dans la littérature, et l’écrivain Eric Reinhardt trouve des mots magnifiques pour dépeindre l’intensité de l’acte d’écrire et la valeur existentielle de cette expérience, qui a pour corollaire celle de la lecture, tout aussi puissante. 
La réalité n’est-elle que celle que l’on façonne, que l’on suscite par le verbe ? Rêve et réalité ne sont-ils pas intimement liés ? C’est ce que semble suggérer l’ombre de Villiers de l’Isle-Adam, ce magnifique écrivain du XIXe siècle, sous le patronage duquel est placé le roman...
Sans doute le double regard du narrateur écrivain et du personnage lui-même permet-il de donner un double éclairage à l’histoire, si important ici : du point de vue intérieur de l’héroïne et de celui d’un être extérieur.

Quoi qu’il en soit, Eric Reinhardt signe un roman magnifique, et l’on fait corps avec son héroïne, notamment dans les pages où son mari la mitraille de questions, la réveillant la nuit, ne lui laissant aucun répit pour qu’elle « avoue » son méfait, l’adultère. Des pages denses, sans aucun paragraphe, qui ne laisse au lecteur aucun loisir de respirer, qui subit ce que subit Bénédicte Ombredanne. Et on se désespère de la voir se laisser écraser, au moment même où on se dit qu’elle pourrait s’insurger et se libérer...

En le refermant, comme me l’a soufflé MelleFifi, une autre lectrice, on se dit qu’on devrait le relire, tant Eric Reinhardt distille habilement les éléments de son histoire. On le relirait assurément de manière différente...

Retrouvez ici une citation de l'auteur

Ecoutez ici l'auteur, invité d'Augustin Trapenard sur France Inter... et ici sur France Culture

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