mardi 23 décembre 2014


Autour du monde

Laurent Mauvignier

Editions de Minuit, 2014

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Voici un grand livre, qui vous fera voyager d'un point à l'autre de la planète, sans pourtant que vous vous sentiez jamais étranger à ce qui est raconté. 

J’irai droit au but : voici un roman comme je les aime ! Un roman généreux, un roman qui voit grand et qui a du souffle, un roman qui nous ouvre les portes du monde, tout en invitant à réfléchir sur sa nature et sur notre place en son sein. 

En nous projetant successivement dans la vie de quatorze personnages saisis en divers points du globe, Laurent Mauvignier nous offre des instantanés qui composent comme un vaste portrait de notre monde. 
Loin d’apparaître comme un patchwork hétéroclite et désordonné, ce récit prend au contraire une profonde cohérence par le truchement d’un événement dramatique relayé en temps réel par les médias de tous les continents. Le livre s’ouvre en effet en mars 2011 au Japon sur la catastrophe de Fukushima, dont les autres personnages vont avoir connaissance - ou pas, s’ils sont eux-mêmes happés par des événements graves d’ordre personnel ou collectif - et qui va les toucher - ou pas.

Ce faisant, Mauvignier distille de nombreux éléments révélant à quel point nous vivons dans un monde de plus en plus globalisé, avec des références culturelles et commerciales communes, et où les pays émergents ne sont guère plus que des bassins de ressources mises à la disposition des pays riches, soit en constituant le décor paradisiaque des vacances de leurs habitants, soit en fournissant une main-d’oeuvre bon marché qui permettra aux multinationales de toujours plus prospérer. Qu’il s’agisse du clown offrant son piètre sourire à l’entrée des MacDo, des baskets Nike que l’on voit jusqu’aux pieds d’Africains vivant dans des villages traditionnels, des parcs d’attraction Disney ou des iPhone qui permettent de téléphoner, prendre des photos aussi bien que d’écouter de la musique, ce sont autant de produits qui parlent à chacun de nous, qu’on y ait financièrement accès ou non, d’ailleurs, et qui participent d’une certaine uniformisation du monde.

La structure du texte traduit parfaitement cette notion de mondialisation : nul chapitre, pas de césure, pas de frontière nette. Seule la reproduction d’une photo en noir et blanc permet de repérer visuellement le tournant pris par le récit, très habilement construit sur des fondus-enchaînés.

Tout y est : la vaste palette des sentiments et des comportements humains, les petits gestes de la vie quotidienne aussi bien que les conflits internationaux, dont les moindres détails nous sont livrés chaque jour à la radio, à la télévision ou dans les journaux. C’est pourquoi on entre si facilement dans ce livre où tout nous semble si familier. 

Avec pour matériau l’infinie diversité du monde, Mauvignier parvient à composer une image cohérente et saisissante, souvent touchante, parfois bouleversante et toujours empreinte d’humanité. Servi par une écriture précise et fluide, ce roman tout à la fois ambitieux et humble s’adresse à chacun d’entre nous. Il serait vraiment dommage de passer à côté !


Découvrez ici des citations du livre

Retrouvez Laurent Mauvignier sur France Culture dans Les bonnes feuilles de Sandrine Treiner et Augustin Trapenard, sur France Inter dans L'humeur vagabonde de Kathleen Evin ou, pour une plus brève interview, sur LCP dans La cité du livre d'Emilie Aubry.

Papillon et Clara ont aussi beaucoup aimé !



dimanche 14 décembre 2014


Plus jamais ça

Andrés Trapiello

Quai Voltaire, 2014


Traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur

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Un témoignage sur la guerre d'Espagne qui se double d'une fort intéressante et pertinente réflexion sur la manière d'aborder l'Histoire.

C’est par la voie de la fiction que cet auteur espagnol choisit de revenir sur l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de son pays, et en tout cas celui qui marque le plus fortement de son empreinte la société espagnole d’aujourd’hui. C’est en tout cas ce que démontre brillamment ce livre.   

Le roman s’ouvre dans la ville de Léon sur une rencontre fortuite. Celle d’un vieil homme avec son fils devenu historien, qui s’est irrémédiablement éloigné de lui, et celle, simultanée, avec un vieil homme qui reconnaît en lui l’un des phalangistes ayant assassiné son propre père en 1936.
S’ensuit une enquête à la fois privée et publique pour découvrir ce qui s’est réellement passé : qui a tiré la balle qui a tué cet homme et qu’a-t-il été fait du corps, jamais retrouvé?  Ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre, c’est sa façon d’aborder les choses. La profession exercée par l’un des protagonistes - le fils devenu historien pour tenter de comprendre comment son père a pu devenir phalangiste - l’amène à poser un regard distancé sur les événements, alors même qu’il en est parti prenante, l’obligeant par là-même à accomplir le chemin inverse de celui qui l’a amené à choisir une profession qui lui permettait de chercher à comprendre son père sans l’interroger directement. Au-delà de ce cas de schizophrénie individuelle, ce que Trapiello démontre, c’est précisément la difficulté qu’ont les Espagnols à regarder et à évaluer ce pan de leur histoire récente. 
Il s’efforce d’apprécier les événements non pas en termes de bons et de mauvais, mais en termes de vaincus et de vainqueurs. Dès lors, on ne peut escamoter le fait que les Républicains ont eux aussi commis des exactions. Mais il est impossible aujourd’hui de leur en faire reproche; on ne peut que les taire pour ne pas leur faire payer deux fois le prix de leur défaite. 
Au contraire, il reste primordial de débusquer les vainqueurs d’hier, les franquistes qui ont réussi à faire carrière jusque sous le régime démocratique né après le décès du Caudillo, sans pour autant créer une fracture au sein de la société. Exercice ô combien délicat et périlleux, tant toutes les familles peuvent être encore sensibles au sujet et combien il peut être tentant pour certains de jouer les hérauts d’une Vérité moralement irréprochable... pour mieux servir leurs propres intérêts personnels.

Pour traduire son propos, Trapiello a choisi de recourir à un procédé de narration tout à fait classique, mais qui se révèle ici particulièrement judicieux: en alternant le point de vue des différents protagonistes, il parvient à restituer toute la complexité de la situation et à en faire ressortir toutes les zones d’ombre et les non-dits.

Pas étonnant qu’El pais l’ait élu meilleur livre de l’année, comme le proclame le bandeau qui le ceint.

Découvrez ici une citation de l'auteur


samedi 13 décembre 2014

dimanche 7 décembre 2014


Berlin-Moscou

Tariq Ali

Sabine Wespieser, 2014


Traduit de l’anglais par Bernard Schalscha et Patrick Silberstein




Un roman qui retrace l'histoire du XXe siècle pour nous inviter à construire le XXIe.

Si mon attention a été attirée sur ce livre, c’est que celui-ci a fait l’objet d’une rencontre tout à fait passionnante entre l’auteur et Edwy Plenel - à laquelle je n’ai pas manqué de me rendre -, dans ma librairie préférée (Millepages à Vincennes, pour ne pas la nommer, car je ne me lasserai pas de le répéter : jamais Amazon n’apportera à un lecteur ce qu’un libraire est capable de lui offrir, mais c’est une autre histoire!)
Pour situer le contexte de cet ouvrage, initialement paru en Angleterre en 1998, je dirais d’abord quelques mots sur Tariq Ali. Né à Lahore, il a été une figure prépondérante de l’extrême gauche antilibérale anglaise dans les années 1960; essayiste et romancier, il est  notamment aujourd’hui éditeur à la New Left Review
Or, le roman revient sur ces idées qui ont façonné le monde du XXe siècle, à une époque où les gens pouvaient être animés et portés par un idéal et où le collectif avait un sens.

Nous sommes en Allemagne, quelques années après la chute du Mur de Berlin. Vlady, le héros de cette histoire, écrit une lettre à son fils pour essayer de rompre un autre mur qui s’est dressé entre eux, celui de l’incompréhension mutuelle. Karl s’est installé à Bonn pour tenter de faire carrière au sein du SPD, le parti social-démocrate. Il se défie des idéaux pour lesquels ses propres parents se sont battus, qui n’ont  engendré que la mort et l’écrasement des individus, et qui ont été responsables de l’une des pires horreurs de l’Histoire.
C’est un fait que Vlady ne peut nier, lui dont la famille a vécu une tragédie que le livre va peu à peu mettre en lumière. Mais le monde qu’il voit se dessiner aujourd’hui, un monde où la violence, pour être plus feutrée et moins idéologique, n’en est pas moins présente, ne lui semble guère enviable. Un monde qui a l’argent pour seul horizon. Un monde où les individus sont opprimés par un capitalisme qui a d’autant moins de complexes qu’il prône un individualisme prétendant fermer la porte à tout risque de déviance utopiste.

En revenant sur l’histoire de ces individus, Tariq Ali embrasse celle de tout un siècle et réaffirme la nécessité de retrouver du lien social et de formuler des idées qui permettent aux hommes de construire ensemble un monde où chacun puisse trouver sa place. La tâche est ardue, certes, mais elle vaut la peine qu’on s’en empare.

dimanche 30 novembre 2014

Pas pleurer

Lydie Salvayre

Le Seuil, 2014

Prix Goncourt 2014


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Un témoignage saisissant et très personnel sur la guerre d'Espagne.

Cela fait bien longtemps que je n’avais pas lu un prix Goncourt. Le dernier devait être La nuit sacrée de Tahar Ben Jelloun, c’est dire... Non pas que je sois par principe ou par snobisme opposée aux récompenses (et de toute manière, avec tous les prix qui existent aujourd’hui, on ne pourrait plus lire grand chose !), mais pour moi ce n’est pas un argument en soi. J’ai besoin d’être un peu plus titillée pour ouvrir un livre. Et titillée, je l’étais bel et bien par ce nouveau roman de Lydie Salvayre...

En effet, un roman qui parle de la guerre d’Espagne, qui rappelle comment, il n’y a pas si longtemps de cela, la très sainte Eglise catholique apporta son soutien à des tyrans tortionnaires, et qui s’attache à montrer sur quel terreau a pu surgir l’horreur, ne pouvait que m’intéresser.

Lydie Salvayre aborde ces thèmes par un biais très personnel et un ton tout à fait singulier, puisqu’elle s’appuie sur le témoignage de sa mère. Elle croise à la fois les souvenirs de celle-ci, qu’ils soient bien réels ou recomposés, et les réflexions que lui a inspirées la lecture des Grands cimetières sous la lune, œuvre que Georges Bernanos, écrivain catholique conservateur, écrivit sous l’impulsion du dégoût que lui inspirèrent les positions et les actes du clergé espagnol dont il fut le témoin.

Lydie Salvayre fait preuve d’un talent certain pour montrer, à travers l’expérience de sa famille, les clivages de la société espagnole d’alors. Elle montre également comment les idéaux de partage et de solidarité se heurtèrent aux petites rivalités, aux petits intérêts personnels, facilitant ainsi la victoire des phalangistes sur les républicains. Ce qu’elle montre encore très bien, c’est l’improvisation qui caractérisa les combattants de la liberté qui, de ce fait, n’étaient pas suffisamment armés, au sens propre comme au sens figuré, pour livrer bataille contre leur ennemi.

Pour donner chair à son récit, l’auteur choisit de retrouver et de reproduire la langue de sa mère, une langue où les mots sont parfois métissés, parfois malmenés et où l’espagnol a droit de cité (les non hispanophones peuvent d’ailleurs à certains moments avoir le sentiment de perdre quelque chose...). Cela donne un récit extrêmement vivant, qui nous rappelle à quel point il faut rester vigilant.
Coup de chapeau d’ailleurs aux membres du jury du Goncourt pour avoir mis dans la lumière un livre qui parle de cette époque où certains eurent le courage de défendre leur dignité et leur liberté au prix de leur vie. Par les temps qui courent, ce n’est certes pas vain.

samedi 22 novembre 2014


Retour à Little Wing

Nickolas Butler

Autrement, 2014


Traduit de l'anglais (Etats-Unis) par Mireille Vignol
 

Un livre-doudou, qui déborde peut-être un peu trop de bons sentiments...

L’auteur nous plonge dans une petite ville de l’Amérique profonde pour nous faire partager la vie simple de quelques-uns de ses habitants qui se connaissent depuis l’enfance. Butler nous parle d’enracinement, de l’attachement viscérale à une terre que la plupart n’ont jamais quittée. Il nous parle également d’amitié, du lien qui unit parents et enfants, d’amour, bref de choses élémentaires et universelles.

J’avoue que je suis assez mitigée au sujet de ce livre. A le lire, les bons sentiments, la loyauté, la fidélité, la sincérité apparaissent comme les valeurs les plus communément partagées par la population de cette petite ville - par opposition, d’ailleurs, à la société new-yorkaise, incarnée par le personnage de Chloé, une actrice en vogue, totalement artificielle et pleine de faux-semblants. 

Il y a un côté réconfortant à passer un moment dans cet univers où l’entraide, le dialogue et la compassion font loi. Mais trop c’est trop. Comment croire à tant de bons sentiments ? Comment croire que les difficultés soient aussi facilement résolues (les frais de santé faramineux de l’un des personnages payés par son meilleur ami, certes fortuné puisqu’il est une vedette de la chanson, mais qui rachète aussi pour 1 million de dollars l’entreprise en faillite d’un autre «ami» pour lequel il n’a pourtant pas de véritable estime ; les conditions de vie des fermiers qui peinent à sortir la tête de l’eau sont tout juste suggérées, mais sans finalement être approfondies, comme si ça ne comptait pas vraiment... ). J’en passe et des meilleures.

Honnêtement, à l’heure où de plus en plus de personnes sont laissées sur le carreau, où l’individualisme se développe, où ceux «qui ont la chance d’avoir un boulot» sont littéralement essorés et où les batailles sont âpres dans les entreprises pour tenter de conserver les quelques acquis qui nous restent, en un mot à l’heure où notre quotidien est de plus en plus violent, ce livre a une petite saveur guimauve qui en irritera certains et qui agira sur d’autres comme un baume, c’est selon... (c'est en tout cas ce que j'ai constaté autour de moi).

J’ai d’ailleurs été frappée par l’avis d’Olivier Adam, cité en quatrième de couverture: il a pour sa part trouvé le livre magnifique. Pourtant pas exactement sa veine, si ce n’est qu’il parle lui aussi de la vraie vie des vrais gens. Comme quoi son âme n’est sans doute pas si noire que certains voudraient le croire... mais pour ma part cela fait bien longtemps que j’en suis convaincue !

dimanche 16 novembre 2014


Le complexe d’Eden Bellwether

Benjamin Wood

Zulma, 2014


Traduit de l'anglais par Renaud Morin

Prix du roman Fnac 2014


Un roman sur la manipulation mentale et sur l'attractivité que peut exercer un individu sur les autres qui n'a pas emporté ma conviction...


Je m’étais saisie de ce bon gros pavé avec gourmandise, tant les commentaires sur la blogosphère étaient élogieux... Je m’étais préparée à le dévorer... 
Les premières pages m’ont paru un peu poussives, mais compte tenu de l’épaisseur du livre, je n’étais guère inquiète : la mise en place pouvait être un peu lente, l’auteur avait tout son temps. Passé les cent premières pages, je commençais vraiment à me demander à quel moment j’allais être emportée par cette frénésie à tourner les pages qui m’avait été promise...
Ce n’est qu’aux abords de la quatre-centième que j’ai commencé à frémir, et encore, faiblement. Bref, vous l’aurez compris, c’est plutôt un sentiment de déception qu’a fait naître cette lecture. On ne peut pas dire non plus que je me sois ennuyée. Non, mais, pour moi, ce roman n’a pas le souffle que je m’attendais à trouver.

Tout d’abord parce que les personnages manquent cruellement de crédibilité. On ne cesse de se demander ce qui fait qu’Oscar, l’un des héros de l’histoire, soit si vite adopté par tous les autres personnages. Qu’Iris succombe à son charme et finisse par en tomber amoureuse, soit, pourquoi pas. Mais que ce petit aide-soignant de vingt ans, issu d’une famille très modeste ne connaissant pour tout loisir que la télévision, gagne immédiatement la sympathie d’une bande d’étudiants particulièrement fermée sur elle-même, on a un peu de mal à y croire. Et que les parents d’Iris, et en particulier son père, chirurgien fortuné, régentant le moindre détail de la vie et des études de ses enfants, accepte aussi facilement la liaison de sa fille avec lui paraît carrément improbable...
Mais nous sommes dans un roman, et on peut accepter bien des choses. Encore faut-il avoir des éléments qui nous permettent d’y croire. Or si Benjamin Wood nous laisse entendre qu’il s’est passé quelque chose dans l’enfance d’Oscar qui a forgé une personnalité peu commune, en particulier dans sa relation avec son père, il ne le creuse absolument pas. On attend désespérément une clef qui ne nous est jamais donnée.

Quant à l’argument principal sur lequel est construit le roman, la proximité entre génie et folie, la manipulation mentale, et bien je trouve que, là encore, l’auteur n’a pas suffisamment mis à profit ses cinq cents pages pour creuser la question. En ce qui me concerne, je trouve que le personnage d’Eden est simplement antipathique et bouffi d’orgueil. Je ne lui ai pas trouvé la carrure qu’il est censé avoir...

Je m’aperçois, en écrivant ce billet, qu’il en ressort une critique plus féroce que je ne l’aurais pensé. Encore une fois, je ne me suis pas ennuyée et je n’ai pas eu envie d’abandonner cette lecture. Mais disons que les éloges et le Prix du roman Fnac qu’il a reçu ont suscité une attente un peu démesurée !

dimanche 9 novembre 2014

L’amour et les forêts

Eric Reinhardt

Gallimard, 2014

Prix Renaudot des lycéens 2014

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Un livre à couper le souffle, qui nous fait entrer dans le psychisme d'une Madame Bovary contemporaine.

Quel livre saisissant ! Quelle force dans les mots, dans la restitution de la souffrance de l’héroïne ! Quelle puissance d’évocation dans la violence des situations ! Avec quelle justesse l’auteur arrive-t-il à dépeindre la toxicité de la relation qui unit les protagonistes de cette histoire !
On sort de cette lecture estomaqué et chancelant, et ce d’autant que s’il s’agit en l’occurrence d’une fiction, on sait parfaitement que la violence faite aux femmes n’en est pas une. Or, Eric Reinhardt nous fait entrer de plain-pied dans l’univers confiné, étouffant et destructeur d’un foyer où se joue la domination et la mise à mort de l’un des membres du couple par l’autre.

Bénédicte Ombredanne, brillante et pétillante agrégée de lettres, grande amoureuse des livres, en particulier de ceux de Villiers de l’Isle-Adam auquel elle a consacré son mémoire de maîtrise, déçue par son existence, s’en est construit une fictive. Pour y vivre elle-même, mais surtout peut-être pour en offrir l’image au reste du monde. Ce qu’elle attendait de la vie et qui n’est pas advenu, elle en a fait une fiction, qu’elle s’échine à transformer en réalité pour les autres, y compris pour ses plus proches amis et sa famille. Une fiction qu’elle préfèrera poursuivre jusqu’à la mort, plutôt que d’y renoncer. Elle a fait de sa vie un roman. Son roman.
Mais elle en confie le soin de la rédaction à un écrivain dont l’œuvre l’a éblouie. Un écrivain qui va devoir se débrouiller avec cette matière fictionnelle si difficile à démêler et avec laquelle il a lui-même du mal à faire la part des choses.
Au point qu’on ne sait plus, en tant que lecteur, ce qui, dans ce que Bénédicte raconte à Eric et prétend avoir vécu, s’est réellement passé ou pas. Car on finit par s’apercevoir qu’elle choisit de raconter ou de taire certains épisodes et certains aspects de sa vie en fonction de son interlocuteur.

Le roman démarre ainsi, sur la rencontre entre cet écrivain qui a reçu une lettre particulièrement touchante et la lectrice qui en est l’auteur. On pense alors s’embarquer dans une autofiction, avec une identification entre le narrateur et l’auteur, qui portent le même nom.

Mais le roman emprunte très vite une autre voie, celle d’une forme romanesque plus classique ayant pour sujet le harcèlement conjugal, et j’avoue m’être demandé pourquoi Eric Reinhardt avait choisi cette entrée en matière, comme si le roman avait deux faces. Même après avoir refermé le livre, je m’interroge encore, bien que cela ne m’apparaisse ni superflu ni artificiel et que j’aie quelques pistes de réflexion.
A la détresse de cette femme suscitée par la médiocrité de la vie fait écho celle de l’écrivain qui n’arrive pas à donner à son écriture l’intensité qu’il voudrait.
Tous deux se réfugient dans la littérature, et l’écrivain Eric Reinhardt trouve des mots magnifiques pour dépeindre l’intensité de l’acte d’écrire et la valeur existentielle de cette expérience, qui a pour corollaire celle de la lecture, tout aussi puissante. 
La réalité n’est-elle que celle que l’on façonne, que l’on suscite par le verbe ? Rêve et réalité ne sont-ils pas intimement liés ? C’est ce que semble suggérer l’ombre de Villiers de l’Isle-Adam, ce magnifique écrivain du XIXe siècle, sous le patronage duquel est placé le roman...
Sans doute le double regard du narrateur écrivain et du personnage lui-même permet-il de donner un double éclairage à l’histoire, si important ici : du point de vue intérieur de l’héroïne et de celui d’un être extérieur.

Quoi qu’il en soit, Eric Reinhardt signe un roman magnifique, et l’on fait corps avec son héroïne, notamment dans les pages où son mari la mitraille de questions, la réveillant la nuit, ne lui laissant aucun répit pour qu’elle « avoue » son méfait, l’adultère. Des pages denses, sans aucun paragraphe, qui ne laisse au lecteur aucun loisir de respirer, qui subit ce que subit Bénédicte Ombredanne. Et on se désespère de la voir se laisser écraser, au moment même où on se dit qu’elle pourrait s’insurger et se libérer...

En le refermant, comme me l’a soufflé MelleFifi, une autre lectrice, on se dit qu’on devrait le relire, tant Eric Reinhardt distille habilement les éléments de son histoire. On le relirait assurément de manière différente...

Retrouvez ici une citation de l'auteur

Ecoutez ici l'auteur, invité d'Augustin Trapenard sur France Inter... et ici sur France Culture

Découvrez également le billet de Papillon


vendredi 31 octobre 2014

La ferme

Tom Rob Smith

Belfond, 2014


Traduit de l'anglais par Elisabeth Peellaert


Un polar psychologique qui cherche à sonder les arcanes de la folie.

Avec ce livre, je me suis offert une petite parenthèse thriller, comme j’aime à le faire de temps en temps. En l’occurrence, il s’agit d’un roman dont le ressort est purement psychologique. Pas une goutte de sang, donc, ce que j’apprécie tout particulièrement.

Tout commence lorsque le narrateur, anglais, reçoit un appel de son père, qu’il n’ a pas pas vu depuis plusieurs mois, depuis que ses parents sont partis s’installer dans une ferme suédoise pour profiter d’une retraite bien méritée. Du moins est-ce la version officielle. En réalité, comme il va bientôt l’apprendre, ses parents sont retournés dans le pays d’origine de sa mère, car ils ont été ruinés et n’auraient aucunement les moyens de survivre dans une ville telle que Londres. A la campagne, ils espéraient pouvoir mener une vie en autarcie et subvenir à leurs besoins par la culture et la pêche.

Mais on ne passe pas impunément d’une vie citadine à un mode d’existence rural, surtout lorsqu’on est perçu comme étranger. Le père de Daniel lui révèle que sa mère est atteinte de psychose et qu’elle a fui l’hôpital où elle avait été admise.
Daniel, évidemment, est frappé de stupeur. Il n’est pourtant pas au bout de ses surprises, puisque sa mère le contacte très peu de temps après pour lui annoncer qu’elle est sur le point de venir le rejoindre, ayant fui son père qu’elle juge désormais dangereux.

En effet, le retrouvant quelques heures plus tard, elle va lui raconter toute son histoire, preuves à l’appui.
Qui croire ? Lequel de ses parents a-t-il si subitement changé ? Lequel distord-il la réalité ? Et, en premier lieu, connaît-il réellement ses parents ? Sa mère lui a-t-elle jamais révélé ce qu’a été son enfance ? C’est tout cela que Daniel va s’efforcer de tirer au clair, en tâchant de faire fi de ses émotions et de sa culpabilité. Car ce qui l’accable par-dessus tout, c’est d’avoir été aveugle face à la situation de ses parents. Mais lui-même n’a-t-il pas tenu secret un aspect important de sa propre vie à leur égard ?

Bâti sur les secrets familiaux, sur les non-dits, ce roman sonde la manière dont un esprit humain peut subitement basculer. S’appuyant sur une expérience personnelle qu’il a vécue comme très traumatisante, l’auteur nous offre un livre bien construit qui se lit d’une traite.

dimanche 26 octobre 2014


La patience du franc-tireur

Arturo Pérez-Reverte

Le Seuil, 2014

Traduit de l’espagnol par François Maspero


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Un roman captivant qui lève le voile sur le monde des graffeurs et ce que l'on appelle "l'art urbain" ou "street art".

Quelle joie de retrouver un écrivain que je n’avais pas lu depuis de nombreuses années et dont j’avais tant apprécié les premières œuvres, notamment Le tableau du maître flamand et Club Dumas !
Pérez-Reverte fait partie de cette catégorie d’auteurs que j’appelle des conteurs. Leur style n’est pas particulièrement remarquable - j’ai même été ici un peu gênée par une ou deux tournures, mais était-ce dû à la traduction ?, et par une ou deux métaphores maladroites -, mais ils ont l’art de nous embarquer dans une histoire menée tambour battant et que l’on lit avec avidité pour en connaître le dénouement.
Et si j’ai renoué avec Pérez-Reverte - que j’ai dû délaisser, je crois, lorsqu’il a initié sa série du Capitaine Alatriste avec laquelle je n’avais pas accroché - c’est sans doute parce qu’il retrouve avec ce roman la thématique de l’art.

En effet, de Madrid à Lisbonne et de Vérone à Naples, il nous entraîne dans le monde des graffeurs. Suivant les traces d’un mystérieux et talentueux représentant de cette forme d’expression, Pérez-Reverte propose une réflexion sur la place de l’art dans notre société. Son héros, Sniper, rejette en effet radicalement le statut d’artiste,  selon lui perverti par les galeristes et autres riches collectionneurs qui ont transformé l’art en un vulgaire marché spéculatif, pour se définir comme le combattant d’une guerilla urbaine. Dans le roman, on voit des jeunes gens bomber des endroits ou des équipements qui leur offriront une grande visibilité pour affirmer leur existence, définir leur territoire et, pour les plus engagés d’entre eux dans une démarche «politique», mettre en question les fondements de notre société. Ce faisant, certains vont jusqu’à mettre leur vie en jeu, le danger procurant au passage une décharge d’adrénaline qui peut devenir addictive. 

J’avoue n’absolument rien connaître de ce milieu et être donc incapable d’évaluer la part d'invention de l’auteur. Fidèle à sa formation et son expérience de journaliste, il s'est longuement documenté sur ce milieu avant d’écrire son livre. Apparemment, il s'est même rendu sur le terrain, et je pense donc que l'on peut accorder du crédit à ce qu'il écrit. En tout cas, le sujet est fort intéressant et cette lecture m’a donné envie d’en apprendre un peu plus. Et mon attention a du coup été attirée par les affiches qui fleurissent actuellement sur les murs du métro parisien et qui présentent une exposition d’oeuvres de Dali revisitées par des artistes urbains. Une jolie suite à donner à cette lecture !


Ecoutez ici l'interview que l'auteur a donnée sur l'antenne de RFI
Et découvrez ici le site de l'exposition Dali fait le mur


dimanche 19 octobre 2014

Depuis que la samba est samba

Paulo Lins

Asphalte, 2014


Traduit du portugais (Brésil) par Paula Salnot



Une chronique haute en couleur de Rio au début du XXe siècle.

Appréciant beaucoup la musique latino, particulièrement la salsa et la samba, j’ai été assez tentée par ce roman, dont je ne connaissais pas l’auteur, mais sur lequel j’avais lu cet été un entrefilet dans Le Monde des Livres. Or j’ai eu la chance de me le voir attribuer lors d’une opération Masse critique proposée par le site Babelio.
Pour être tout à fait honnête, je n’ai pas été littéralement transportée par ce récit, qui présente néanmoins de l'intérêt ainsi que quelques atouts.

Dans un style plutôt vivant, Paulo Linz dépeint le Rio de Janeiro des années 1920. On y découvre plus particulièrement les quartiers chauds de cette mégapole et on y rencontre une population bigarrée. Prostituées et proxénètes y côtoient modestes blanchisseuses et dockers, adeptes de l’umbanda et du candomble - des religions afro-brésiliennes - y croisent les descendants d’Européens catholiques, et, bien sûr, Noirs et Blancs y cohabitent avec plus ou moins de tolérance et de respect mutuel.
C’est dans cette ambiance cosmopolite qu’est née, donc, la samba. On saisit parfaitement comment les rythmes existants se sont entremêlés pour donner naissance à cette musique nouvelle, populaire et festive. De jeunes hommes plus ou moins marginaux, mais créatifs, qui avaient envie de donner un grand coup de pied dans la fourmilière, ont apporté fraîcheur et nouveauté dans le paysage musical brésilien. Leurs créations furent récupérées par des vedettes en panne de créativité et dont le seul mérite fut de diffuser cette musique nouvelle à l’échelle internationale, tandis qu’elle se répandait au niveau local au travers de bals de quartiers et de cérémonies religieuses.
Cet aspect-là est brillamment mis en scène.

Ce qui m’a un peu gênée, en revanche, c’est l’omniprésence du sexe, dans sa dimension la plus primaire. Les femmes sont constamment réduites à des «chattes» roses ou noires, tandis que les hommes ont «la queue qui se durcit» à toutes les pages. Les différents personnages de l’histoire semblent exclusivement mus par leur instinct sexuel, les réduisant à mon sens à des individus totalement privés de libre-arbitre et de capacité de réflexion, leur ôtant par là de la crédibilité et finissant par installer une certaine lassitude.
C’est dommage, car le roman recèle aussi de bons moments et propose une lecture assez riche du contexte de la naissance de ce genre musical qu’est la samba.

Ajoutons que les éditions Asphalte ont eu la très bonne idée de proposer en fin d’ouvrage des références de morceaux musicaux sélectionnés par l’auteur lui-même et d’offrir un lien vers leur site afin de nous en faciliter l'écoute. Vous pouvez également cliquer ici pour y accéder!




dimanche 5 octobre 2014

Le bonhomme Pons

Bertrand Leclair

Belfond, 2014


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Un texte vraiment étonnant, qui s'adressera tout particulièrement aux amateurs de littérature française du XIXe siècle.

Je viens de faire une fort étonnante - mais aussi fort réjouissante - expérience littéraire !
Les éditions Belfond viennent en effet de lancer une toute nouvelle collection, judicieusement intitulée « remake », inspirée d’une pratique cinématographique courante consistant à donner une nouvelle version d’une œuvre du passé.
J’avoue que l’adaptation de ce concept m’a intriguée. Ayant longtemps été une grande lectrice des auteurs français du XIXe siècle, et notamment de Balzac, mon attention a été inévitablement attirée par Le bonhomme Pons.

Et là, phénomène étrange, les longues descriptions, les digressions, rebutantes pour certains lecteurs et que, pour ma part, je n’avais jamais ressenties comme telles, ni même vraiment perçues chez Zola, Flaubert ou donc Balzac - sans doute parce qu’ils étaient les seuls auteurs que je fréquentais dans mon adolescence, et même un peu plus tard, et que ces commentaires de nature historique ou sociologique, voire philosophique me paraissaient donc tout à fait naturels -, et bien ces structures narratives auxquelles je ne suis plus du tout habituées aujourd’hui me sont soudain apparues comme une manière très particulière, évidemment fortement ancrées dans leur époque. Cela peut paraître évident. Mais il me fallait sans doute ce recul donné par des années de lectures différentes, contemporaines, pour le percevoir avec autant de netteté. Toutefois je m’empresse de préciser que j’ai adoré les retrouver !

Il faut dire que Bertrand Leclair excelle à se couler dans le style balzacien. N’était-ce l’objet de son récit, qui nous rappelle sans cesse qu’il nous parle d’un homme et de la société d’aujourd’hui, on pourrait par moment vraiment croire que c’est Balzac lui-même qui a écrit certaines phrases !
Et c’est là que réside le deuxième effet troublant de ce livre : on se trouve exactement dans la même position qu’un lecteur du XIXe siècle qui lisait l’un des auteurs cités plus haut. Car quels que soit l’enthousiasme, l’admiration, l’émotion que j’ai pu avoir - et que tout autre lecteur d’aujourd’hui puisse ressentir - à leur lecture, on est en décalage ; la réalité qui est dépeinte n’est pas la nôtre ; on ne saisit pas toutes les allusions, on ne connaît pas toutes les personnalités impliquées, les lieux ont changé, les vêtements, les pratiques, les modes de transports, les métiers ont évolué... Tout cela a un caractère historique, daté.
Quand on lit du Balzac sous la plume de Leclair, on est dans notre univers. Qu’il évoque les pages du supplément « Argent » du Monde, l’affaire Courroye, les communautés des années flower power ou encore l’invasion par les bobo de la rue Saint-Blaise dans le XXe arrondissement de Paris, tout cela fait écho à un monde qui dépasse largement les pages du roman, à notre monde. Notre lecture se nourrit alors de notre propre perception des événements ou des éléments mentionnés. Et cette dimension-là, bien évidemment, je n’ai pas pu en faire l’expérience lorsque je dévorais toutes ces oeuvres que j’ai tant appréciées.

Il existe néanmoins un trait d’union entre le XIXe siècle de Balzac et le XXIe de Leclair : il s’agit des thèmes traités. Ce qui est dit, dans les deux cas, c’est l’insolence des possédants, la marchandisation de l’art, la pauvreté des esprits bornés à la seule valorisation financière des productions humaines. Les vices que relevaient Balzac, loin d’avoir disparu, sont aujourd’hui poussés à leur indécente extrémité...

Avec quelques années d’écart, cette lecture surprenante me permet de poser un regard différent sur mes lectures de jeunesse, de les réévaluer, et c’est aussi inattendu que troublant et passionnant !

Et la bonne nouvelle, c’est qu’il y a un un remake de Bouvard et Pécuchet dans la même collection...


Retrouvez ici les traces des ateliers et conférences qui ont rythmé le travail de l’auteur à la Maison de Balzac.

Retrouvez ici une illustration du style balzacien brillamment actualisé par Leclair

dimanche 21 septembre 2014

Le météorologue

Olivier Rolin

Le Seuil, 2014

Prix du Style 2014



Ce livre-là, je l’attendais. Comme la promesse toujours renouvelée d’une lecture qui plus qu’aucune autre me comblerait totalement. Ceux qui me connaissent savent quelle place tient Olivier Rolin dans mon panthéon littéraire.

Lire les mots, les phrases, les textes d’Olivier Rolin, c’est lire une matière poétique, c’est lire un texte d’une exceptionnelle densité. Car quel que soit le sujet qu’il choisit, il convoque pour l’aborder les écrivains qui l’ont précédé et qui en ont parlé avant lui.
Sa connaissance d’un sujet passe d’abord par la découverte qu’il en a lui-même faite au travers des livres qu’il a lus. Dès lors, il se glisse dans un continuum littéraire et nous invite à le suivre, à marcher dans ses pas pour découvrir un pays ou un événement qui ont d’abord une existence littéraire, avant d’avoir une existence matérielle, et auxquels il ajoute sa propre voix.
A des mots, que nous avons ou non en partage, il ajoute ses propres mots qui, comme des strates successives, donnent chair à ce qui est révélé. Car le monde n’existe que parce qu’on le dit, comme il nous l’avait si magnifiquement démontré dans ce qui m’apparaît aujourd’hui comme son manifeste littéraire et qui reste pour moi son chef-d’œuvre, L’Invention du monde. L’écrivain y apparaissait comme un démiurge, orchestrant le monde, lui conférant sous son apparent chaos une véritable unité.
Dès lors tous les mots sont conviés et aucun n’est à exclure - qu’ils appartiennent à des langues étrangères, à différents niveaux de langue, du plus soutenu au plus familier, si la trivialité de ce qui est dit l’exige, qu’ils soient issus d’articles de journaux ou d’encyclopédie, de romans, de poésies, de notices techniques... tout ce qui produit du sens a sa place. Et c’est ce qui fait pour moi la beauté et la richesse de ses textes.

De quoi Olivier Rolin nous parle-t-il aujourd’hui dans Le météorologue ? D’un homme ordinaire, un Russe issu de la noblesse qui choisit par conviction personnelle de mettre ses compétences scientifiques au service de la classe ouvrière et de la Révolution.
S’appuyant sur les lettres qu’il écrivit à sa femme et à sa fille, Rolin retrace les dernières années de la vie d’Alexei Féodossiévitch Vangengheim, celles qu’il passa dans un camp.
Ce faisant, il sonde son âme. Il essaye de trouver le moment où la confiance qu’il avait placée dans le Petit père des peuples et dans le régime socialiste fut rompue. Si toutefois elle le fût un jour. Car briser cette confiance c’eût été mourir avant même de recevoir cette balle dans la nuque qui mit définitivement fin à ses jours dans une forêt glaciale de Sibérie. C’eût été anéantir l’objet d’une vie. Un être humain a-t-il la force, même s’il est - ou justement quand il l’est - terrassé, muselé par la terreur et la tyrannie, de renoncer à ce qui donne sens à son existence, lui permettant ainsi d’en supporter le poids ?
Au travers du destin singulier d’un être moyen, d’un individu comme vous et moi, Olivier Rolin montre le fonctionnement terriblement oppressif de cette effroyable machine à broyer l’humain que fut le régime stalinien.
Par son écriture extrêmement précise, ses observations parfois cliniques, telle cette litanie des noms de ceux qui furent exécutés avec Vangengheim, il parvient à restituer les lieux, les acteurs et l’atmosphère de cette terrifiante tragédie. La lecture en est saisissante.

Pourquoi un tel sujet ? Parce qu’il interroge l’idéal révolutionnaire, dans sa dimension collective autant qu’intime. Un idéal qui fut bien évidemment au cœur de l’existence d’Olivier Rolin lui-même, qui embrassa la cause révolutionnaire en militant activement au sein du mouvement maoïste dans les années 70. Pas étonnant d’ailleurs de voir le narrateur et son héros se confondre parfois au fil du récit...
Comme pour nombre de personnes, la désillusion fut à la mesure de l’espoir. Une douleur, une béance que rien n’est venu combler par la suite. Olivier Rolin n’en finit pas d’interroger cet élan qui une fois brisé a laissé le champ libre à un individualisme forcené et à la formation de la société ultralibérale que nous connaissons aujourd’hui. Une réflexion qui concerne chacun de nous, qu’on le veuille ou non. Quelle est notre place dans la société ? Quel avenir voulons-nous construire ? Et avec quels moyens ?

Ici, vie et récit s'unissent intimement ; les espaces littéraire et politique, au sens noble du terme, se confondent. Et c’est cela, sans doute, qui me touche si profondément. Car en ce qui me concerne également, la littérature est la clef d’accès au monde. La plus belle et la plus riche qui soit.


Découvrez ici des citations de l'auteur

Vous pouvez également lire le billet de Papillon sur ce livre

Retrouvez ici une interview d’Olivier Rolin par Vincent Josse sur France Musique 

Et ici Olivier Rolin en compagnie d’Antoine Volodine et Romain Slocombe dans Le temps des écrivains, animé par Christophe Onot-Dit-Biot sur France Culture



Vous aurez peut-être envie de lire également :



  
  




mercredi 17 septembre 2014


Fleur et sang

François Vallejo

Viviane Hamy, 2014




Un exercice littéraire non dénué d'intérêt, mais servi par une écriture trop froide pour me toucher.

Me voici dans une situation délicate : je ne sais trop que dire de ce livre. On ne peut pas dire qu’il soit mauvais, loin de là. Il est plutôt bien écrit, avec l’alternance de deux registres linguistiques marquant les allers et retours successifs entre notre monde contemporain et le XVIIe siècle.
L’idée de superposer deux intrigues symétriques par leurs personnages et les situations dans lesquelles ils évoluent était plutôt intéressante.
Mais disons que ce livre ne m’a pas touchée. Je n’ai pas vibré d’une quelconque émotion en le lisant. Et surtout, je n’ai pas réussi à comprendre où l’auteur voulait en venir. Et ça, ça me chiffonne toujours !

On découvre donc parallèlement un médecin apothicaire formant son fils appelé à prendre sa suite, comme cela s’est toujours fait depuis plusieurs générations dans la famille, et un chirurgien spécialisé en cardiologie, homonyme et donc, on l’imagine aisément, descendant des premiers. De part et autre il y a une femme, à la personnalité trouble,  affligée d’une légère claudication suite à un accident, chacune vivant avec son père, leur mère étant décédée dès leur plus jeune âge.
L’exercice de la médecine, l’étrange et peut-être inquiétant sentiment de puissance que procure le pouvoir de faire reculer la mort, la possibilité de s’enrichir par ce biais sont au coeur des intrigues qui se nouent conjointement, s’éclairant l’une l’autre. 

Le parallélisme des histoires met en lumière analogies et antagonismes entre les deux époques dans la relation entre patients et médecins, dans l’ascendant que sont susceptibles de prendre les seconds au sein de la société et dans le regard que porte la justice sur l’exercice de la médecine. D’une certaine manière, le récit donne une vision de l’évolution du rôle du corps médical dans la société de l’Ancien Régime à nos jours.
Je serais tentée de dire «Bon. Et après ?» 
Je reste sur ma faim.
Peut-être que ce sujet ne me passionne pas. Peut-être aussi que l’écriture ciselée et très appliquée de Vallejo ne correspond pas à ma sensibilité. Je préfère en effet un style moins contenu, plus libre, plus échevelé.
En fin de compte, un roman qui, en dépit de ses qualités, ne m’était certainement pas destiné. Mais peut-être en ira-t-il autrement de vous ?

vendredi 12 septembre 2014

L’écrivain national

Serge Joncour

Flammarion, 2014


☀ ☀
                                                               Prix des Deux Magots 2015
   

Derrière une intrigue prétendument policière se cache un joli portrait d'écrivain, mais surtout une réflexion pertinente sur l'écriture et la réception d'une oeuvre par son public.

Le titre ne laisse pas de surprendre. L’écrivain... national. Drôle d’association. Inhabituelle, en tout cas. Un écrivain peut être, à la rigueur, régional, ou bien français ou de n’importe quelle autre nationalité... mais national ? Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Dans son dernier roman - le premier que je lis de lui -, Serge Joncour imagine un écrivain invité pour un mois en résidence d’écriture dans le centre de la France. C’est le maire de la bourgade qui l’accueille qui le gratifie de cet étonnant qualificatif devant ses administrés. L’écrivain se voit ainsi affublé d’un titre aussi pompeux que ridicule, qui moque l’aura particulière que l’on prête volontiers à ses congénères, qui l’embarrasse singulièrement et qui augure immédiatement des questionnements existentiels qui vont le tarauder !
Car au fait, qu’est-ce qu’un écrivain ? Et d’abord, à quoi ça sert ? Qu’attend-on de lui ?

L’auteur pose d’emblée la question dans les premières pages de son roman, avant de nous embarquer dans une réjouissante mise en abîme où le lecteur autant que l’écrivain sont amenés à s’interroger sur la relation respective qu’ils entretiennent avec le texte, la fiction et la réalité.

Invité par la municipalité - qui «aurait largement préféré un handballeur ou un judoka»-, un écrivain arrive dans une ville dont un hameau voisin vient d’être le théâtre d’un crime ; il se rend sur les lieux supposés du drame, et les signes qu’il découvre matérialisent ce qui n’était jusqu’alors qu’un récit lu dans un journal. «Je n’étais plus dans cette distance prudente que sécrètent les histoires tant qu’on ne fait que les lire.» Ce qui se tenait derrière des mots s’insinue en lui, presque à son corps défendant, pour devenir une réalité, sur laquelle il va à son tour mettre ses propres mots, que nous lecteurs sommes précisément en train de lire...
Pour brouiller encore un peu plus les pistes, Joncour attribue à son héros la paternité d’une oeuvre littéraire portant le titre d’un livre qu’il a lui-même écrit...
Il s’amuse également à nous mettre en scène, lorsqu’il évoque des séances de rencontres entre l’écrivain et son public. Celui-ci l’interroge sur son rapport au réel et sa capacité à inventer. Ne rôderait-il pas autour du lieu du crime «dans le dessein de s’inspirer de cette histoire»? Tout partirait-il nécessairement du réel ? Faudrait-il «vivre avant d’écrire» ?

Et c’est bien la question que nous finissons immanquablement par nous poser : les lignes que nous lisons sont-elles pure invention qui permet d’interroger le lien avec un hypothétique réel, ou bien constituent-elles le journal d’un événement que l’auteur, qui a peut-être été lui-même invité en résidence d’écriture, aurait réellement vécu et qui donnerait lieu à la création d’une oeuvre dont nous sommes précisément en train d’assister à la genèse. Nous serions alors dans une forme parfaitement aboutie d’autofiction, dont l’enjeu ultime serait la création de l’oeuvre que nous sommes en train de lire.

Joncour joue avec humour, humilité et avec une délicieuse virtuosité sur ce thème. C’est avec un véritable plaisir que je me suis laissée entraîner dans sa construction littéraire et je me suis fort amusée, tout au long de ma lecture, à me demander constamment à qui j’avais affaire: l’auteur, le narrateur ou le héros du livre ?
Je ne saurais dire quelles sont les parts de réel et d’imaginaire dans ce livre et, à vrai dire, je m’en moque. Quoi qu’il en soit, j’ai été touchée par ce portrait de romancier sillonnant la France pour rencontrer des lecteurs se comptant parfois sur les doigts d’une main, capables de se montrer extrêmement sévères et intrusifs. Des expériences que partagent certainement bien des écrivains qui ne font pas partie du club très fermé des auteurs de bestsellers...

Quant aux questions posées plus haut, moi, lectrice, je n’ai pas de réponse définitive. Mais une chose est sûre: je suis redevable aux écrivains de m’offrir les instants parmi les plus lumineux et les plus riches de mon existence. Sans leurs livres, la vie me paraîtrait bien fade. Qu’ils en soient remerciés.


Découvrez ici une citation de l'auteur