samedi 29 septembre 2018

Avec toutes mes sympathies


Olivia de Lamberterie

Stock, 2018



Une journaliste - connue pour ses chroniques littéraires - qui publie un livre ? Comme nombre d’entre nous, je concède avoir quelques a priori. En l'occurrence, j’imaginais un roman plus ou moins boursouflé de prétention ou d’une abyssale vacuité, c’est selon, mais signé d’un nom suffisamment connu pour agiter le monde germanopratin... J’avais donc soigneusement détourné mon attention de ce titre. Après tout, dans une rentrée littéraire qui comptait quelque 567 livres, ça en faisait toujours un de moins...
Sauf que d’autres lecteurs, à l’esprit sans doute moins étriqué que le mien, n’hésitèrent pas quant à eux à aller voir de quoi il retournait. Et ce qu’il m’en rapportèrent, soit de vive voix soit au travers de leurs chroniques enthousiastes, m’amena à réviser ma hâtive appréciation. Et puisqu’une lectrice amie - que je remercie ici - se proposait de me prêter son exemplaire, je n'avais décidément plus aucune raison de résister.

Disons d'abord qu'il ne s'agit pas d'un roman. Si Olivia de Lamberterie a pris la plume, ce n'est pas pour répondre aux sirènes d'un éditeur - et je ne doute pas qu'en la matière elle ait été l'objet de nombreuses sollicitations. Non, l'écriture a jailli d'une urgence, d'une volonté supérieure de garder intacts le souvenir, la voix, les traits, la grâce de celui qu'elle chérissait. Son frère Alexandre, de trois ans son cadet, s'est donné la mort en 2015, laissant place à une terrifiante absence. 
La douleur ne s'atténue pas avec le temps. Une douleur dont l'auteure fait sa compagne et qu'elle refuse de voir disparaître, craignant que son frère disparaisse alors définitivement et irrémédiablement avec elle. Une douleur telle que les mots des écrivains, ses compagnons de toujours, ne lui sont d'aucun secours. Pour retrouver le chemin de la littérature et rendre ainsi la vie à son frère, Olivia n'a d'autre choix que d'écrire à son tour et de coucher sur le papier les mots qui s'imposent à elle.

Pour cette femme issue d'une famille où l'on tait ses sentiments et ses émotions, cela n'a rien de naturel. Mais les phrases jaillissent, et la sincérité qui les guide ne peut que toucher le lecteur.

J'ai aimé ce portrait sensible et délicat qui définit les traits d'une personnalité sans doute peu encline à entrer dans le moule que la société lui imposait, d'un homme réfractaire, peut-être, à un bonheur qu'il se sentait incapable de goûter égoïstement lorsque tant d'autres en étaient privés.
J'ai aimé, bien sûr, tout ce que l'auteure dit de son rapport aux livres et qui m'a permis de me sentir si proche d'elle.
J'ai aimé ses mots simples et sincères.

Sans doute ne l'écouterai-je plus désormais tout à fait de la même oreille, lorsque je l'entendrai parler des textes qui l'enchantent.

samedi 22 septembre 2018

Deux mètres dix


Jean Hatzfeld

Gallimard, 2018



Elles sont deux. Deux sportives de haut niveau, championnes de saut en hauteur. L’une est kirghize, l’autre américaine et elles se sont affrontées pour accéder à la plus haute marche du podium. C’était à Helsinki en 1982, alors que le monde se divisait encore en deux blocs que tout opposait.

Aujourd’hui, les lignes de fracture géopolitique ne sont plus les mêmes. Sue peut librement se rendre au Kirghizistan, où Tatyana l’a invitée.
Elles se rencontrent pour la seconde fois de leur existence. Plus de rivalité sportive, plus de division idéologique pour les maintenir à l’écart l’une de l’autre. Seulement la sincérité d’un échange entre deux femmes que tout rapproche. Au fil des pages, elles se découvrent, se racontent, confrontent leurs souvenirs, dévoilent ce qu’elles n’avaient jamais révélé à quiconque, créant ainsi les conditions d’une naturelle complicité. 
Chacune a connu la notoriété avant d’être oubliée, a été admirée avant d’être réduite à la solitude et à l’isolement, a vécu dans sa chair les conséquences des traitements qui lui étaient administrés pour développer ses performances. 
L’une se souvient des séances d’entraînement pratiqué clandestinement, parce que, n’en déplaise aux apparatchiks, la victoire passait par cette nouvelle technique issue de "l’impérialisme américain" qu’un certain Fosbury expérimenta avec succès aux Jeux Olympiques de Mexico en 68. L’autre, qui rêvait d’intégrer une équipe de basket, se remémore la manière dont elle fut orientée vers une discipline qui ne l’attirait guère, mais qui seule, jouissant d’un faible prestige, lui garantissait d’obtenir une bourse d'études pour entrer à l'université, tant elle était boudée des autres étudiants... 
Des histoires qui font écho à celles de leurs homologues masculins, champions d’haltérophilie qu’elles croisèrent au cours des championnats auxquels elles participèrent et qui disparurent prématurément de la scène sportive...

A travers le parcours de ses personnages, pour lesquels il éprouve une évidente tendresse, c’est tout l’univers du sport que révèle Jean Hatzfeld, avec ce qu’il charrie de passion, mais aussi d’enjeux dépassant tellement les principaux acteurs des compétitions qu’ils en finissent laminés, sinon complètement broyés.

Mais il restitue surtout avec élégance et sensibilité l’immense beauté du geste sportif, la virtuosité des grands champions, leur désintéressement, parfois, et leur grandeur lorsqu’ils décident de défier un pouvoir au péril de leur vie pour porter des valeurs auxquels ils sont attachés. 

Un livre plein d’humanité, qui n’a pas été sans me rappeler, quoique dans un style fort différent, un autre roman que j’avais beaucoup aimé, La Petite communiste qui ne souriait jamais.






jeudi 13 septembre 2018

Tu t’appelais Maria Schneider

Vanessa Schneider

Grasset, 2018




Qui n’a jamais entendu parler de Maria Schneider ? Certes, l’actrice aujourd’hui décédée avait depuis bien longtemps disparu des radars du cinéma, mais son nom n’en conservait pas moins l’aura sulfureuse que lui avait conférée son rôle dans Le dernier tango à Paris. Un film dont elle partageait la vedette avec un Brando vieillissant et en perte de vitesse. Si ce film relança alors la carrière de la star, il n’en alla pas de même pour Maria, dont le personnage de Jeanne signa le début autant qu’il sonna le glas de la sienne.

C’était son premier grand rôle, elle était âgée de 19 ans et ne se releva jamais de cette expérience ni de l’image dans laquelle celle-ci l’enferma. Si, comme moi, vous n’avez jamais vu le film, vous en connaissez au moins le sujet et savez le scandale retentissant qu’il suscita. Tout comme vous devez avoir connaissance de cette scène brutale de sodomie à l’aide d’une motte de beurre autour de laquelle se cristallisèrent toutes les critiques. 
Ce que l’on apprit bien plus tard, c’est que cette scène ne figurait pas dans le scénario. Elle fut imaginée par Bertolucci et Brando le matin même de la prise. Aussi Maria ne savait-elle pas ce qui l’attendait. Cette scène, elle ne la joua pas. Elle vécut réellement l’emprise et la domination que voulait traduire le réalisateur.

D'aucuns crurent qu'après un tel rôle, Maria ne pouvait - ou ne devait - plus se rhabiller. Celle-ci ne se vit plus proposer que des personnages de prostituée ou de fille paumée. Elle sombra dans la drogue, et les magazines se délectèrent de l’histoire de cette si jolie fille perdue, histoire qui permettait de démontrer à peu de frais combien la permissivité des seventies était un danger contre lequel il fallait se prémunir...

Vanessa Schneider est la cousine de la comédienne. Elle éprouvait pour elle une profonde et sincère affection. D’une quinzaine d’années sa cadette, elle perçut nettement la détresse de la jeune femme, même si elle en ignorait alors les causes. C'est ce qui lui permet d'écrire aujourd'hui un livre dans lequel elle pose un regard  singulier et tendre sur elle. 

Un regard à la fois distancié, tant ces années semblent aujourd’hui loin de nous, mais aussi très intime, puisqu’il relate une histoire familiale. Et c’est dans ce grand écart que réside toute sa force. Car en même temps qu’elle trace le portrait sensible de sa cousine, la dépouillant de toutes les scories médiatiques pour tenter de retrouver derrière le personnage public la personne qu’elle aimait, l'auteure sonde une époque qui fut peut-être plus violente pour les femmes qu’elle prétendit l’être : la libération sexuelle ne les exposa-t-elle pas plus crûment que jamais à la satisfaction du désir masculin ? 

Nous avons sans doute le recul nécessaire désormais pour nous interroger, sans, évidemment, que soient remises en cause les avancées qui résultèrent des combats féministes. Ces préoccupations relatives au corps et à la place des femmes dans la société sont, on le sait, au coeur des débats actuels. Il n'est pas surprenant que plus d'un livre viennent, en cette rentrée littéraire, y apporter un éclairage. Et avec quel talent.


jeudi 6 septembre 2018

Trancher

Amélie Cordonnier

Flammarion, 2018



Les mots peuvent-ils blesser, violenter, voire entraîner l’anéantissement d’un individu ? Il semble évident que certains d’entre eux foudroient plus sûrement que le ferait un éclair et qu’ils ont, répétés jour après jour, le pouvoir d’entailler l’âme plus profondément que la lame d’un couteau pénétrant dans la chair.
 
Dans son premier roman, Amélie Cordonnier en fait la brillante démonstration en mettant en scène un couple en proie à cette forme insidieuse de violence. Nul hématome ni trace de coups sur le corps de la narratrice. Pourtant, lorsque s'ouvre le roman, elle est à la croisée des chemins. Faut-il partir, fuir un homme, son mari, qui n'en finit pas de lui jeter insultes et remarques dégradantes à la figure ? Ou bien rester et croire encore en l’amour qu'il jure cependant lui porter, espérer, comme il lui en fait la promesse, qu'il saura désormais se tenir, se retenir, et ne plus lui infliger de traitements humiliants ?

Un jour, pourtant, elle avait déjà pris la décision de le quitter. Mais Aurélien était parvenu à la reconquérir et ils avaient renoué les fils d’une vie conjugale ayant les allures du bonheur. Sept ans et un second enfant plus tard, la rechute est brutale. Et d’autant plus douloureuse et que les enfants en sont les spectateurs abasourdis.

 
Amélie Cordonnier nous permet de pénétrer au plus intime de la psychologie de son héroïne et nous révèle tout de ses interrogations et de ses conflits intérieurs. Cet homme qui la fait souffrir l'a en effet séduite, ils ont connu ensemble les émois de la passion, vécu des instants d'une rare intensité... Est-il réellement possible d'en être là ?
Et puis, il y a les enfants. A-t-elle le droit de les contraindre à une vie déchirée, à se voir ballottés tantôt ici et tantôt là ? Elle-même aura-t-elle la force de s'imposer de ne plus les avoir quotidiennement à ses côtés ?
Et, surtout, n'y a-t-il plus aucune raison, vraiment, d'espérer ? De croire que l'amour est là, toujours, et que toutes ces paroles absurdes, injustes et injustifiées dont elle tient l'amère comptabilité dans une appli de son smartphone, vont disparaître pour laisser place, à nouveau, aux mots tendres qui ont déserté le couple ?
 
Au terme du roman, à l'issue de quelques jours de réflexion, la jeune femme devra prendre une décision déterminante.
L'auteure nous aura quant à elle livré la chronique incisive et cruelle d'un couple offrant l'image lisse d'un bonheur et d'une réussite auquel tout le monde - et surtout lui-même - a envie de croire...

samedi 1 septembre 2018

Les enfants de Venise


Luca Di Fulvio

Pocket 2018 (Première édition Slatkine & Cie 2017)


Traduit de l’italien par Françoise Brun


La notion de roman d’été ou de livre de plage - appelez-le comme vous voudrez - m’est assez étrangère. Toutefois, si l’on entend par là un récit ample, romanesque, qui invite à l’évasion, alors il me faut bien admettre que Les enfants de Venise remplit parfaitement son office. 

Déjà, l’année dernière, sur les rives de Bali, c’était avec un vif plaisir que j’avais découvert la précédente saga de l’auteur, Le gang des rêves. On retrouve dans ce nouveau volume les ingrédients qui avaient fait le succès du livre : de très jeunes personnages, une histoire d’amour contrariée, un héros vif et attachant, une jeune fille audacieuse... et quelques méchants que l’on ne souhaiterait pas à son pire ennemi de croiser sur son chemin ! 

Cette fois, nous quittons l’Amérique du début du XXe siècle pour l’Italie de la Renaissance - un cadre tout à fait propre à me séduire... Mercurio, un adolescent qui a été abandonné à sa naissance, est contraint de quitter Rome où il a accidentellement tué un homme. Flanqué de ses compagnons - parmi lesquels la belle Benedetta - il gagne Venise à bord d’un navire où il croise pour la première fois le regard de la non moins envoûtante Giuditta qu’il n’aura de cesse de retrouver lorsque les uns et les autres auront investi les artères misérables de la Cité des doges. Mais il lui faudra pour cela aller la chercher jusque dans le Ghetto où, étant de confession juive, elle sera bientôt contrainte de se retirer.
Pour espérer faire triompher leur amour, Mercurio et Giuditta devront affronter bien des vicissitudes et surmonter les nombreux obstacles qui se dresseront devant eux. Mais, tout comme dans les contes que l’on aime à se faire raconter lorsqu’on est enfant, le héros  saura recourir à la ruse et à l’intelligence pour se sortir des situations les plus épineuses...

Peut-être parce que c’était ma seconde rencontre avec Luca Di Fulvio et que j’en attendais l'enchantement que j'avais déjà connu, j’ai mis un peu plus de temps à entrer dans ce récit. Mais le savoir-faire et le talent de l’auteur ont eu raison de ma légère résistance et même si, je le concède, le tout est un peu cousu de fil blanc, j’ai fini par dévorer ce bon gros pavé de près de mille pages, qui a encore une fois fait le bonheur de mes vacances estivales.