jeudi 22 mars 2018

Guernica 1937

Alain Vircondelet

Flammarion, 2018



Lorsque la littérature rencontre la peinture, cela suscite toujours mon plus vif intérêt. Et si à cette union s’ajoute une question de l’ordre de l’engagement de l’artiste, alors je ne résiste pas ! Je ne pouvais donc guère passer à côté d’un roman ayant pour titre celui d’une œuvre emblématique de l’un des plus grands peintres du XXe siècle.
Pourtant, je l’avoue, Picasso est loin d’être mon artiste préféré, même si j’ai évidemment pleinement conscience de son rôle déterminant dans l’histoire de l’art. Il n’en reste pas moins un monstre sacré, un personnage hors du commun offrant à n’en pas douter une très belle matière romanesque.

Pour l’auteur, au contraire, l’artiste était-il trop grand, trop imposant, trop impressionnant pour être appréhendé sans détour ? Alain Vircondelet a choisi de faire un pas de côté et de l’aborder par un angle particulier, passant par l’entremise de l’une de ses maîtresses, et non la moins illustre, pour l’évoquer. Dora Maar partage en effet avec Picasso la vedette  de ce roman pénétrant. 
En 1935, cette femme libre, talentueuse photographe, jette son dévolu sur Picasso. Entre eux débute un ténébreux jeu de séduction que toute la cour du maître espagnol épie et commente. Bien plus qu’une amante, c’est une muse que Picasso trouve en elle. «Vous êtes ma providence, lui dit-il. Avant vous, je ne peignais presque plus. Il me fallait quelqu’un pour déclencher à nouveau cette force que j’ai toujours eue, pour rejoindre la peinture.» 

En 1937, alors que la guerre fait rage entre les nationalistes et les républicains espagnols, ces derniers demandent à Picasso de peindre une fresque destinée à orner le pavillon espagnol de l’Exposition universelle qui doit prochainement se tenir à Paris. Picasso accepte - la commande est prestigieuse et bien rétribuée. S’il ne sait trop ce qu’il va représenter, il ne s’en inquiète guère. L’œuvre jaillira le moment venu... 
Mais le 26 avril, des avions allemands bombardent la petite ville basque de Guernica pour soutenir l’avancée des franquistes, faisant plus de 1600 morts, essentiellement civils. Picasso est foudroyé par la terrible nouvelle. Lui qui jouissait jusqu’alors de son succès et de sa gloire, lui qui préférait se placer sur le terrain symbolique plus que politique, lui qui  l’année précédente n’avait pas vraiment réagi à l’assassinat de Garcia Lorca, se sent violemment meurtri et saisi par l’horreur et l’indignation. Son tableau, il le sait désormais, dénoncera la barbarie. Celle de Guernica, mais plus généralement aussi celle qui s’exerce sur tous les innocents.

Pour faire face à un tel poids et à une douleur si sourde, il a besoin de Dora, de son aide et de son soutien. Psychologique, bien sûr, mais pas uniquement. Il lui demande de photographier les étapes de l’évolution de son tableau. Elle sera ainsi partie prenante de son élaboration.
Dora pressent immédiatement qu’il constituera un tournant dans l’œuvre et la vie de Picasso. Et c’est aussi, pour elle, l’aboutissement ou la concrétisation de leur complicité tant amoureuse qu’artistique. Elle croit enfin accéder à un statut qu’aucune autre n’avait eu avant elle auprès du grand homme... 

En choisissant de se concentrer sur un moment très bref, mais déterminant, de l’existence de Picasso, Vircondelet parvient à restituer à la fois la dimension colossale de l’artiste,  élevé au rang de mythe, mais aussi à lui rendre sa part plus humaine. Comme de tous les génies qui révolutionnèrent leur art, on se fait une idée souvent très déformée. Or, ils ne sont que des hommes (ou des femmes) avec leurs failles, avec leurs petites bassesses ou leurs insuffisances, avec leurs doutes, des individus dont il faut accepter les défauts et les exigences comme on accueille aussi leurs élans de générosité, leur intelligence et leur talent. Des personnages souvent aux prises avec leur propre création qui les dépasse parfois. Mais aussi des individus travaillés et traversés par leur environnement social et historique.

C’est tout cela que Vircondelet parvient à mettre en lumière et à articuler, dans un texte servi par la force de sa concision. C’est brillant et ça donne vraiment envie de se replonger dans l’œuvre de cet homme en tout point extraordinaire. 

























18 commentaires:

  1. Alors là, rien à faire: peinture et littérature, tout comme musique et littérature ne font pas bon ménage dans mes goûts littéraires.

    Ce qui n'empêche pas ton billet d'être fort passionnant!

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    1. Pas la peine d'insister, donc ;-)
      Mais merci pour le compliment :-)

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  2. Je ne suis pas fan du tout de Picasso, ni de l'artiste, ni de l'homme ; alors je ne pense pas que ce livre soit fait pour moi.

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  3. Je le note car j'avoue être subjuguée par cette œuvre que j'ai vue au Prado : puissante et choquante ! Merci

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    1. Je ne doute pas, dans ces conditions, que ce roman soit une lecture des plus enrichissantes :-)

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  4. Je n'avais pas repéré ce roman, je le note pour un emprunt en bibliothèque.

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  5. Un texte avec de la force de concision, ça me plait !

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  6. Bon... voilà qui n'annonce rien de bon pour ma PAL. Je suis comme toi, Picasso n'est pas mon artiste de prédilection même si je lui trouve un côté fascinant alors a priori je ne me serais pas précipitée sur ce livre sauf que ton billet pourrait me faire changer d'avis :-)

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    1. Y a pas de raison que ça fonctionne toujours dans le même sens :-))

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  7. J'aime la peinture et j'ai adoré Gabriële mais à là, non je ne suis pas attirée. Malgré ton enthousiasme ! et puis ma Pal a explosé récemment ...

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  8. Tu en parles de manière extrêmement passionnante. Comme tu sais, je suis friande aussi de ces rencontres entre peinture et littérature. Je note de le feuilleter lors de mon prochain passage en libraire !

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    1. C'est un roman plein de finesse. J'ai été un peu déconcertée au départ par cette approche via Dora Maar. Mais ce traitement permet de bien comprendre tout ce qui se joue au moment de Guernica et de la création de ce tableau. Au bout du compte, j'ai beaucoup appris et j'ai été vraiment charmée. En tout cas bien plus que je ne l'aurais cru.


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  9. Je me souviens, l'anecdote est bête mais bon, que c'est lorsque j'ai étudié Guernica en espagnol (au collège il me semble) que j'ai aimé Picasso, que je me suis intéressée à son histoire, ses œuvres... Alors, celui-ci, je ne passerai pas à côté.

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    1. Bête ? Mais non, au contraire ! Quand le collège ou les profs donnent envie d'aller plus loin et de découvrir des oeuvres, que demander de mieux ? C'est comme ça, en lisant des extraits en cours, que mon fils aîné a lu des livres de Modiano et Annie Ernaux... et les a aimés !
      En tout cas, ce livre-là devrait t'intéresser :-)

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