samedi 3 mars 2018

Falaise des fous

Patrick Grainville

Le Seuil, 2018



Monet et Courbet, mais aussi Hugo, Zola, Boudin, Maupassant, Manet, Flaubert et bien d’autres sont les héros de ce roman, et c’est bien ce qui m’avait donné envie de le lire, tant je garde pour ce siècle littéraire et artistique une immense tendresse. 
Enfin, les héros, pas vraiment... Certes ces grands hommes hantent chacune des pages de ce livre qui s’étend de 1868, date à laquelle le narrateur aperçoit pour la première fois Monet peignant sur une plage d’Etretat, à 1926, qui est celle de la mort du grand impressionniste. Mais les véritables protagonistes de cette histoire sont des personnages de pure fiction. Le narrateur est un homme très attaché à sa Normandie natale, un homme ordinaire, qui, sur ses vieux jours, retrace le fil de sa vie. Or, la Normandie ayant été en cette seconde moitié du siècle une véritable source d’inspiration, voire une terre d’élection pour de nombreux artistes, il eut la chance d’en rencontrer ou d’en croiser certains.  

Erigeant Monet en figure tutélaire de son roman, Patrick Grainville peint une vaste fresque dans laquelle il évoque aussi bien les mouvements artistiques et leurs chefs de file que les  événements politiques et historiques qui bouleversèrent alors la société française et le monde, de la Commune de Paris à la Grande Guerre, en passant par l’Affaire Dreyfus.
L’originalité de ce roman réside dans le point de vue adopté par l’auteur. La restitution des événements se fait en effet par le prisme exclusif des intellectuels et des artistes, à travers les positions qu’ils adoptèrent, les propos qu’ils tinrent dans des courriers privés, des articles de presse ou tels qu’ils furent rapportés par d’autres grands protagonistes. 
Le livre restitue parfaitement les débats idéologiques qui partageaient, voire fracturèrent la société, et qui agitaient également le monde de l’art. Ainsi Grainville nous dépeint-il  Courbet «le révolutionnaire du Creusot et du marigot communard» comme un «rigoureux conserva[teur] de style (...) alors que Monet, républicain tempéré et douillet (...) est sans doute radicalement révolutionnaire en peinture». Grainville rappelle les amitiés et les affinités qui rassemblaient les uns, tandis que querelles et franches oppositions divisaient les autres (quand il ne s’agissait pas des mêmes qui s’étripèrent après s’être apporté un soutien mutuel !).

Pourtant, malgré le plaisir que j’avais de me replonger dans cette époque de grand bouillonnement intellectuel et artistique, j’avoue m’être parfois un peu ennuyée. Si les personnalités qui forment le fond de cette histoire sont passionnants, les héros du roman, eux, le sont nettement moins, et les suivre sur quelque 640 pages s’est parfois révélé un peu poussif... Si le récit ne manque pas de cohérence, il m’est néanmoins apparu un peu plat et aura manqué pour moi d’une intrigue solide pour capter efficacement mon attention et me faire vibrer. 

Une lecture en demi-teinte, donc, que j’aurais aimée plus passionnée... à l’image de celles que m’offrirent les grands écrivains qui traversent ce roman.


Une lecture partagée avec Nicole, qui aime comme moi les romans qui parlent d'art et qui est loin d'être plus enthousiaste que moi


Gustave Courbet, La falaise d'Etretat après l'orage, 1870 (Musée d'Orsay)





















Claude Monet, Grosse mer à Etretat, 1868-1869 (Musée d'Orsay)

34 commentaires:

  1. On est d'accord cette fois-ci :-)

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    1. Oh, ça nous arrive souvent, quand même... même si pas toujours ;-)

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  2. J'ai l'intention de le lire et l'auteur vient dans ma librairie en mars ; je verrai comment il présente son livre.

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    1. Ah, ça, il le présente très bien ! C'est bien son passage à LGL qui m'a convaincue de le lire, alors que les critiques enthousiastes du Masque m'avaient laissée de marbre (et que, du coup, je trouve très exagérées). Mais bon, en même temps, l'hyperbole est la marque de fabrique du Masque :-))

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  3. Moi, j'aime bien qu'on me raconte une histoire (oui, je suis une lectrice aux besoins assez simples, en fait ;) ), alors si le bât blesse de ce côté-là, même avec un super contexte (qui a priori m'intéresserait beaucoup), ça ne va pas coller (et surtout pas sur plus de 600 pages ...).

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    1. Disons que ce n'est pas le pavé que je recommanderais le plus chaleureusement pour ton challenge ;-)

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  4. Ah mince, ton avis me refroidit. J'attendrai sa sortie en poche ;) !

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    1. J'imagine aisément que ce roman, comme la mienne, ait pu attirer ton attention ;-)
      Le poche... ou l'emprunt en bibliothèque sont sages, en effet.

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  5. J'ai très envie de le lire; reste à savoir quand....

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    1. C'est sûr, c'est un pavé, il faut pouvoir le caler dans sa PAL ;-)

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  6. Et hop un de moins dans ma liste... merci !
    En plus Nicole est encore plus sévère que toi...

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    1. Eh oui ! La plus vilaine des deux n'est pas forcément celle qu'on croit :-))

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  7. Reçu dans le cadre du prix Orange, je ne l'avais pas mis en haut de ma pile n'étant pas certaine qu'il pourrait me plaire. Avec vos deux avis, j'ai encore plus de doute...

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    1. Bon ben, désolée... Cela dit, peut-être qu'à toi il te plaira. La dure loi des prix littéraires... ;-)

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  8. Je n'étais pas très tentée, je ne sais pourquoi... et vos deux avis me rassurent, je ne rate pas une lecture indispensable !

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    1. De nos points de vue respectifs, non. Cela dit, il y a des lecteurs qui l'apprécient... Peut-être qu'il passe mieux quand on ne connaît pas particulièrement la période...

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  9. C'est vrai que c'est tentant mais si tu es mitigée et qu'il fait 640 pp., ce sera sans moi.

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    1. C'est vrai qu'il faut s'armer d'un peu de courage pour gravir cette falaise, mais certains s'en sont félicités ;-)

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  10. Aie! je l'ai noté à la bibli...

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    1. Oh, à la bibli, ce n'est pas grave ! Comme ça, tu pourras tenter le coup sans risque. Peut-être qu'il te plaira plus qu'à nous... En tout cas, je serais curieuse d'avoir ton avis.

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  11. dommage, le sujet me tentait, forcément !

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    1. Eh oui, forcément ! D'où ma relative déception...

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  12. tu t'es ennuyée et l'ensemble t'a semblé un peu plat... pas encourageant tout ça !

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    1. C'est sûr, j'ai connu des enthousiasmes plus vifs ;-)

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  13. L'époque et le contexte semblent en effet pleins de promesses... pas toutes tenues donc. Quelques connaissances historiques sont-elles requises avant lecture ?

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    1. Pas du tout ! Au contraire, même, serais-je tentée de dire.
      Malgré sa pagination généreuse, le roman couvre quand même près de 60 ans d'une période d'une grande richesse intellectuelle, artistique et très mouvementée au plan historique. Cela reste donc un panorama très vaste... et très accessible. Il est donc possible qu'un lecteur qui connaitrait mal cette période soit plus intéressé qu'un lecteur qui apprendrait peut-être moins de choses...

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  14. Je vais le lire. D'abord parce que ça se passe dans des endroits que je connais bien et que j'ai envie de croiser Monet. J'espère ne pas trop m'y ennuyer.

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    1. Il y a des longueurs, c'est vrai, mais si je m'étais franchement ennuyée, je ne serais pas allée au bout de ces 640 pages. Disons que j'ai été un peu déçue car j'avais une grosse attente, mais le livre à des côtés agréables aussi. Retrouver tous ces grands artistes est plaisant !

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  15. Je tourne autour de ce bouquin depuis sa sortie sans arriver à me décider. Maintenant que je t'ai lue, je vais continuer à rester à distance !

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    1. Il faut faire comme tu le sens. Si tu tournes autour, c'est qu'il t'attire quand même malgré tout. Peut-être pourras-tu tenter sa lecture lorsque tu le trouveras en bibliothèque...

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  16. Quel dommage ! Le sujet était tellement alléchant !

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    1. Un sujet pour toi, à n'en pas douter.
      Ceci dit, peut-être l'apprécierais-tu davantage que moi.

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  17. J'y jetterai tout de même un coup d'œil à l'occasion, mais c'est décevant tout de même qu'un romancier arrive à ennuyer avec de tels artistes.

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    1. C'est sûr. Mais tu as raison : va voir par toi-même de quoi il retourne. Il m'arrive parfois d'avoir des avis qui diffèrent nettement de la majorité. Même si je m'efforce toujours d'expliquer pourquoi j'ai aimé ou pas, une lecture reste quelque chose de très personnel...

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