mercredi 11 octobre 2017

Le vertige danois de Paul Gauguin



Bertrand Leclair

Actes Sud, 2014


Il y a quelques jours, je vous parlais d’un ouvrage récemment paru regroupant d’anciens écrits de Bertrand Leclair et rendant compte d’une réflexion sur la personnalité et le geste artistique de Paul Gauguin. Ces différentes études débouchèrent par la suite sur un roman. Cela ne vous surprendra pas - et si vous ouvrez à votre tour ce Chantier Gauguin, sans doute aurez-vous envie de faire la même chose que moi - je me suis précipitée sur Le vertige danois à peine les pages de ce recueil refermées...

Bertrand Leclair a choisi de scruter un moment très précis de la vie de Gauguin, celui où il va définitivement laisser derrière lui sa femme, ses enfants, et renoncer à toute tentative de répondre aux injonctions sociales, pour se consacrer entièrement à la peinture. 

Gauguin est-il cet enragé qui envoya tout au diable pour partir au bout du monde, avec son art pour seul viatique ? Est-il cet albatros célébré par Baudelaire, ce génie incompris, cette victime sacrificielle se résignant à souffrir pour prix de sa création ? Les mythes ont la vie dure, et il faut dire que nous n’aimons rien tant qu’en auréoler nos idoles. 
Mais les choses ne sont jamais si simples, et Bertrand Leclair le sait bien. A travers la lecture attentive de la correspondance de Gauguin ainsi qu’une fine analyse de ses œuvres, il a su déceler la tension qui se jouait au plus intime de l’artiste, dont les quelques mois passés en 1885 à Copenhague furent l’acmé, précipitant ainsi son destin. Et c’est bien cela qui intéresse l’écrivain: entre l’image  du peintre dénué de talent, de raté incapable même de subvenir aux besoins de sa famille que son entourage lui renvoie, et sa conviction profonde d’être un artiste dont le génie finira tôt ou tard par éclater au grand jour, Gauguin oscille, chancelle et peine à se fixer un cap.
Leclair nous le montre dans toute son ambivalence, entre arrogance et désarroi, entre rage et détresse, balançant entre son amour et sa responsabilité de père et l’élan qui le pousse vers la peinture. Il le dépouille de toute aura sulfureuse ou hagiographique pour nous le montrer simplement humain, ce qui signifie dans son cas un être cherchant à atteindre, ou au moins toucher du doigt, quelque chose qui le dépasse.

Dans ce texte d'une splendide densité, avec l’art du mot juste et la force de la formule qui claque, Bertrand Leclair nous permet de pénétrer au plus intime de la psyché de Gauguin pour nous faire vivre ce moment de vertige où l’artiste prit définitivement son essor, fût-ce à son corps défendant. Car c’est bien son épouse - ou la famille de celle-ci, c’est tout comme -, qui le poussa hors du foyer pour le précipiter vers son destin. C’est du moins ce que prétend croire Gauguin. Sans doute lui fut-il plus facile de l’entendre ainsi. Mais une chose est sûre, c’est qu’il mit alors toute sa détermination et sa rage à s'affirmer comme ce sauvage qu’on lui reprochait d’être pour se dédier à ce qui était l’épicentre son existence : la peinture.


Un texte qui apportera sans nul doute un précieux éclairage pour la visite de l'exposition "Gauguin l'alchimiste" qui s'ouvre aujourd'hui même au Grand Palais.





© Delphine-Olympe

12 commentaires:

  1. Je suis en plein en train de lire Les singuliers d'Anne Percin sur la période 1888-1890 à Pont-Aven. L'angle est romanesque, la forme épistolaire, le tout est passionnant !

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    1. Des lectures très complémentaires, en somme :-)

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  2. Décidément, tu est dans les vies de peintres depuis quelques temps ! Gauguin me tente bien plus que van Gogh et je vais voir si je trouve ce bouquin à la biblio avant d'aller voir l'expo..

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    1. Oui, j'aime bien... quand ça donne lieu à de bons livres ! Ce qui est largement le cas ici :-)

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  3. Je n'ai pas très envie de lire sur Gauguin, je préfère me contenter d'aller voir ses toiles.

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    1. Je pense que l'expo doit être splendide... J'ai hâte de la découvrir !

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  4. Est ce de l'ordre de l'enquête ou bien une biographie romancée ? Il est met en narrateur ou bien reste-t-il juste l'auteur. Depuis Lafon, Jaenada et d'autres, j'ai toujours à la fois du mal et de la fascination avec cet exercice qui s'approprie les pensées profondes de quelqu'un qui a vraiment existé. Je crains toujours quelque chose qui viole une réalité historique et intime à la fois. Du coup j'hésite (en général je finis par les lire quand même)

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    1. Non, ce n'est pas une enquête. C'est présenté du point de vue d'un narrateur extérieur, qui a lu la correspondance et les critiques, et observé les toiles. Seules quelques remarques permettent de temps en temps, de manière assez discrète, d'entrevoir l'écrivain, lui-même créateur, derrière le narrateur. Mais il ne relate pas son travail. Cela n'a rien à voir ce qu'a fait Lola Lafon (dont j'avais adoré La petite communiste) ni, je pense Jaenada, que je n'ai pas (encore) lu. Je pense que ça pourrait te plaire. C'est un texte magnifique et passionnant, assez bref, mais d'une belle densité.

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  5. Il m'intéresse drôlement, celui-ci! Pas certaine d'avoir le temps de le lire avant ma visite de l'expo dans 15 jours, mais je le note pour mes longues soirées d'hiver :)

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    1. Même après la visite, il restera intéressant !

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