vendredi 19 mai 2017

L’ordre du jour

Eric Vuillard

Actes Sud, 2017


Une magnifique et percutante rencontre de la littérature et de l'Histoire

L’ordre du jour est le deuxième livre d’Eric Vuillard que je lis et, décidément, c’est un écrivain que j’apprécie. Vraiment. D’abord parce qu’il possède une plume remarquable. En peu de mots - ses textes sont courts - il parvient à planter un décor, brosser le portrait d’un personnage et, surtout, rendre compte d’une situation particulière par le recours à une formule percutante et un registre de langage parfaitement choisi. Et puis, c’est un écrivain qui se situe à la croisée de la littérature et de l’histoire. Et cette rencontre m’apparaît toujours passionnante!
Dans 14 juillet, son précédent ouvrage, Vuillard s’intéressait à la foule anonyme qui, dans un puissant mouvement, avait renversé un régime. L’ordre des choses est presque son antithèse. Ce sont quelques individus, parfaitement identifiés, dont l’Histoire a retenu les noms, qui infléchissent le cours des événements. 

Nous sommes en Allemagne dans les années 30, plus précisément le 20 février 1933, lorsque s’ouvre le récit. Vuillard nous fait entrer dans une salle du palais du président du Reichstag, où se trouvent réunis vingt-quatre des plus grands industriels allemands. Ils attendent l’arrivée du maître des lieux, Hermann Goering, qui précédera celle du chancelier en personne. Par la description de quelques gestes, l’évocation des paroles échangées et le bref rappel de ce qu’incarnent ces hommes, Vuillard en dit bien plus sur la responsabilité de ces derniers dans l’ascension du Führer qu’avec de longues démonstrations.  
Et ils se tiennent là impassibles, comme vingt-quatre machines à calculer aux portes de l’Enfer.
Quelle phrase glaçante ! Elle résume assez le terrible cynisme qui préside à cet instant. Au cours de cette séance, en retour du soutien politique et financier qu’il attend d’eux, Hitler promet en effet à ces capitaines d’industrie la stabilité dont ils ont besoin pour la bonne marche de leur activité. Un investissement qu’ils acceptent en finançant la campagne du chancelier et dont ils se verront grassement remerciés quelques années plus tard lorsque le régime leur fournira par le biais du travail forcé une main-d’œuvre gratuite totalement asservie.

Inutile de s’étendre davantage. Vuillard choisit de faire un saut dans le temps pour s’arrêter sur un autre moment clé : celui de l’annexion de l’Autriche, en 1938. Là encore, l’auteur nous permet d’assister à un entretien singulier, qui se déroule cette fois entre Hitler et le chancelier autrichien, Schuschnigg. On a l’impression d’assister à une pièce de théâtre, tant la gestuelle et les dialogues sont outranciers. On peine à croire que le destin d’un pays, puis du monde, a pu se jouer ainsi. Et pourtant, si lourdes soient les responsabilités qui pèsent sur les épaules d’un chef d’Etat ou de gouvernement, celui-ci reste un homme, avec son tempérament, ses grandeurs et ses faiblesses. Or, Hitler a rapidement pris l’ascendant sur son interlocuteur. Et ce qui devait être un échange diplomatique se transforme vite en une mise sous pression, à laquelle l’Autrichien n’a pas su résister. Incapable de réagir à la véritable agression qu’il subit, il mobilise tous ses efforts pour simplement ne pas s’effondrer : il fume clope sur clope. Oui, comme n’importe quel quidam soumis à la pression et en dépit de la démesure de l’enjeu... Hitler a gagné la partie.

Plus encore que les récits des manuels d’Histoire, celui de Vuillard est terrifiant. Car il n’explique rien, il montre - avec quel talent ! Et ce faisant, il nous permet de percevoir de saisissantes et inquiétantes ressemblances avec des personnages ou des situations beaucoup plus proches de nous. Et ce n’est certainement pas fortuit... 


18 commentaires:

  1. Je suis sûre que je découvrirai cet écrivain un jour. Je ne sais pas quand, ni avec quel titre.

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    1. Il en vaut vraiment la peine. Son écriture est d'une rare densité. Pour ma part, j'ai savouré chacun des mots de ce texte.

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  2. Il faut que je lise cet ouvrage ! Merci pour ton article qui a fini de me convaincre !

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  3. Le thème de ce roman me tente beaucoup. "Dans le jardin de la bête", lu il y a quelques années montrait très bien aussi les rouages multiples de l'arrivée et du maintien au pouvoir d'Hitler.

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    1. Cela ne m'étonne pas. La densité de son texte, le choix des mots indiquent la réflexion et l'analyse qui ont présidé à sa création. Il est évident que la connaissance de cette période ne date pas d'hier en ce qui le concerne.

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  4. en effet des traits communs dans la stratégie des acteurs, nombreux parmi nos grands industriels, transnationaux aspirent à remplacer le gouvernement des hommes(le politique) par le gouvernement des choses ( la globalisation économique et la gouvernance par les nombres ) si les moyens diffèrent les intentions et les formes de gouvernement tendent vers le totalitarisme comme l'ont si bien démonté nombre de nos philosophes et écrivains. Lire le passé c'est être dans le présent pour bâtir l'avenir. merci pour ce bon conseil de lecture

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    1. Stratégie ? Surtout un but unique qui est d'engranger toujours plus de bénéfices, et ce quel qu'en soit le prix. Là réside le plus grand danger, il me semble.

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  5. J'ignorais la sortie de ce nouveau roman, j'espère donc le découvrir.

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  6. Je te lis en diagonale... Tu m'avais décidée à lire "14 Juillet" et j'ai tellement aimé que j'ai noté celui-ci dès l'annonce de sa sortie. Un sujet très fort qui m'interpelle + la plume d'Eric Vuillard, je suis prête à passer un bon moment !

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    1. Oh, ça me fait plaisir, ce que tu me dis là !
      Quant à moi, je crois que j'ai encore préféré celui-ci au précédent... Tu devrais donc te régaler !

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  7. Effectivement, l'entretien avec les industriels et cette façon de vendre son âme au diable pour quelque financement n'est pas sans rappeler... Bref !
    Décidément, Vuillard a l'air passionnant ! Mais j'ai encore "14 juillet" dans ma PAL. Comme d'habitude, j'achète plus vite que mon ombre. Je commencerai sans doute par celui-là pour le découvrir du cou p !

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    1. Il est assurément passionnant. C'est pourquoi il faut que je me procure ses livres plus anciens...

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  8. Celui-là me tente énormément, je vais le lire sous peu, c'est certain ! J'avais absolument adoré 14 juillet et trouvé la plume d'un talent fou...

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    1. Ah oui ! Les mots ne sont pas choisis au hasard, c'est certain !

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  9. Je crois que tu as réussi à me convaincre de retenter cet auteur. Je n'avais pas été totalement convaincue par Tristesse de la terre et n'ai donc pas lu 14 juillet malgré tous les commentaires enthousiastes. Mais là le sujet me tente vraiment.

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    1. Cela me fait d'autant plus plaisir que j'ai eu un peu de mal à écrire mon billet. Le sujet n'est pas facile, le livre, tant sur le fond que sur la forme, est excellent, percutant et juste, et j'avais vraiment envie d'essayer d'être convaincante !

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