dimanche 14 mai 2017

Deux hommes de bien

Arturo Perez-Reverte

Le Seuil, 2017


Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli


Le Paris des Lumières exploré par Perez-Reverte

Autant annoncer la couleur, j’adore de longue date Arturo Perez-Reverte, qui écrit des livres hautement rocambolesques, aux personnages truculents, riches en rebondissements, avec un ancrage historique solidement documenté. Des romans à la Dumas, en somme, dont l’œuvre était d’ailleurs au cœur de l’un de ses premiers romans, que j’avais à l’époque dévoré avec délices. Autant dire également que dans cet entre-deux-tours qui nous a tétanisés, ce nouvel opus m’apparaissait comme LA lecture idéale pour tenter de m’évader.
Un léger cafouillage dans la distribution de ce livre, qui ne s’est pas trouvé disponible partout à la date annoncée par Busnel himself à La Grande Librairie, ne m’a pas permis de me le procurer aussi vite que je l’escomptais. Mais, armée de mon ordinateur, j’ai pu repérer les quelques librairies qui le détenaient et, avec le concours de mon cher-et-tendre qui n’a pas hésité à traverser Paris à vélo pour aller me le chercher (il sait les contrariétés que peut engendrer chez moi la frustration d’être empêchée de lire un livre), j’ai enfin pu me plonger dedans. Tout ça pour dire à quel point le désir de le lire avait colonisé mon esprit !

Il faut dire que le sujet était séduisant : nous sommes à la veille de la Révolution française, la philosophie des Lumières rayonne, et deux éminents membres de l’Académie royale espagnole sont chargés de se rendre à Paris pour se procurer les 28 tomes de l’édition originale de l’Encyclopédie. Un voyage qui n’est évidemment pas de tout repos, surtout lorsque deux de leurs confrères hostiles à cette mission se sont mis en tête de la faire échouer...
Perez-Reverte nous immerge dans le Paris pré-révolutionnaire avec, je dois le dire, beaucoup de talent. De salons en cafés, d’auberges en librairies, don Hermogenes Molina et l’amiral don Pedro Zarate écument les rues de Paris, guidés par l’un de leurs concitoyens installé dans la capitale française, abbé de son état, mais dont l’esprit apparaît désormais teinté d’une théologie bien plus révolutionnaire que chrétienne...
Perez-Reverte excelle à restituer l’atmosphère qui régnait et les idées qui circulaient alors. Sa galerie de personnages est, comme toujours, parfaitement campée et l’intrigue ne manque pas de sel.

Hélas, trois fois hélas, pourquoi s’est-il mis en tête nous faire entrer dans les coulisses de son récit ? Pourquoi a-t-il voulu nous dévoiler par le détail les ouvrages qu’il a consultés, les spécialistes qu’il a interrogés, les démarches qu’il a effectuées pour élaborer son texte ? Il intervient ainsi constamment en tant qu’auteur pour nous expliquer les raisons qui l’ont conduit à placer l’action à tel endroit, nous préciser qu’il a repris des cours d’escrime pour s’assurer de la crédibilité d’une scène ou nous informer de ses sources bibliographiques. Loin d’apporter une perspective ou une quelconque épaisseur à son roman, ces gloses l’alourdissent considérablement. N’est pas Carrère ou Cercas qui veut. Lorsque l’un ou l’autre se mettent en scène dans leurs œuvres, ils font part d’une expérience existentielle, et apportent une réflexion sur ce qu’est la littérature et le rapport que celle-ci entretient avec la «vraie» vie. Or Perez-Reverte n’est absolument pas dans ce registre. L’auteur et le narrateur ne font jamais corps, et on n’a nul besoin de connaître tout se qui se cache derrière cette belle architecture. Tout se passe comme si alors qu’on écouterait une symphonie, le chef d’orchestre interrompait régulièrement les musiciens pour expliquer quel instrument allait se faire entendre et ce qui présidait à ce choix. Ce serait tout bonnement inaudible... J’avoue qu’en dépit de mon ardent désir de retrouver Perez-Reverte, j’ai eu toutes les peines du monde à m’attacher à ses deux académiciens. Fort heureusement, l’auteur a finalement consenti à se mettre plus en retrait dans la seconde partie de son roman, ce qui m’a enfin permis de goûter davantage mon plaisir !

Gageons qu’il s’agissait là d’une expérience, ou d’une coquetterie de la part de l’auteur, qui reviendra, espérons-le, dès son prochain livre à sa manière plus habituelle - et certes plus classique - mais dans laquelle il s’illustre avec tant de talent. Nul doute que je me précipiterai alors de nouveau chez mon libraire !

18 commentaires:

  1. Aïe... Justement je me demandais si j'allais me laisser tenter... Moi aussi j'ai passé de très bons moments avec Perez-Reverte et le sujet me faisait de l'oeil. Voilà qui refroidit mes ardeurs.

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    1. Si tu veux, je te le prêterai - dès qu'on aura réussi à fixer notre rendez-vous ! Comme ça, tu ne prendras pas de risque...

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  2. ah zut, j'avais vu justement une énorme pub pour ce livre hier dans Versailles, et je me réjouissais à l'idée de le lire!

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    1. Je suis désolée de refroidir vos ardeurs. D'autant plus que j'aime vraiment cet auteur. En même temps, j'aimerais avoir l'avis d'un(e) autre fan. Peut-être serait-il différent...

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  3. J'ai lu "le tableau du maître flamand" qui ne m'avais pas emballée. Je ne l'ai pas relu depuis.

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    1. Oh, j'en garde un excellent souvenir, pour ma part !

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  4. J'ai du mal à entrer dans les romans qui traitent de ces époques là si en plus l'auteur intervient sans cesse, pas certaine qu'il soit fait pour moi.

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    1. Ah oui, là, évidemment, ça commence à faire beaucoup ;-)

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  5. Bonjour ! oh désolée, car les prémices étaient si positifs ! j'ai eu aussi le même sentiment de gâchis pour le roman américain de Tanguy Viel (duo auteur/narrateur mal accordé)

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    1. Eh oui, c'est un exercice qui est loin d'être évident !

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  6. Cela fait déjà un moment que je me suis lassée de Perez-Reverte et tu ne me donnes pas envie d'y retourner ! Mais ce n'est pas grave, je ne sais déjà pas où donner de la tête en ce moment !

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    1. C'est vrai qu'il est un peu inégal... Mais là, c'est vraiment dommage parce qu'il tenait un superbe sujet et que, s'il n'avait pas fait ce choix, le roman aurait été efficace, rythmé et pétillant !

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  7. j'ai beaucoup souri à la lecture de ton billet! (ton cher et tendre est adorable, ce n'est pas le mien qui ferait ça!) Je comprends ta déception. Par contre, à moi qui n'ai lu qu'un livre de l'auteur, tu as donné bien envie de replonger dans cet univers... alors merci !! ;)

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    1. Je suis doublement ravie de ton message, Violette ! D'abord, pour t'avoir fait sourire et ensuite pour t'avoir, contre toute attente, donné envie de lire à nouveau Perez-Reverte. Comme quoi, les billets produisent parfois des réactions inattendues ;-)

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  8. Mince, toute la première partie de ta chronique m'a sacrément donné envie de partir aussi à la conquête des librairies pour dégoter le bouquin (ça me fera la cuisse ferme en plus). Mais le dernier paragraphe fait retomber le soufflé. Peut-être avec un autre titre, du coup ?

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    1. Je garde un excellent souvenir de ses premiers titre, Le tableau du maître flamand et Club Dumas. Plus récemment, j'avais également apprécié la patience du franc-tireur, sur le milieu du street art.
      http://delphine-olympe.blogspot.fr/2014/10/la-patience-du-franc-tireur-arturo.html

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  9. ah ça m'énerve car je compte bien le lire, j'ai beaucoup aimé cet auteur un temps et puis parfois il m'a déçu bon on verra

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    1. Je te souhaite qu'il te plaise davantage qu'à moi...

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