Entretiens

vendredi 31 décembre 2021

Je lis donc je suis 2021


Comme chaque fin d'année, voici venu le délicieux moment

de faire notre portrait à travers les lectures que nous avons faites. 

Voici donc mon visage de 2021.






Décris-toi... 

La femme moderne selon Manet


Comment te sens-tu ?

Poussière dans le vent


Décris où tu vis actuellement…

Arène 


Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? 

Là où nous dansions 


Ton moyen de transport préféré ?

L’homme qui marche 


Ton/ta meilleur(e) ami(e) est…

Le piéton de Naples 


Toi et tes amis vous êtes…

 Les orageuses


Comment est le temps ?

Blizzard


Quel est ton moment préféré de la journée ?

Vingt ans plus tard  


Qu’est la vie pour toi ?

Un tesson d’éternité


Ta peur ?

L’origine du mal


Quel est le conseil que tu as à donner ?

 Danse avec la foudre


La pensée du jour…

Ce qu’il nous faut de remords et d’espérance 


Comment aimerais-tu mourir ?

Over the rainbow 


Les conditions actuelles de ton âme ?

 Au moins le souvenir


Ton rêve ?

Tout ce qui est beau



Et vous, à quoi ressemble votre portrait en 2021 ?

mardi 28 décembre 2021

La maîtresse du peintre


Simone van der Vlugt
10-18 (Première édition : Philippe Rey, 2020)



Traduit du néerlandais par  Guillaume Deneufbourg




S’il n’y avait eu ce superbe portrait signé Rembrandt en couverture, je n’aurais probablement jamais prêté attention à ce roman au titre évocateur de bluettes à la Danielle Steel (sans vouloir offenser personne). Un titre à l’image du texte : d’un redoutable académisme. Il aurait pourtant été dommage de passer à côté, tant le sujet du livre est intéressant et la principale protagoniste campée avec conviction. 

Mais de qui s’agit-il au juste ? Qui est cette Geertje Dircx, oubliée et ignorée de tous, y compris de la plupart des spécialistes de Rembrandt ?


Saskia, l’épouse légitime morte prématurément et représentée dans de nombreux tableaux est quant à elle bien connue. De même que Hendrickje, la concubine avec laquelle le peintre hollandais finit ses jours. Mais entre les deux, il y eut une autre femme, qui reste beaucoup plus énigmatique… Simone van der Vlugt a voulu enquêter, a consulté les archives, s’est largement documentée pour cerner la personnalité de cette femme et essayer de comprendre pourquoi elle avait été ainsi évincée de l’histoire officielle du peintre. 


Geertje, que l’auteure nous présente plutôt bien faite de sa personne, futée et dégourdie, avait été recrutée par Rembrandt au moment de la mort de Saskia pour s’occuper de leur jeune fils Titus. Mais la nourrice tomba rapidement sous le charme du maître, qui succomba à son tour. Leur liaison d’abord tenue secrète finit par être connue de tous, provoquant le scandale… ce dont Rembrandt n’avait cure, son anticonformisme s’accommodant très bien d’une situation à laquelle son aisance financière et sa célébrité faisaient rempart. Une position évidemment beaucoup plus inconfortable pour une femme humble, sans fortune ni appui… Et surtout, soumise à la plus grande précarité. Car le jour où Rembrandt tombe amoureux d’une autre femme, Geertje doit user de tous les moyens pour ne pas sombrer dans le plus complet dénuement…


En retraçant l’histoire de cette femme, c’est à la fois un portrait en creux de l’artiste mondialement célébré que nous offre l’auteure, mais aussi une captivante plongée dans la société hollandaise du XVIIe siècle. Elle nous compte aussi l’éternelle histoire de l’état de dépendance imposée aux femmes par les hommes.

Si l’anticonformisme de Rembrandt nous le rend d’abord sympathique, son égocentrisme finit par prendre le pas. On découvre un être préoccupé de ses seuls sentiments, sûr de son génie artistique et prêt à commettre l’infamie lorsqu’il s’agit de préserver ses intérêts. Est-ce pour cela que les gardiens de la postérité du peintre ont préféré effacer la figure quelque peu embarrassante de Geertje ? C’est ce que suggère Simone van der Vlugt, et son récit autant que le dossier qu’elle présente en annexe sont de nature à nous en convaincre. Mais cela est-il si surprenant ? Finalement, il s’agit d’une histoire tristement banale. Une de plus.



mardi 30 novembre 2021

La plus secrète mémoire des hommes

Mohamed Mbougar Sarr
Philippe Rey/Jimsaan, 2021

Prix Goncourt 2021




A moins que vous n’habitiez sur la planète mars, vous savez que ce roman est le lauréat du prix littéraire le plus convoité de notre pays et en connaissez sans doute de ce fait déjà les grandes lignes. 

Des Goncourt, j’en ai lu quelques-uns, et parfois de très bons. Mais la plupart du temps, je n’avais pas attendu qu’ils soient ainsi distingués pour les lire, ce qui avait évité à ma lecture d’être parasitée par toutes sortes de commentaires et formules outrageusement laudatifs. Mais puisque ce n’était pas le cas cette fois, je partais dans l’idée que j’allais avoir affaire à un texte dense, dans lequel il serait peut-être difficile de pénétrer et qui alliait une intrigue aux accents policiers à une réflexion sur la littérature. Programme alléchant s’il en est.


Sans doute parce que j'avais été amplement prévenue, je n’ai en fait eu aucun mal à me glisser dans ce roman et j’ai été assez vite séduite par son style mêlant élégance et familiarité, empreint d’érudition sans pourtant se départir de subtiles notes d’humour. Un atout certain pour ne pas se perdre dans le labyrinthe où nous entraîne le narrateur…


Car la construction du roman est assez sophistiquée. On passe d’une époque à une autre, d’un locuteur à un autre, tandis que lettres et articles viennent entrecouper la narration, le tout afin de percer le mystère auréolant la figure d’un certain T.C. Elimane, auteur africain d’un roman ayant connu à la fin des années 30 un immense succès, avant d’être accusé de plagiat et d’être éreinté par la critique, suite à quoi il disparut purement et simplement. 


Au début du roman, le jeune écrivain Diégane Faye se trouve en possession du seul exemplaire subsistant du Labyrinthe de l’inhumain. Son admiration est telle qu’il entreprend une véritable enquête pour retrouver la trace de l’auteur disparu et comprendre ce qu’il s’est réellement passé. Ainsi est-il confronté aux questions de la réception d’un écrivain noir, africain, par le public et l’intelligentsia français, de la place accordée par un pays colonisateur au peuple qu’il asservit et du rôle que peut jouer la littérature au coeur de cet effroyable maelström de tourments qu’est le monde. 


Pour être tout à fait franche, j’ai ressenti au cours de ma lecture quelques moments de lassitude, les tours et détours empruntés par le récit m’ayant parfois paru un peu démesurés, voire peut-être un peu affectés. (Notons toutefois l’excellent travail de l’éditeur qui avait à l’origine reçu un manuscrit beaucoup plus épais et a invité l’auteur à trancher dans le vif.) Sans doute s’agit-il là du défaut des qualités du livre, ambitieux, qui s’efforce d’embrasser de nombreuses réflexions.


Il n’en reste pas moins que ce roman est pertinent, passionnant dans les questionnements qu’il aborde, notamment sur la place de la littérature, et, je le répète, écrit d’une plume extrêmement maîtrisée. Un très honorable Goncourt, en somme.


lundi 22 novembre 2021

Le piéton de Naples

Dominique Fernandez
Philippe Rey, 2021



C’est toujours un bonheur de retrouver ce grand amoureux de l’Italie qu’est Dominique Fernandez. Livre après livre, il nous entraîne dans de fabuleux voyages, sillonnant inlassablement les villes de ce pays, nous invitant à y remonter le temps, à sauter joyeusement d’une époque à l’autre, sans souci de chronologie, à nous rendre dans les lieux les plus en vue avant de nous offrir une halte dans une échoppe méconnue des touristes où se niche toute l’âme d’une population. 


Grand érudit, l’académicien émaille ses récits de savoureuses anecdotes qui traduisent plus que l’atmosphère, plutôt le tempérament des lieux qu’il convoque. On entend les rues de Naples résonner des opéras que connaissent tous ses habitants, plus amateurs de chants et de musique que de lecture, nous apprend-il. Nos papilles sont flattées par la suavité des gourmandises délivrées dans cette pâtisserie où s’est jadis précipité Verdi. On admire les détails de ce tableau de Caravage dont il connaît tous les secrets et qu’il nous révèle généreusement… 


Ici, comme il l’avait déjà fait pour Rome (une merveille !), Florence ou Venise (mais que je n’avais pas trouvé aussi réussi, peut-être parce que cette cité s’est désormais trop muséifiée), Dominique Fernandez met tous nos sens en éveil pour nous transporter, nous projeter dans un ailleurs non pas idéalisé (il n’en masque pas les travers) mais plein de sève. Il nous offre rien moins que de nous initier à la «  napolitude ».


Toutes les promenades, qui sont thématiques, n’offrent certes pas le même attrait ni le même charme, et on glisse sans doute plus vite sur les parcours s’attardant longuement sur les églises : moins vivants, moins pétillants, ces textes exigeraient davantage d’être lus sur le terrain. Leur intérêt documentaire est incontestable, mais on souffre un peu de ne pas se trouver devant les édifices présentés. Mais quant aux autres, ils nous offrent le temps d’une lecture un merveilleux dépaysement et font remonter à la mémoire, si l’on a la chance d’avoir déjà déambulé dans les rues de Naples, de délicieux souvenirs…












mardi 16 novembre 2021

La France goy

Christophe Donner
Grasset, 2021



La France goy, en voilà un titre qui frappe ! Il renvoie immédiatement à La France juive, ce nauséabond pamphlet publié par Edouard Drumont dans les années 1880. C’est justement lui qui est au coeur de ce roman. Lui et quelques-uns de ses charmants amis, parmi lesquels Léon Daudet, lui-même lié à un certain Henri Gosset qui n’était autre que l’arrière-grand-père de Christophe Donner et qui a laissé une abondante correspondance sur laquelle l’écrivain a pu s’appuyer pour écrire son roman, par ailleurs formidablement documenté.


Il nous entraîne donc dans la France de la Belle Epoque, une France agitée, divisée, marquée par des positions radicales incarnées par des individus qui ne cherchaient nullement à faire l’économie de calomnies et préféraient bien souvent l’invective à l’esprit d’analyse (toute ressemblance, etc…). Donner restitue l’atmosphère de l’époque et relate parfaitement la manière dont Drumont, en créant notamment en 1892 le journal La libre parole, instille au sein de la société française un sentiment de haine obsessionnelle à l’égard des juifs, sentiment qui connaîtra son acmé au moment de l’affaire Dreyfus, avant de se muer à la veille de la Première Guerre mondiale en un féroce sentiment anti-allemand - qui ne demandait sans doute qu’à se réveiller depuis la défaite de Sedan. 


Vous me direz que tout ceci est aujourd’hui bien connu. A quoi je vous répondrai que certains rappels historiques ne sont jamais inutiles, surtout lorsqu’ils revêtent une forme aussi accessible et aussi enlevée que celle du roman de Donner. C’est bien simple, entre la vie qu’il prête à ses personnages, la précision et le détail avec lesquels il relate chaque scène et le rythme haletant qu'il donne à son récit, on se croirait dans l’un de ces trépidants feuilletons que publiaient les journaux du XIXe siècle !


La presse, justement. C’est peut-être bien elle qui est la véritable héroïne de ce roman et à coup sûr l’un de ses atouts majeurs. Car l’auteur nous rappelle ce qu’était le journalisme à cette époque : un milieu d’une vitalité incroyable, avec des tirages qui pouvaient grimper du jour au lendemain à un million d’exemplaires et où s’exprimaient des plumes souvent brillantes. Mais certains journaux étaient avant tout de véritables machines à modeler l’opinion publique, promptes à diffuser des informations non vérifiées, voire sciemment fallacieuses, cherchant moins à informer les lecteurs qu’à soulever leur indignation. 

Ce tableau extrêmement vivant nous entraîne à la fois du côté de l’extrême droite et des anarchistes qui entretenaient une rivalité dépassant bien souvent le simple cadre de leurs publications respectives. C’est peut-être pour ma part ce qui m’a le plus passionnée dans ce roman. D’autant qu’on ne peut s’empêcher de faire un parallèle avec notre époque. Car si la presse se porte aujourd’hui bien mal, les médias audio-visuels ont pris le relais et n'échappent pas toujours aux penchants fétides dépeints dans cet ouvrage, sans parler des déchaînements de violence verbale auxquels on peut assister sur les réseaux sociaux. Quand on voit où cela a mené, voilà qui devrait nous donner matière à réfléchir...


Christophe Donner nous promet une suite à ce roman, sur laquelle il serait déjà en train de travailler. Je l'attends avec impatience !

vendredi 12 novembre 2021

Illusions perdues

Livre I : "Les deux poètes"
Honoré de Balzac
Publié en 1837



Il aura suffi d’un film pour me redonner l’envie de lire Balzac, de me replonger dans ce siècle aussi passionnant qu’instructif, de retrouver ces phrases finement ciselées et ce regard d’une rare acuité posé sur la société.

Il faut dire que Xavier Giannoli est parvenu à restituer l’univers de l’écrivain, à retranscrire le formidable décryptage que ce dernier offrit de son temps en faisant admirablement écho aux vicissitudes du nôtre. A peine si l’anachronisme de quelques termes vient trahir la lecture contemporaine du roman que nous invite à en faire le réalisateur. 


Si l’on continue de lire les grands textes du passé, au-delà du témoignage qu’ils apportent d'une époque, de l’analyse qu’ils en font, sans parler de leur qualité littéraire intrinsèque, c’est qu’ils nous proposent une réflexion qui excède le cadre de leur création et dont la pertinence reste entière. Aussi ai-je voulu voir, à l’heure où la presse et l’édition connaissent de tels bouleversements, jusqu’à quel point ce qui a été si finement observé et disséqué par Balzac pouvait aujourd’hui encore nous éclairer.


Il faut d’abord savoir qu’Illusions perdues est constitué de trois livres, initialement publiés indépendamment les uns des autres et correspondant à trois époques différentes. Xavier Giannoli s’est concentré sur le deuxième, relatant l’arrivée à Paris du jeune poète Lucien Chardon, dit de Rubempré. Quant à moi, c’est à la première partie que je m’intéresserai aujourd’hui.

 

« Deux jeunes poètes », paru en 1837, a pour principal protagoniste Lucien, natif d’Angoulême, fils d’un ancien chirurgien des armées républicaines devenu pharmacien et d’une aristocrate désargentée miraculeusement sauvée de l’échafaud en 1793 par son futur époux. Privé des titres de noblesse de sa mère et ne bénéficiant d’aucune fortune léguée par son père, Lucien n’a rien à faire valoir. Rien, si ce n’est son amour de la poésie et sa jolie figure. Ceux-ci vont lui permettre d’être remarqué par madame de Bargeton qui, pour meubler l’ennui de son mariage avec une vieille baderne, tient quotidiennement salon, s'attachant à cette occasion à promouvoir les jeunes talents de la littérature.


Le sentiment d'insatisfaction de la belle Louise et le désir de gloire de Lucien ne tarderont guère à se traduire par un attrait mutuel, qui permettra à Lucien d'entrer dans le haut-lieu de la noblesse d’Angoulême. Mais obtenir de telles faveurs ne signifie pas pour autant être accepté par une aristocratie d’autant plus jalouse de ses privilèges et de son statut qu’elle en connaît désormais la fragilité. 

C’est cette société que nous dépeint Balzac avec autant de mordant que de clairvoyance. Ces personnages imbus d’eux-mêmes se révèlent des individus sans envergure, singulièrement dénués d’intelligence et d'élégance, s’interpellant par des diminutifs les ramenant à une condition bien étrangère à celle qu’ils prétendent être la leur. Quel ravissement de découvrir sous la plume de Balzac cette petite noblesse de province à la sidérante étroitesse d’esprit ! Combien sont savoureux la peinture des soirées données par madame de Bargeton et les dialogues qui y ont cours ! 


En contrepoint à la petitesse de cette société, Balzac brosse le portrait d'individus animés de la plus grande loyauté. Ces personnages ne sont autres que la soeur de Lucien, Eve, et son prétendant, David Séchard, qui est aussi le meilleur ami de Lucien. Tout l’enjeu évidemment sera de savoir si la vertu que partage avec eux Lucien résistera à sa soif de reconnaissance et de succès. 

A la fin de cette première partie, alors que le jeune homme est sur le point de quitter Angoulême pour gagner Paris, secrètement accompagné par madame de Bargeton, Balzac jette le doute dans l’esprit de son lecteur et annonce déjà ce qui va advenir dans la deuxième partie qui ne sera pourtant publiée que deux ans plus tard. 

Pour ma part, je n’attendrai pas autant de temps avant de m'adonner à la lecture d'« Un grand homme de province à Paris », et de plonger dans le monde tonitruant et triomphant du journalisme sous la Restauration...




vendredi 5 novembre 2021

L’origine du mal

José Carlos Somoza
Actes Sud, 2021


Traduit de l’espagnol par Marianne Millon



Les écrivains espagnols entretiennent un rapport étroit avec leur histoire récente, et s’ils ancrent leurs récits dans l’époque actuelle, c’est souvent pour en plonger les racines dans le sombre passé de la dictature. Mais peut-être ne s’agit-il dans le fond que d’un tropisme personnel qui me conduit précisément vers ces textes-là… Quoi qu’il en soit, le roman de Somoza opère ce mouvement de balancier entre les années 1950 et la fin des années 2010.


Il s’ouvre en effet de nos jours à Madrid : un manuscrit a été confié par un mystérieux émissaire à un libraire marocain, charge à lui de le lire dans les vingt-quatre heures et de le confier à un écrivain susceptible d’en apprécier la qualité. Alors que l’Espagne est encore traumatisée par les récents attentats de Barcelone et que trois jeunes filles viennent d’être enlevées par ce qui pourrait être des terroristes islamistes, le récit relate sur un mode autobiographique la vie - et surtout la mort - d’un militaire phalangiste envoyé après guerre dans le protectorat marocain qui manifeste alors des velléités d’indépendance. 

On est ainsi invité à suivre le parcours de ce jeune homme au sein des missions diplomatiques, des services secrets, à observer ses relations avec sa hiérarchie ainsi que le trouble jeu des alliances et des trahisons… 


Ce récit s’enchâsse dans le dialogue mené entre le libraire et l’écrivain s’interrogeant sur l’identité de l’auteur et la nature du rôle que l’on veut leur faire jouer, mais aussi sur le climat de défiance régnant dans leur pays à l’égard des populations d’origine arabe, pour nous mener vers une résolution bien inattendue.  


Si j’ai parfois manifesté un peu d’impatience à la lecture du récit secondaire qui constitue la plus large partie du roman, j’ai en revanche été séduite par la manière dont Somoza joue sur le statut de l’écriture - jusqu’au bout on s’interroge sur l’énigme d’un auteur prétendument mort écrivant sur les conditions de son décès - et la manière dont il finit par nouer les fils des deux récits et des deux temporalités. 


Peut-être faut-il s’intéresser d’assez près à l’histoire coloniale du Maroc et à ses relations avec l’Espagne - ce qui est assez pointu - pour pleinement apprécier ce livre, mais sa construction et le rôle central qu’il attribue à l’écrit en fait néanmoins une lecture attrayante et stimulante.


lundi 1 novembre 2021

Vingt ans plus tard

Miguel Angel Hernandez
Globe, 2021


Traduit de l’espagnol par Lise Belperron



Il y a vingt ans, la veille de Noël, mon meilleur ami a tué sa soeur et s’est jeté dans un ravin. 


Des années durant, le narrateur a préféré éviter de revenir sur l’événement qui traumatisa tout un village et dont la presse régionale se fit l’écho. Vingt ans durant lesquels le narrateur s’est éloigné de ses origines, tant géographiques que sociales, devenant un historien de l’art et un écrivain reconnu. Vingt ans au terme desquels ce terrible épisode revenait le hanter et faire la matière d’un nouveau livre.


Celui-ci mettra pourtant longtemps à voir le jour. Avoir accès aux archives judiciaires, renouer avec les proches des protagonistes, mais surtout faire face à son propre effroi, à ses propres questionnements sur son ami le plus proche, il y a là tout un cheminement dont l’auteur ne néglige aucun détail. 


Mais surtout, au fil de l’écriture, la question centrale connaît un déplacement, et là se situe sans doute le véritable coeur du récit. S’agit-il vraiment de mettre le doigt sur les raisons qui conduisirent un jeune homme au crime et au suicide ? Sur une vérité à tout jamais inaccessible ? Ou s’agit-il plutôt de mettre au clair des sentiments ambivalents et contradictoires ? D’éclairer chez l’auteur une douloureuse zone d’ombre ?


Plus qu’une enquête sur un drame familial, Miguel Angel Hernandez nous entraîne dans une intéressante réflexion sur la mémoire et sur l’écriture, et lève le voile sur les errements et les vertiges présidant à la création littéraire. 

Peut-être ce récit n’est-il pas aussi brillant que l’étourdissante Tentative d’évasion à laquelle l'auteur espagnol nous avait invités voici quelques années, mais en s’inscrivant explicitement dans la veine d’un Javier Cercas, d’une Delphine de Vigan ou d’un Emmanuel Carrère, il explore les méandres d’une littérature s’interrogeant sur son propre statut et sur la place de l’écrivain dans sa création. Et ça, personnellement, ça m’intéresse toujours !








mardi 26 octobre 2021

Laissez-moi vous rejoindre

Amina Damerdji
Gallimard, 2021



Connaissiez-vous Haydée Santamaria ? Non ? Eh bien moi non plus. Mais on le sait bien, la révolution est une histoire d’hommes, écrite par des hommes, et celle de Cuba n’échappe pas à la règle. Sans doute fallait-il une femme pour rendre à l’une des protagonistes du mouvement du 26-Juillet la place qui lui revient.


Le 26 juillet 1953, en effet, Haydée Santamaria prit les armes pour participer à l’assaut de la caserne de la Moncada, qui, même s’il se solda par un échec, fut l’un des événements clé de la révolution cubaine qui éclata six ans plus tard. La jeune écrivaine fait de ce moment fondateur le point d’orgue de son roman et nous raconte, à travers le cheminement de son héroïne, les origines de ce retentissant bouleversement historique. 


Elle nous permet ainsi de découvrir la figure de cette jeune femme issue de la classe moyenne qui révéla très tôt une sensibilité aiguë aux questions sociales de son pays et dont le frère Abel, qu’elle chérissait, fut un proche de Fidel Castro. 


Si ce récit est intéressant, c’est précisément parce qu’il revient sur l’archéologie d’un mouvement bien connu. On y découvre un Fidel prenant très tôt l’ascendant sur ses camarades et, cela n’étonnera sans doute pas grand monde, un homme qui en dépit de ses ambitions révolutionnaires conservait à l’égard des femmes des schémas bien traditionnels. 

Ainsi, lorsqu’elle voulut participer à l’assaut, Haydée se vit-elle refoulée : les tâches qui lui incombaient, après le repassage des uniformes de tous les hommes, était d’attendre le retour de ces derniers pour soigner les blessés. Ce qu’elle refusa avec énergie et colère avant de prendre part à l’attaque, faisant montre à cette occasion d’autant de courage que d’habileté dans le maniement des armes.


On peut toutefois regretter de ne pas avoir accès à la suite de l’histoire. Si celle-ci nous est racontée depuis les derniers jours de cette femme sur le point de se suicider, en 1980, tout ce qui intervient entre 1953 et cette date nous reste inconnu. Haydée Santamaria joua pourtant tout au long de cette période un rôle non négligeable, bien que l’assaut de la Moncada fût à jamais resté pour elle un événement traumatique et douloureux, puisqu’elle y perdit son frère et son fiancé. 

Creuser davantage l’aspect psychologique du personnage, ses ambivalences, confronter ses convictions révolutionnaires avec les résistances auxquelles elle s’est heurtée, mettre l'accent sur les tourments que l'auteure nous laisse deviner en mettant en perspective l'histoire de cette femme avec son suicide, tout cela aurait pu donner plus de force à ce portrait. Peut-être aurait-il fallu alors choisir une forme moins classique, moins lisse, qui l’aurait permis. 

Mais Amina Damerdji aura eu le mérite de contribuer à sortir cette personnalité audacieuse de l'oubli dans lequel ses camarades l'ont laissé sombrer. On ne peut que lui en être reconnaissantes.

jeudi 21 octobre 2021

Ouvre ton aile au vent

Eloi Audoin-Rouzeau
Phébus, 2021



Les fables, en général, ce n’est pas trop mon truc. Mais c’est quitte ou double : soit ça tombe à plat, soit cela traduit de manière brillante un état de la société. C’est donc dans l’espoir de la seconde hypothèse que je me suis emparée de ce roman…


Me voilà ainsi embarquée dans une singulière chasse au canard. Nous sommes dans un Paris futuriste, mais pas bien différent de celui que nous connaissons aujourd’hui. Si ce n’est qu’une vilaine pandémie a jadis décimé une grande partie de la population avant de laisser place en France à un régime autoritaire et liberticide imposant aux individus une claustration permanente… Partie d’Irlande, l’épidémie aurait trouvé son origine parmi la gente aviaire, et plus précisément au sein d’un élevage de canards. D’où le rite sacrificiel consistant à lâcher annuellement l’un de ces palmipèdes dans le ciel de Paris afin qu’il soit capturé et cuisiné dans la plus pure tradition gastronomique par le chef de La Tour d’argent. 

Tout à fait dans l’esprit du carnaval au Moyen Age, la population est ainsi autorisée à sortir de chez elle et à se livrer à tous les excès pour attraper le volatile. Le vainqueur est alors invité à le déguster le soir même dans l’enceinte du restaurant en compagnie du président de la République, empochant au passage une coquette somme.


Bon, bon, bon, la ficelle était sans doute un peu grosse… et le texte est à l’avenant. A aucun moment Eloi Audoin-Rouzeau ne prend de hauteur par rapport à son propos, les péripéties sans épaisseur s’ajoutent les unes aux autres et le style est d’une désolante platitude. Alors que la situation imaginée ne peut évidemment manquer de faire écho à tout ce que nous avons connu ces deux dernières années, le texte reste lourdement narratif et n’offre pas l’embryon d’une réflexion sur la nature de l’événement ni la manière dont il peut être appréhendé. On ne sort donc hélas de cette lecture ni ébloui ni édifié. 

Bref, vous l’aurez compris, ce roman a glissé sur moi comme sur les plumes d’un canard.


dimanche 17 octobre 2021

Bélhazar

Jérôme Chantreau
Phébus, 2021



Bélhazar. Quel nom étrange et poétique, ne trouvez-vous pas ? Comme une promesse de récits ancestraux et merveilleux. Mais l’auteur nous avertit d’emblée : l’histoire est inspirée de faits réels. A l’image du titre, elle invite pourtant le lecteur à un voyage envoûtant, nimbé de mystère et d’onirisme…


En 2013, en Bretagne, Bélhazar Jaouen meurt lors d’une interpellation policière. Il avait dix-huit ans. Il a été l’élève de Jérôme Chantreau, professeur de latin et de français. Un élève singulier, extrêmement doué mais n’entrant pas dans les cadres fixés par l’Education nationale. Un jeune artiste touche-à-tout ayant exposé et vendu ses oeuvres dès l’âge de seize ans. Un garçon nourrissant également une passion pour les armes et s’intéressant particulièrement à la Première Guerre mondiale. 

L’enquête prétend qu’il s’agit d’un suicide. La famille n’en croit rien, et la mère est déterminée à prouver que son fils n’a jamais voulu intenter à sa propre vie. Mais trop de personnes impliquées dans cette histoire trouvent elles-mêmes la mort dans des circonstances aussi différentes que soudaines. Jérôme Chantreau décide alors d’enquêter lui-même et de marcher dans les traces du jeune homme. 


Il interroge les parents séparés, se rend au domicile de chacun d’eux pour pénétrer dans l’univers de Bélhazar. A mesure qu’il découvre la troublante personnalité de ce dernier, l’auteur s’interroge sur sa propre démarche. Quel est réellement son dessein ? Faire la lumière sur cette insolite affaire ou bien accomplir sa vocation et pouvoir dire « je suis écrivain » ? Cherche-t-il la vérité, ou trouve-t-il matière à faire de la littérature ? Mais qu’est-ce que la vérité, sinon une construction parmi d’autres ? L’écriture n’est-elle pas une manière d’ordonnancer le monde, de lui donner une cohérence qui sans elle nous échappe ?


Peut-être l’écrivain ne livrera-t-il pas la clef de l’énigme de la mort de Bélhazar. Mais il nous offrira celle du monde intérieur du jeune homme et trouvera du même coup celle de sa propre existence intime. Et fera au passage don au jeune homme d’un somptueux tombeau littéraire, empreint de grâce et d’élégance.


Quant à savoir quelles sont les parts de réel et de fiction, quant à savoir même si tous les personnages de ce récit ne sont pas nés d’une imagination fertile, quelle importance, si nous avons la chance de lire un très beau texte ?








mardi 12 octobre 2021

Un tesson d’éternité

Valérie Tong Cuong
Jean-Claude Lattès, 2021



Il y a ceux qui sont sûrs d’eux. Sûrs de leur position, sûrs de leur capital, de leur avenir, sûrs que rien ne peut leur arriver. Et il y a les autres. Ceux qui sont circonscrits par une condition dont il se savent captifs, ceux qui se sentent en danger permanent. Parfois, pourtant, certains essayent de passer de l’autre côté, à force de volonté, de rage, et de ruse aussi. 


Anna Gauthier a fait ce chemin. Elle a choisi de tourner le dos à ses parents, à son milieu, à son destin. Aujourd’hui pharmacienne, elle est mariée à Hugues, qui fréquente les notables de la région. Ils habitent une belle maison appartenant aux parents d’Hugues, qui leur en ont laissé la jouissance. Leur fils Léo est sur le point de passer son bac avant d’entrer dans une école cotée où il est d’ores et déjà admis.


Mais il peut suffire d’un événement fortuit pour que la vie bascule. Quand la police vient arrêter Léo au petit matin, Anna voit s’effondrer tout ce qu’elle avait bâti et perd rapidement pied. Elle se sent lâchée par ceux qu’elle considérait comme ses amis. Son mari lui-même semble se détourner d’elle pour privilégier ses relations et asseoir sa situation, mise en danger par son propre fils. Tandis que l’enfant qu’elle a choyé et protégé doit développer des stratégies pour ne pas être broyé par le milieu carcéral, Anna se remémore toutes celles qu’elle dut elle-même déployer pour gagner le camp des dominants, qui l'exclut au premier faux-pas. 


Le motif est connu, et nombreux sont les romanciers à avoir jeté une lumière crue sur les déterminismes sociaux. Mais Valérie Tong Cuong ne se contente pas avec ce roman d’ajouter un nouveau chapitre à cette histoire. Elle observe attentivement son personnage pour mettre l’accent sur le sentiment d’imposture qui guette à chaque instant le transfuge de classe et scrute la manière dont l’organisme rejette le corps étranger dès que celui-ci est fragilisé. 

Sa plume est précise, presque clinique. Elle happe son lecteur dès les premières pages et va à l’essentiel avec une redoutable efficacité. Pas d’atermoiements ni de complaisance dans ce portrait de femme que j’ai trouvé pour ces raisons extrêmement convaincant. Et qui m’incitera certainement à lire d’autres textes de cette auteure déjà confirmée, mais que je viens pour ma part seulement de découvrir.

lundi 4 octobre 2021

Blizzard

Marie Vingtras
L’Olivier, 2021



Le voici donc, le livre dont tout le monde parle ! Chaque année il y en a un : le premier roman d’un(e) jeune auteur(e) encore inconnu(e) présenté comme l’événement de la rentrée littéraire. A dire vrai, je préfère en général m’en tenir à l’écart. Trop de bruit, des éloges que je crains  excessifs, un emballement auquel je n’ai pas envie de prendre part. 

Mais celui-là, je l’avais repéré dès avant l’été, lorsque les réseaux sociaux commençaient à bruisser des titres de la rentrée littéraire. C’est le nom de l’auteure qui a tout de suite attiré mon attention : Vingtras. Celui du héros de la trilogie de Jules Vallès. Même si j’ai appris par la suite que c’était en hommage à Séverine, l’amie et secrétaire de l’écrivain qui signa elle-même certains de ses articles de ce nom, que l’auteure avait choisi ce pseudonyme, la filiation était là. En tout état de cause, elle n’avait pas choisi de s’appeler Marie Rémy, du vrai nom de cette femme hors du commun, mais bien Marie Vingtras.


Soyons clair, même en cherchant bien, on ne trouve pas au milieu de ce blizzard beaucoup de traces de mon cher Vallès - ni de Séverine, du reste. Mais qu’importe. Voici le lecteur projeté en Alaska, au coeur d'une violente tempête. L’un de ces déchaînements de la nature qui invitent l’homme à se tenir à l’abri en espérant que le retour au calme ne sera pas synonyme de découvertes macabres. Ce qui peut bien amener la jeune Bess à braver le danger pour sortir avec le petit Thomas ? Nous ne l’apprendrons que bien plus tard, à la fin du roman. En attendant, la voici qui lâche la main de l’enfant qui disparaît aussitôt. 


Trois autres personnages entrent alors en scène, chacun d’eux assumant avec Bess une part de narration au rythme trépidant de l’alternance des chapitres. Trois hommes - Benedict, Freeman et Cole - et une femme dont les histoires respectives semblent bien étrangères les unes aux autres, si ce n’est qu’elles les ont tous réunis dans cette région hostile de la planète. Benedict est un enfant du pays ; Bess est native de Californie ; Freeman est un Noir américain envoyé jadis au Vietnam, avant que son propre fils ne s’engage sur le front irakien ; quant à Cole, il incarne l’archétype du trappeur. 


Au départ, je ne vous cache pas que j’ai dû m’accrocher pour suivre les fils de ce récit qui, dans la plus pure tradition du roman choral, passait d’un personnage à l’autre sans offrir au lecteur le moindre repère lui permettant de se situer. Un effet accentué par la brièveté des chapitres. C’est au moment où je commençais à me demander où tout cela allait me mener que l’auteure a soudainement resserré ces différents fils, me procurant ainsi le plaisir de saisir la cohérence de la trame. Des sujets graves s’invitèrent alors, dont je ne vous révèlerai pas la nature afin de ne rien divulgâcher, comme le disent si joliment nos amis québécois. 


Le genre du roman choral n’étant pas le plus facile à maîtriser, il faut reconnaître que Marie Vingtras tire plutôt bien son épingle du jeu. Elle parvient en effet à construire une intrigue habile, à laquelle on finit par se laisser prendre. Il me semble toutefois que les thèmes abordés auraient mérité un peu plus de profondeur psychologique, à laquelle Marie Vingtras aura sans doute préféré une certaine efficacité narrative. Un choix littéraire qui permet sans aucun doute de passer un agréable moment de lecture, mais qui risque aussi de laisser une empreinte fugace. Mais c’est aussi ce que fait de ce roman le candidat idéal pour une adaptation cinématographique. Je ne serais pas étonnée de le voir un de ces jours à l’affiche. Et il se pourrait bien alors que je me laisse tenter…