Entretiens

lundi 8 juin 2026

Les amours de George

Stéphane Guégan

Gallimard, 2026

Il y a 150 ans, le 8 juin 1876, disparaissait George Sand : l’occasion de rendre hommage à son talent, à son engagement, à sa personnalité hors du commun. Ainsi l’historien et critique d’art spécialiste du XIXe siècle Stéphane Guégan s’est-il fendu d’un texte au titre éloquent : Les Amours de George. Je ne vous apprendrai rien, celles-ci furent nombreuses et ses amants prestigieux. De sa rencontre avec Sandeau qui accompagna son entrée en littérature à sa tumultueuse liaison avec Chopin en passant par la non moins fiévreuse aventure vénitienne qu’elle partagea avec Musset, sa vie sentimentale est amplement documentée.

Pourquoi s’y intéresser, du reste ? Si ce n’est parce que cette part intime de son existence révèle combien l’écrivaine s’était affranchie des conventions et des fondements d’une société qui, plus qu’à toute autre époque, privait les femmes de toute forme d’indépendance. Mettre ses amours en lumière n’a de sens que si on la met en regard de ce qu’elle défendait jusque dans ses écrits.

Aussi dresser le catalogue – déjà bien connu – de ses soupirants sans évoquer son œuvre ni son geste d’écrivain est-il parfaitement vain et, oserais-je dire, d’une affligeante médiocrité. C’est pourtant bien à un navrant name dropping que se livre Guégan, qui n’omet rien des déboires de Mérimée ou d’un ami avocat qui n’eurent pas l’heur de partager la couche de la célèbre autrice.

Certes, on peut dire que le titre de ce livre tient toutes ses promesses et qu’il n’y a guère tromperie sur la marchandise. Mon erreur aura été de croire que le texte allait dépasser ce tout petit périmètre. Mais vous voici prévenus...

mardi 2 juin 2026

L’automne d’André Derain

Michel Bernard

Les Belles Lettres, 2026



Le 31 octobre 1941, André Derain débarquait Gare de l’Est. Il devait notamment y retrouver Vlaminck, Van Dongen et Landowski, directeur de l’école des Beaux-Arts, bref une partie de la crème de l’avant-garde artistique française. Ils répondaient ainsi à l’invitation de l’Occupant à se rendre en Allemagne afin de découvrir combien ce pays connaissait lui aussi une vitalité créative. La contrepartie de leur participation à cette vaste opération de propagande ? La libération de prisonniers français détenus de l’autre côté du Rhin. Une démarche qui ne leur sera évidemment pas pardonnée à la Libération. D’autant que du retour de captifs français, il ne fut plus jamais question après leur retour.


Dès le départ, le malentendu est patant : si les Allemands entendaient faire la promotion de leur patrimoine culturel, les Français imaginaient quant à eux prendre une forme de revanche du goût et de la finesse sur la brutalité et la grossièreté. Et puis, les conditions de la libération de prisonniers n’ont jamais été précisées : combien d’individus ? sur quels critères ? sous quels délais ?


Comment Derain a-t-il pu accepter de se prêter à une telle démarche ? C’est sans doute ce que Michel Bernard a cherché à mettre en lumière. Il commence donc par revenir sur l’année 1925, lorsque Derain, au faîte de son succès, fréquentait le tout-Paris intellectuel chez son marchand Paul Guillaume. Il était alors l’ami de Breton, Aragon, Matisse ou Braque. Derain aurait-il dû consulter ce dernier avant de répondre à l’invitation qui lui a été faite ? C’est la question qu’il se pose lorsque, assailli par le doute, il prend place dans le train qui les emmène, ses compagnons et lui-même, vers Munich.


L’essentiel du récit se déroule le temps de ce trajet aller-retour en train, au cours duquel le peintre se remémore ses amitiés avec ses pairs. Pour Bernard, c’est l’occasion de rappeler la trajectoire et les positions de chacun - Matisse, Vlaminck, Braque, mais aussi Apollinaire, autant de personnalités marquées - parfois jusque dans leur chair - par la Première Guerre mondiale. Qu’auraient fait ceux qui ont disparu, comme son marchand et grand ami Guillaume, ou ceux, tel Georges Braque, dont la peinture ne plaisait pas suffisamment à l’occupant allemand pour qu'il fût sollicité ? 


L’auteur nous montre un Derain se demandant constamment s’il n’est pas en train de se fourvoyer, tentant vainement d’échapper aux photos de groupe offertes aux journalistes, se cramponnant à l’idée de pouvoir sauver ne serait-ce qu’une poignée de ses compatriotes, puis resté reclus dans son atelier jusqu’à la fin de la guerre, espérant ainsi faire oublier ces deux semaines passées chez l’ennemi. 


Mais en 1945, année sur laquelle se clôt le livre, ce voyage remonte. Que reste-t-il désormais de lui ? Un prestigieux roi de Montparnasse ou un collabo dont nombreux sont ceux à réclamer la mise au ban ? Grâce à ses liens d’amitié avec Picasso et Aragon, il voit un temps s'éloigner les accusations pesant contre lui, sans toutefois retrouver son lustre d’antan. Désabusé, rongé par un sentiment si ce n’est de culpabilité, au moins par celui d’avoir manqué de clairvoyance, Derain tente de poursuivre une oeuvre à laquelle il ne sait plus quel sens donner. Le tableau intitulé La Déportée, qu’il aurait peint en 1945 et qui est reproduit dans la postface du texte, est-il censé témoigner du remords ou du sentiment d’erreur qui avait saisi le peintre ? 


Ce texte n’apporte apparemment pas de réponse. Néanmoins, par le point de vue qu'il offre, porté par un narrateur omniscient, il m'a semblé inviter le lecteur à exonérer le peintre de toute responsabilité. Je manque personnellement d'éléments pour me forger une opinion - je n'avais même pas connaissance de ce voyage avant d'entreprendre la lecture de ce récit - et me garderais bien, donc, de formuler un jugement. C'est plutôt ce qu'il fait résonner aujourd'hui  qui m'a semblé intéressant, car les questions qu'il pose sont celles de la place de l’art, du rôle que les artistes sont amenés à endosser dans le corps social, fût-ce à leurs corps défendant, et de l’enjeu que constitue la production artistique - ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power. Peut-on transiger avec ceux qui nous menacent ? Peut-on accepter qu'artistes et oeuvres soient mis au services d'intérêts qui les dépassent ? Peut-on accepter de s'y soumettre tant que l'on ne se sent pas soi-même directement impacté ? Autant de questions qui s'imposent aujourd'hui à nous avec une brûlante actualité... et que l'exemple de Derain peut contrinuer à éclairer. 


jeudi 28 mai 2026

Un printemps avec Arsène Lupin

Grégoire Bouillier
Les Equateurs, 2026


Autant annoncer la couleur : je n’ai jamais ouvert le moindre Arsène Lupin. En dépit de la série télévisée emmenée par Georges Descrières qui fit les délices de mon enfance, ce n’est donc pas pour lui que j’ai entrepris la lecture de ce récit. Au contraire, j’aurais rapidement passé mon chemin s’il n’avait été signé d’un écrivain que j’apprécie tout particulièrement. Je me suis même tout d’abord demandé avec une pointe de dépit pourquoi il avait choisi un tel sujet. Mais vu le personnage (et je parle bien là de l’auteur), cet exercice de commande devait avoir une saveur particulière…


Bingo ! Ce livre, c’est du Bouillier pur jus ! Car si, conformément au cahier des charges de la collection, il nous révèle bien des aspects de la vie de Maurice Leblanc et de son célèbre héros, il en profite surtout pour échafauder tout une série d’hypothèses visant notamment à cerner ce qui a présidé à la naissance de cette série à succès. Ce faisant, il interroge le geste créateur, ainsi que les enjeux et les pouvoirs de la littérature. Pour Bouillier, c’est évidemment l’occasion de sonder son propre rapport à l’écriture. Et, tout comme dans Le Syndrome de l’Orangerie, il ne manque pas de nous renvoyer à nos propres expériences de lecture, insistant sur l’idée qu’une oeuvre est une forme de co-construction entre son créateur et celui ou celle qui la reçoit.


Ainsi cette plongée pleine de malice dans l’univers d’Arsène Lupin dépasse-t-elle de très loin son cadre et se révèle-t-elle tout à fait jubilatoire. Je me suis encore une fois régalée à lire cet auteur si peu conventionnel et, cerise sur le gâteau, il a éveillé ma curiosité quant aux aventures du gentleman cambrioleur. Peut-être un de ces jours le retrouverez-vous par ici… 



mardi 19 mai 2026

Retour aux souches


Olivier Mannoni
Héloïse d’Ormesson, 2026


C’est complètement par hasard que je suis tombée sur ce petit opus au titre percutant. On n’en attendait certes pas moins d’Olivier Mannoni dont on sait l’attention qu’il porte à la langue et à ses usages depuis la traduction et l’édition critique qu’il a effectuée de Mein Kampf et de la réflexion qu’il a menée sur le vocabulaire du régime nazi.


Dans cette « anatomie d’une bouffonnerie politique », il s’agit bien pour les tenants des « Français de souche » de prétendre s’éloigner des sources d’un parti raciste, antisémite, haineux, qui avait été fondé par des nostalgiques du Troisième Reich. Derrière le nom de Grabulement français, on reconnaît aisément le parti dont il est question, dirigé ici par la blonde Gretchen et, de manière temporaire durant les « petits désagréments » que connaît cette dernière avec la justice, par le jeune benêt Philoquin.


Ainsi le ton est-il donné d’emblée. Tel un Molière qui aurait fait le choix de la prose, Mannoni souligne le grotesque de ces personnages pour en révéler l’imposture. A l’instigation de Gretchen, les cadres du parti ont été invités à se retrouver sur les terres rurales du Marais poitevin pour un séminaire visant à analyser leur image afin de la policer et remporter enfin le siège tant convoité. Mais les putrides relents pétainistes se révèlent bien plus difficile que prévu à flanquer sous le tapis !


Impossible de ne pas de rire à la lecture de ces pages, tant l’auteur vise juste. Impossible non plus de ne pas repenser à toutes les bourdes commises par certain prétendant à la magistrature suprême diffusées et amplifiées à l’envi sur les réseaux sociaux et résonnant en écho à ce texte. On souhaite seulement que la réalité trouve un autre épilogue…


lundi 11 mai 2026

David, Michel Ange

Erri de Luca
Gallimard, 2026

Traduit de l’italien par Danièle Valin



Ce très court texte se présente comme une « enquête sur une disproportion » : celle du personnage représenté, multiplié par trois, nous apprend-on d’emblée. Avec une hauteur de plus de 5 m - piédestal compris -, on atteint en effet trois fois la taille humaine moyenne. Mais surtout, comme le précise De Luca, le géant, dans l’histoire, c’est l’autre, c’est Goliath ! mais c'st David qui le devint par l’exploit parfaitement inespéré qu’il réalisa. Et l’écrivain de retracer la destinée du jeune berger qui vint à bout de l’impressionnant guerrier de 2,50 m.


Aujourd’hui où la culture biblique et religieuse est tombée dans les tréfonds de l’oubli - et je parle en connaissance de cause, tant me manquent ces références lorsque je suis devant une oeuvre d’art plastique - ce texte rappelle de manière concise la légende qui a inspiré Michel-Ange, s’attarde sur les détails de la sculpture pour en révéler la signification et tente de mettre au jour les intentions du sculpteur.


Loin de toute forme de pédanterie, la brièveté et la clarté du propos le rendent au contraire parfaitement accessible, offrant au lecteur une excellente introduction à l’oeuvre de Michel-Ange. Certes, le prix de ce petit opus pourrait paraître élevé - 16 euros pour une quarantaine de pages et guère plus d’une heure de lecture. Mais ce serait compter sans les magnifiques reproductions de photos en noir et blanc permettant de se référer visuellement à ce qu’est en train de présenter l’écrivain. Ajoutons à cela des cahiers cousus (une véritable rareté de nos jours), une jaquette qui, une fois dépliée, fournit au lecteur ravi la reproduction en pied du fameux David, le tout sur une très belle carte gaufrée ornée d’un fer à dorer argenté (même s'il semble doré sur ma photo !). Un superbe ouvrage, donc, digne du génie de l’artiste et que l’on conservera précieusement dans sa bibliothèque.    

lundi 4 mai 2026

Intrigue à Versailles

Adrien Goetz
Grasset, 2009

Lorsque les températures commencent à grimper, que la végétation s’épanouit et que l’envie – le besoin ? - de légèreté se fait sentir, j’ai pris l’habitude depuis quelques années de m’offir la lecture d’une nouvelle aventure de Pénélope. Un plaisir désormais rituel… que je redoute de voir bientôt s’éteindre, faute de nouvelles publications. Mais pour l’heure, j’ai eu le bonheur de retrouver la fantaisie des intrigues historiques d’Adrien Goetz et la joyeuse impertinence de ses personnages dans le cadre fastueux de Versailles.

Mais c’est un Versailles bien peu habituel que nous dévoile l’écrivain : il nous en ouvre en effet les portes dérobées pour nous entraîner dans les recoins les plus secrets du palais, nous révélant à cette occasion ses failles et ses faux-semblants. Car vous croyiez sans doute comme moi que tout ce qui s’y trouve est d’époque, même si les restaurations ont pu se succéder avec plus ou moins de rigueur. Eh bien, détrompez-vous ! Deux courants de conservateurs se sont même longtemps opposés. D’un côté, les tenants d’un conservatisme intransigeant ne laissant rien entrer dans ce haut lieu patrimonial qui pourrait en heurter le style et l’harmonie ; de l’autre, les promoteurs d’un esprit qui serait plus conforme à celui du Roi Soleil mettant à l’honneur les artistes de son temps. Selon eux, Versailles devait poursuivre sur cette voie en ouvrant ses portes à la modernité.

C’est au coeur de ces rivalités qu’un cadavre surgit au petit matin dans l’un des bassins du parc, tandis que le doigt sectionné du macchabée a été dissimulé dans un meuble dont les spécialistes ont bien du mal à déceler s’il s’agit ou non d’une copie... Serait-ce l’oeuvre d’une société secrète descendant directement du mouvement janséniste qui s’opposait à l’absolutisme royal ? Le château servirait-il de cadre à d’effrayants rituels tels qu’il s’en pratiquait au siècle de Louis XIV ?

Comme toujours, Adrien Goetz mêle la plus plus baroque extravagance à la plus scrupuleuse érudition. En imaginant que le jansénisme a pu perdurer de manière structurée jusqu’à nos jours, il offre une lecture tout à fait délectable des politiques de conservation du domaine de Versailles – et même au-delà ! Un délicieux divertissement rythmé par les toujours savoureuses répliques échangées par Pénélope et son amoureux Wandrille. On en redemande, monsieur Goetz. 

 

    


lundi 20 avril 2026

L’alliance

Aslak Nore
Le Bruit du Monde, 2026

Traduit du norvégien par Céline Romand-Monnier



Après un détour par le roman d’espionnage (assez sensible ici), Aslak Nore renoue avec les Falck, dont nous avions pu suivre la trouble histoire dans Le cimetière de la mer puis Les héritiers de l’Arctique. Au terme d’une bataille fratricide, Sverre avait pris la direction de SAGA, la fondation familiale documentant la Seconde Guerre mondiale en Norvège. L’action se concentre désormais sur lui.


Les Falck, l’une des familles les plus riches et les plus puissantes de Norvège, sont « naturellement » au contact des sphères du pouvoir. Aujourd’hui plus que jamais, puisque Sverre s’apprête à épouser Ingeborg Johnsen, sur le point de devenir la plus jeune ministre de la Défense qu’ait jamais connu le pays. Mais à quelques jours de la cérémonie, leur fille au pair ukrainienne est assassinée dans leur luxueuse propriété juste après que celle-ci avait découvert la présence d’armes en provenance de Russie dans les sous-sols de la demeure.


Sverre serait-il un agent secret au service du régime de Poutine ? C’est bien ce que pense Johnny  Berg, lui-même agent norvégien appelé à faire partie du cabinet d’Ingeborg… Ainsi les enjeux de pouvoir et de diplomatie vont-ils une fois encore se trouver intimement mêlés à la sphère intime et aux intérêts privés des protagonistes.


Aslak Nore met le point final à son ample cycle romanesque se déroulant dans un contexte géo-politique soigneusement documenté. C’est toujours aussi prenant et passionnant, même si le resserrement sur un seul membre des Falck - et pas le plus sympathique ! - a un peu à mes yeux atténué le souffle de cette formidable saga. Quoi qu’il en soit, si vous ne les avez encore lus, je ne saurais trop vous encourager à lire les deux premiers volumes, désormais disponibles en poche ! 


 

mardi 14 avril 2026

Une main vers le ciel

Jean-Christophe Boccou
La Manufacture de Livres, 2026



Il existe peu de romans, à ma connaissance, relatant l’effroyable épisode cambodgien des khmers rouges. Il faut dire que faire de ces années meurtrières un espace fictionnel n’est sûrement pas des plus aisé. C’est pourtant le choix qu’a fait l’auteur de polars Jean-Christophe Boccou pour son troisième roman. J’ignore quelles étaient ses motivations et s’il a des accointances avec ce pays, mais il nous offre aujourd’hui d’effectuer une percutante plongée dans le régime de Pol Pot.


17 avril 1975. Khieu, 17 ans, vaque à ses occupations dans l’épicerie de l’oncle qui l’a élevé. Les derniers hélicoptères américains vrombissent encore dans le ciel de Phnom Penh. Bientôt la foule exulte, tandis que l’Angkar padevat - l’Organisation révolutionnaire - entre triomphalement dans la ville. Mais celle-ci est aussitôt vidée de ses habitants, envoyés dans des camps de rééducation à la campagne. Le génocide qui fera entre 1,5 et 2 millions de victimes vient de commencer.


La première partie du récit dépeint la cruauté du régime du Kampuchea démocratique à travers la destinée de Khieu. Si l’auteur épargne au lecteur de se complaire dans des descriptions de torture par trop pénibles, il ne cache cependant rien de leur réalité et l’on n’imagine que trop bien l’arbitraire et les souffrances que cette population a endurés. 


Mais ce livre est un polar avant d’être un roman historique, et l’auteur n’a pas pour ambition de faire le récit détaillé de cette période. Une ellipse de plusieurs années nous propulse dans les années 2000. Le Cambodge est désormais dirigé par un premier ministre tenant de la réconciliation nationale. Ce qui signifie concrètement l’empêchement des procédures visant à juger les anciens dirigeants khmers rouges, dont bon nombre ont pu se maintenir dans les instances de pouvoir ou, à tout le moins, poursuivre une existence paisible. Khieu, qui contrairement à son oncle a réchappé au massacre, n’a quant à lui qu’une seule obsession : démasquer les coupables et les faire condamner. Devenu l’un des premiers juges d’instruction d’une cour internationale placée sous l’égide de l’ONU, il n’aura de cesse de traquer celui qui fut responsable de sa propre tragédie.


Sur ce fond historique, la dimension policière prend alors le pas à grand renfort de flash backs, de scènes d’action et de personnages plus ou moins patibulaires. Mené avec une redoutable efficacité, ce récit offrira si ce n’est un tableau approfondi, au moins une bonne entrée en matière à l’histoire de la dictature cambodgienne, et il se lit avec un réel appétit. Il n’en faut pas davantage à mes yeux pour faire un bon polar.

vendredi 10 avril 2026

Le jour de guerre est arrivé

Laurent Seksik
Gallimard, 2026


Tirer les leçons de l’Histoire : un impératif bien trop souvent balayé d’un revers de main. Génération après génération, les souvenirs douloureux s’estompent et les horreurs que l’on croyait avoir définitivement enterrées refont leur apparition… Ainsi d’une guerre à l’autre voit-on refleurir le bellicisme et son cortège d’orgueilleux slogans triomphalistes.


En juillet 1914, le jeune Lucien Latour, élève officier à Saint-Cyr, attend l’ordre de mobilisation qui l’enverra mettre ses connaissances en pratique sur le front. Il ne semble pas encore convaincu que le conflit amorcé par l’assassinat de l’archiduc François-Ferdinand puisse s’étendre, mais l’idée de s’inscrire dans la lignée de son grand-père, tombé sur le champ d’honneur à Sedan, le remplit cependant de fierté. Une revanche personnelle, mais aussi collective : au sein de la population, la cinglante défaite infligée par les Prussiens qui entraîna en 1870 la capitulation des Français et signa la chute du Second Empire avait ancré dans les esprits un violent ressentiment à l’égard des « boches ». Le temps de la revanche était venu et on allait marcher sur Berlin en deux temps trois mouvements.


Mais pourquoi la grand-mère de Lucien ne manifeste-t-elle pas un égal enthousiasme à l’idée de voir le petit-fils qu’elle a élevé marcher dans les pas de son défunt époux ? Parce que contrairement à lui, elle connaît les falsifications, elle sait la réalité de la guerre et des horreurs qu’elle implique.


Le récit qu’elle entreprend alors offre à Lucien une tout autre vision des événements, mis en perspective par ce que le récit officiel s’est attaché à dénaturer, à salir et à taire (qui s’est vu enseigner l’histoire de la Commune de Paris au lycée ?) : celui de la guerre civile et de la violente répression qui s’est ensuivie et qui porte - et pour cause - le terrible nom de Semaine sanglante.


A travers ce court roman aux allures de fable, Laurent Seksik dit parfaitement ce que sont la guerre et les ravages qu’elle produit. Ce texte est aussi une excellente introduction à la Commune de Paris, ces deux mois d’espoir sanctionnés par une répression d’ampleur inégalée. Ce n’est pas le moindre de ses atouts. 


N'hésitez pas à compléter la lecture de ce billet par celui de Nicole qui m'a donné envie de lire ce livre.

mardi 7 avril 2026

Madame Bovary

Gustave Flaubert
Publié en 1857


Cela faisait un petit moment que l’idée de re(re)-lire Madame Bovary me trottait dans la tête. Comme nombre d’entre nous, je l’avais lu en classe de première, puisque cette oeuvre était au programme du bac. Mais à 15 ans, encore peu familiarisée avec un courant littéraire qui n’allait pourtant pas tarder à faire mes délices, je n’avais pas saisi toute la richesse de ce texte. Je l’avais donc lu une nouvelle fois après que ma chère prof de français m’en avait révélé les trésors, de l’ironie de la scène des comices agricoles à la dimension érotique de celle du fiacre… et c’est ainsi, je crois, que je suis définitivement tombée sous l’empire de ce siècle littéraire.


Quoi qu’il en soit, le temps ayant passé, j’avais oublié toute la saveur de la phrase flaubertienne et, même si le souvenir des scènes clés me restait en mémoire, leur détail s’était estompé. Et il faut dire que le roman ne manque pas de morceaux de bravoure ! C’est d’ailleurs sur eux bien davantage que sur une approche psychologique de l’héroïne que se fonde l’adaptation théâtrale qu’en propose aujourd’hui Christophe Honoré. C’est ainsi qu’il justifie son choix ô combien audacieux de projeter Emma dans un cirque : plus que l’étude de la psyché d’une femme, c’est un tableau des « moeurs de province », comme l’indique son sous-titre, qu’aurait cherché à produire l’écrivain.


Emma est ainsi intégrée au sein d’une troupe dans laquelle elle vient se fondre. Même si c’est bien autour de l’histoire de sa vie qu’est construit le spectacle, celle-ci vient servir une succession de numéros révélant l’étroitesse de la vie de province. Les différents protagonistes gagnent alors en puissance, au détriment d’une Emma d’emblée désenchantée et éteinte. Le jeu de Ludivine Sagnier est en demi-teinte quand celui, magistral, de Marlène Saldana, interprétant une Madame Loyale créée pour l’occasion, s’impose avec éclat, le personnage de Rodolphe, incarné par Harrison Arévalo, n’ayant rien à lui envier. Ce dernier compose avec Lheureux et Homais - le marchand de nouveautés et le pharmacien - un inénarrable trio qui souligne - surligne ? - avec un burlesque assumé la prédation dont Emma est l’objet.  


Christophe Honoré n’a certes pas opté pour la nuance. Transposer les lectures d’Emma dans des chansons populaires, assurer la narration en adoptant les codes de la télé-réalité et pousser la charge jusqu’au grotesque, les partis pris peuvent surprendre. Mais le spectacle fonctionne et on s’amuse énormément. Aussi étonnant que cela puisse paraître, on retrouve tout ce qui est au coeur du texte de Flaubert même si Honoré appuie le trait jusqu’à l’excès - et bien qu’Emma renonce ici à se suicider. En dehors de cette séquence finale, toutes les scènes d’anthologie font l’objet d’un numéro aussi inattendu que réjouissant - à l’exception de celle du fiacre, qui est pourtant peut-être la plus emblématique du roman et qu’Emma se refuse à interpréter. Mais il faut dire qu’on ne voit pas bien comment Honoré aurait pu surpasser la stupéfiante scène de chevauchée avec Rodolphe…


D’aucuns pourront déplorer que la figure d’Emma se trouve diluée dans le tableau présenté par Honoré et regretter que les personnages satellites lui volent ici la vedette. L’étude de moeurs voulue par Flaubert n’exclut en rien l’analyse psychologique de son héroïne : dans le roman, les deux dimensions se nourrissent au contraire. Mais adapter un texte implique d'opérer des choix, et c’est bien aussi ce qui permet de renouveler constamment le regard que l’on peut poser sur une oeuvre d’une infinie richesse. En ce qui me concerne, je me suis régalée de cette ébouriffante adaptation !


jeudi 2 avril 2026

Les belles promesses

Pierre Lemaitre

Calmann-Lévy, 2026


Et voilà ! Avec ce quatrième volume, le rideau est tiré sur l'histoire des Pelletier qui aura permi à Pierre Lemaitre de brosser un tableau des Trente Glorieuses, ces trois décennies de renouveau et de prospérité économique qui s'ouvrirent dans l'immédiat après-guerre pour se clore au mi-temps des années 70 - même si Les belles promesses se referme à la veille de mai 68.

Le lecteur retrouve les personnages où les avait laissés Un avenir radieux, et c’est avec la même facilité et le même plaisir qu’il accompagne cette fratrie qui lui est devenue familière. Ce sont d’ailleurs ses vicissitudes plus encore que les événements historiques qui constituent le coeur de ce chapitre final. Si la guerre d’Algérie, les grands travaux qui transforment Paris ou les bouleversements que connaît le monde rural sont bien évoqués, ils constituent un arrière-plan très (trop ?) vite esquissé qui n’a d’autre vocation que de servir à conclure la rocambolesque épopée des Pelletier.

Une fois encore, on adore détester l’odieuse Geneviève, éprouver de la tendresse pour Thérèse et de l’empathie à l’égard de Colette, et l’on ne peut s’empêcher de connaître une forme de compassion pour Jean alias Bouboule (ah là là, Lemaitre sait y faire pour susciter chez son lecteur des sentiments contraires !). Mais j’ai pour ma part regretté que l’articulation entre fresque socio-historique et destins individuels soit réduite à sa portion congrue. Je dirais même que les coutures sont ici un peu trop voyantes. Ainsi le personnage de Manuel - pour ne citer que cet exemple - avec son obsession pour le sanglier auquel il fit face enfant, s’insère-t-il avec peine au milieu du roman, et ce n’est qu’au dénouement que l’on comprendra la justification de son apparition.

Sans doute était-il temps pour l’écrivain de tourner la page des Pelletier pour ouvrir un nouveau cycle romanesque. Gageons que la libération sexuelle, la montée du néo-libéralisme, la chute du mur de Berlin, l’irruption du sida ou encore la naissance d’une prise de conscience des problématiques environnementales lui offriront un nouveau souffle. Il dispose à n’en pas douter d’un très riche matériau… ouvrant à de belles promesses littéraires ! Je serai assurément au rendez-vous pour me plonger avec délices dans ces années que j'ai connues, puisqu'elles furent celles de mon enfance et de mon adolescence.



   

lundi 30 mars 2026

Retour à Ostrog

Sacha Filipenko

Noir sur Blanc, 2026

Traduit du russe par Marina Skalova 

A Ostrog, la vie a la couleur terne de la neige sale : le temps s’étire péniblement, les emplois sont fastidieux, et les petits arrangements et autres combines de plus grande ampleur semblent constituer l’unique ouverture vers un quelconque avenir. Faut-il s’étonner qu’une vague de suicides touche subitement l’orphelinat de la ville ? Le commissaire Kozlov est dépêché depuis Moscou pour tirer l’affaire au clair... 

Si la police locale trouve rapidement le coupable idéal en la personne d’un ancien pensionnaire de l’établissement ayant pour principale préoccupation le respect de la loi – faisant ainsi l’unanimité contre lui – Kozlov, pour le moins sceptique, va orienter son enquête vers une autre piste.  

Ce n’est pas tant la résolution de l’énigme qui motive le lecteur à tourner les pages du roman que l’ambiance qui s’en dégage. Ostrog est née de l’imagination de l’auteur, mais il pourrait s’agir de n’importe quelle autre ville de province russe. A travers elle, Filipenko fait le portrait de son pays (qu’il a quitté pour la Suisse), un portrait sans concessions mettant en exergue la corruption, la bureaucratie et une certaine forme de résignation qui en font le quotidien.

La brièveté et la tiédeur de mon billet révèlent sans doute la relative indifférence dans laquelle m'a laissée ce texte. Celui-ci n'en reste pas moins une satire sombre qui se distingue par sa galerie de personnages, à la dimension parfois métaphorique, qui traduisent parfaitement l’état de la société russe.

mardi 24 mars 2026

L’imparfait

Eric Reinhardt
Stock/Ma nuit au musée, 2026


Lorsqu'il se voit proposer par Alina Gurdiel de passer une nuit dans un musée pour en écrire le récit, Eric Reinhardt choisit la Galleria Borghese. Non par amour de l’Italie - ou pas seulement - mais parce qu’elle recèle une sculpture qui le fascine. A vrai dire, il en connaît surtout la version exposée au Louvre, qu’il avait découverte enfant avec ses parents ; elle l’avait profondément troublé et il demandait à revenir vers elle à chaque nouvelle visite. Est-ce parce qu’une autre écrivaine avait déjà choisi le Louvre avant lui qu’il se tourne vers le célèbre musée italien ? Borghese offrait quoiqu’il en soit une alternative enviable.

 

C’est donc pour passer la nuit en compagnie de l’Hermaphrodite, puisque c’est d’elle qu’il s’agit (Eric Reinhardt a opté pour le genre féminin), que l’écrivain arrive à Rome la veille du 30 avril 2024. Il a pour ambition d’entrelacer le récit de cette rencontre avec un conte fantastique dont il a déjà l’idée. Ainsi l’incipit est-il consacré à Gloria, un personnage qui, en dépit de son apparence féminine, comme on va rapidement le découvrir, possède un sexe masculin. Dès le premier chapitre, les paragraphes se succèdent pour narrer de manière étroitement imbriquée l’expérience de l’écrivain et l’histoire de Gloria bientôt rejointe par Bruno.

 

Tout d’abord déconcertante, il faut bien le reconnaître, cette structure va pourtant rapidement trouver et son rythme et sa raison d’être, les deux avatars d’Hermaphrodite se répondant parfaitement dans sa dimension mythique et mythologique d’une part et dans une représentation concrète et contemporaine d’autre part. Et c’est avec un égal appétit que l’on finit par suivre les rocambolesques péripéties de l’écrivain au sein du musée et les tribulations sentimentales des protagonistes nés de son imagination.

 

Au fil de ses déambulations dans le musée - dont le récit exhaustif est aussi drôle que jubilatoire, l’écrivain ne renonçant aucunement à faire assaut d’ironie à son endroit - celui-ci retrace à la fois les origines d’Hermaphrodite, fruit de l’union d’Hermès et d’Aphrodite, et l’odyssée des sculptures qui le (la ?) représentent. C’est également l’occasion pour Reinhardt de poser un regard extrêmement aiguisé sur d’autres oeuvres du musée et plus particulièrement sur L’enlèvement de Proserpine, sublime sculpture du Bernin dont il nous offre une lecture magistrale.

 

Mais c’est peut-être plus encore le regard sensible qu’il pose sur la question du genre, aujourd’hui si prégnante, qui donne tout son prix à ce très beau livre. En proposant la figure de Gloria en contrepoint de la célèbre créature grecque, il fait un pas de côté afin de l’aborder de façon poétique et dédramatisée. Qu’il en soit remercié : l’élégance et l’empathie dont il fait preuve à cette occasion sont des plus précieux.

 



Un sans-faute pour ce nouvel opus de la passionnante et désormais indispensable collection "Ma nuit au musée".