Entretiens

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vendredi 25 septembre 2026

Le nénuphar

Alexandrine Descotes

Le Bruit du Monde, 2026


Quelle histoire a présidé à notre naissance : qui ne s’est jamais posé cette question ? Quel enfant n’a jamais interrogé ses parents ou ses grands-parents pour en connaître les détails ?

La narratrice, tout comme son frère et sa sœur, est née d’une fécondation in vitro. La famille n’en a jamais fait mystère. Mais lorsque, âgée de 18 ans, elle tente de connaître les raisons d’un tel recours, elle est loin d’imaginer que c’est tout un continent de l’histoire familiale qui lui a été tu. Une histoire dont elle va progressivement mettre les différentes strates au jour.

Son père Jean-Luc est en effet né avec une grave malformation à l’abdomen, qui laissait sa vessie apparente. L’équipe médicale, désarmée, n’avait eu aucun traitement à proposer. Plus tard, il lui avait fallu traverser l’Atlantique avec sa mère pour qu’un éminent urologue pratique une intervention aussi lourde que novatrice. Si la chirurgie permit de réduire le handicap du petit garçon, elle ne délivra en revanche aucunement la mère du sentiment de culpabilité d’avoir « raté » son enfant.

Il faudra attendre le scandale du Distilbène pour qu’elle s’en libère. Pourtant, si l’on parle des conséquences sur les petites filles de la prise de ce traitement censé empêcher les fausses couches, les séquelles sur les petits garçons ne sont guère documentées. Quant à Jean-Luc, qui a beaucoup souffert de son infirmité et qui se destine à une carrière médicale, il ne veut en aucune façon revenir sur ces douloureux souvenirs, dont l’empreinte a ainsi été recouverte d’une chappe de silence.

Tendre, pudique et délicat, ce récit est moins une enquête sur un scandale médical de grande ampleur qu’une tentative de déjouer les mutismes d’une famille pour restaurer des liens distendus au fil du temps. Au-delà de l’histoire singulière qu’il relate, il acquiert ainsi une dimension plus universelle qui pourra parler à tout un chacun.


mardi 22 septembre 2026

Rouges-Truites

Pierric Bailly

POL, 2026


D’aussi loin qu’il s’en souvienne, Cédric a toujours adoré sa soeur Delphine, d’un an son aînée. Une affection réciproque qui les conduit à passer chaque année une semaine de vacances ensemble. Pourtant, lorsqu’ils étaient enfants, Delphine rudoyait régulièrement son frère, qu’elle ne voulait en aucun cas voir s’immiscer au sein du duo inséparable qu’elle formait depuis les débuts de l’école primaire avec son amie Paloma. Une relation exclusive qui prit brutalement fin après leur dix-septième anniversaire, lorsque Paloma disparut du jour au lendemain après que son père avait été trouvé mort dans son salon, suicidé d’un coup de pistolet dans la bouche.

S’est-elle enfuie, avec son frère Léo, pour échapper à l’horreur d’un tel spectacle ? A-t-elle changé de vie ? Est-elle morte à son tour ? Delphine attendra longtemps que son amie lui donne des nouvelles avant de tourner cette douloureuse page et de construire sa vie, aidée en cela par la présence réconfortante de Cédric.

Mais peut-on vraiment tirer un trait sur ce qui demeure inxpliqué ? Peut-on jamais renoncer à comprendre ? Les plaies de l’enfance peuvent-elles se refermer ? Telles semblent être les questionnements qui traversent ce roman. Certes pertinents, ils sont hélas abandonnés en chemin pour creuser un sillon romanesque beaucoup plus anecdotique qui ne m’a pas convaincue. A lire, pourquoi pas, si vous êtes adepte des récits peuplés de monstres et autres figures énigmatiques…

vendredi 18 septembre 2026

Delphine

Madame de Staël

Publié en 1802


Lire un classique n’est pas toujours un exercice facile. La langue et le rythme des phrases peuvent nous sembler désuets, voire difficiles à appréhender et à s’approprier. Il faut parfois, reconnaissons-le, faire un effort pour entrer dans l’univers de l’auteur. C’est particulièrement vrai, m’a-t-il semblé, de Madame de Staël (est-ce pour cette raison qu’elle n’est plus beaucoup lue ?). D’autant qu’elle prend son temps : le premier de ses romans, Delphine, se déploie dans l’édition Folio sur quelque 1000 pages, et bien qu’il soit riche en rebondissements et en concours de circonstances étonnemment débridés, il progresse avec lenteur, l’auteure ayant mis l’accent sur la dimension psychologique de ses personnages.

Mais c’est précisément cette ampleur qui permet de s’installer dans la phraséologie particulière de cette écrivaine, de se familiariser avec les protagonistes et de saisir la singularité de l’époque dans laquelle ils s’inscrivent. Et c’est à cette condition que l’on peut apprécier, par-delà ce qui peut nous apparaître suranné, la permanence des questions que ce texte soulève.

Delphine d’Albémard est une jeune veuve imprégnée de l’esprit des Lumières. Par son éducation et ses lectures, elle a appris à se défier des dogmes de son milieu et mène sa vie selon les principes que sa propre morale lui impose. Au début des années 1790, lorsque s’ouvre le roman, la France reste traversée par des courants violemment opposés. Au sein de l’aristocratie, les préceptes religieux restent dominants. L’opinion, surtout, continue de régir les relations sociales. Celles-ci sont extrêmement codifées et chacun se conduit – ou doit se conduire - en fonction des règles communément admises. La sphère affective, plus que tout autre, y est assujetie, la structure sociale étant fondée sur les alliances nouées par le mariage.

Ainsi les inclinations des différents protagonistes sont-elles au coeur de ce roman : dès leur premier  échange de regards, l’attraction entre Delphine et Léonce de Mondoville est réciproque. Mais ce dernier est déjà engagé auprès de Matilde, la fille de madame de Vernon, elle-même une proche amie de Delphine. Or, Madame de Vernon étant dans une situation financière précaire, Delphine s’était engagée à doter sa fille pour favoriser son mariage. Elle n’imaginait pas alors devenir la rivale de Matilde… Et voici notre héroïne prise entre la passion qui l’anime et son devoir de loyauté. Un conflit d’autant plus difficile à gérer que Léonce est particulièrement sensible aux questions d’honneur et à la pression exercée par la rumeur publique. Rompre l’engagement qu’elle avait pris ne conduirait-il pas à la dévaloriser à ses yeux ?

C’est une autre affaire de coeur qui va – temporairement – trancher la question. Pour protéger Thérèse d’Ervins, une autre de ses amies, de la colère de son époux, Delphine a en effet accepté de « couvrir » l’amitié qu’elle entretenait avec un certain monsieur de Serbellane, laissant ainsi croire à tout Paris qu’elle se destinait à l’épouser. Il n’en fallait pas davantage à Léonce pour se sentir trahi et se jeter définitivement dans les bras de Matilde...

Comme je le précisais au début de cette chronique, les quiproquos ne vont cesser de s’enchaîner, conduisant les différents personnages vers des situations toujours plus inextricables, dont les femmes, quelle que soit leur position, seront les premières victimes. Qu’elles soient jeunes ou non, veuves ou mariées, exposées à la haute société parisienne ou retirées en province, elles sont les principales figures de ce roman épistolaire. Madame de Staël a choisi de faire de chacune d’elles un archétype de la condition féminine : qu’elles soient animées d’une grande piété qui assoit leur réputation, qu’elles renoncent à l’amour ou, au contraire, qu’elles choisissent de le vivre pleinement, ou encore qu’elles aient assumé un mariage de raison pour conforter leur position sociale – et leurs conditions d’existence -, toutes les femmes qui entourent Delphine payent leur choix au prix fort. Delphine elle-même, qui nourrit sa réflexion de ces différentes expériences et dont on suit au plus près les interrogations et les tourments, aura en dépit de la liberté qu’elle revendique bien du mal à assumer sa passion et à s’affranchir des conventions et des contraintes imposées par son environnement. D’autant que, convoitée simultanément par deux hommes, elle sera placée au centre d’une bien scabreuse rivalité...

On l’aura compris, si le contexte a bien entendu évolué, les questions posées par Madame de Staël ne sont pas pour autant devenues obsolètes et la plupart des situations sont très aisément transposables à notre époque. Tout comme les dilemmes que connaît Delphine tout au long du roman sont loin d'avoir disparu : doit-on privilégier son bonheur personnel ou son devoir ? Et, partant, peut-on être heureux au détriment d’autrui ? Vous avez quatre heures.



mardi 15 septembre 2026

L’architecte romaine

Melania G. Mazzucco

Calmann Lévy, 2026

Traduit de l’italien par Vincent Raynaud


Le nom de Plautilla Bricci ne vous dira probablement rien. Née en 1616 à Rome, elle a pourtant été une peintre reconnue et fut surtout la première femme à exercer le métier d’architecte. Son existence n’eut rien de commun avec la condition ordinairement réservée aux femmes, donnant ainsi matière à un roman d’autant plus ample que, décédée à l’âge de 89 ans, elle connut une remarquable longévité.

Malheureusement, le principal bâtiment qu’elle conçut, une villa romaine, a aujourd’hui disparu, un nombre restreint de ses toiles restent visibles, et sa vie est peu documentée. Melania Mazzuco, malgré sans doute des recherches scrupuleuses, a dû faire œuvre d’imagination pour restituer le portrait de cette femme hors du commun à la personnalité bien trempée. Elle accorde de ce fait à l’histoire de sa famille et au milieu dans lequel elle a évolué une place considérable. Les difficultés rencontrées par le père de Plautilla, lui-même artiste et savant, la liaison décisive qu’elle entretint avec Elpidio Benedetti, émissaire de Mazarin - lequel favorisa son accession au rang de cardinal - permettent à l’auteure de brosser un tableau de la société romaine du XVIIe siècle.

Celui-ci prend donc le pas sur l’histoire personnelle et intime de l’héroïne, sans doute difficile à établir. Le texte se place alors dans un entre-deux – fresque socio-historique et roman psychologique – sans pouvoir assumer pleinement l’une ou l’autre de ces voies. Attendant en vain que le personnage de Plautilla prenne toute sa mesure, sans que l’aspect contextuel et les personnages périphériques ne se déploient suffisamment pour y suppléer, j’ai parfois ressenti une certaine impatience à la lecture de ce roman. Il a toutefois le mérite de nous immerger dans une époque et un pays passionnants. Un voyage immobile que bon nombre d’entre nous se plaisent toujours à effectuer.

vendredi 11 septembre 2026

Rien que de grands tournesols

Vincent Vigneron

Robert Laffont, 2026


Que l’on prononce le nom de Van Gogh, et aussitôt nous apparaissent d’éblouissants tournesols, un étourdissant ciel étoilé ou un vaste champ de blé survolé par une nuée de corbeaux. Peuvent également surgir l’épisode de son automutilation ou son tumultueux compagnonage avec Gauguin. Et puis il y a le mythe de l’artiste maudit qui ne vendit qu’une seule œuvre de son vivant… Mais que sait-on vraiment, dans le fond, de cet artiste aujourd’hui élevé au rang de monstre sacré ?

Vincent Vigneron s’est attaché à retrouver l’homme derrière la légende, non pas en proposant une biographie académique de l’artiste, mais plutôt en en composant un portrait vivant et expressif. De son enfance aux Pays-Bas à ses derniers instants à Auvers-sur-Oise, l’auteur retrace sa brève existence en mettant l’accent sur l’intériorité de l’artiste.

Il ne fait bien entendu pas l’impasse sur les épisodes saillants que chacun connaît, mais il les aborde à travers un geste, une parole, une pensée qu’il lui prête à pour révéler quelque chose de l’ordre de l’intime, qui nous renvoie à la puissance de sa peinture.

Il nous offre ainsi la vision d’un homme tour à tour exalté et toumenté, mais profondément attachant. Et nous donne surtout une furieuse envie de retourner contempler ses toiles.

lundi 7 septembre 2026

La guerre éternelle

Olivier Rolin

Gallimard, 2026


« Vous vous souvenez de la chute de Troie ? Que faisiez-vous ce jour-là ? », interroge Olivier Rolin en incipit de son nouveau roman. Cela pourrait à première vue passer pour un bon mot, une coquetterie rhétorique en guise d’entrée en matière. Et de poursuivre par la description des exactions commises par les assaillants. Or celles-ci vous rappellent forcément quelque chose. Car d’une guerre à l’autre sont perpétrées les mêmes forfaitures, les mêmes monstruosités. Ces images de villes embrasées, ces récits de femmes violées, d’hommes égorgés, d’enfants sauvagement assassinés sous le regard éperdu de leur mère, ces paroles d’une violence inouïe prononcées par des reîtres, vous les avez vues et entendues. Vous reconnaissez Srebrenica, le génocide des tutsi au Rwanda ou l’anéantissement de Gaza.

La guerre est une infamie que les hommes n’en finissent pas de répéter depuis celle de Troie qui est la matrice de toutes les autres. Tout comme le récit qu’en dresse L’Iliade est celle de toute notre littérature. Dès lors, Olivier Rolin arpente ce long poème en tissant un savant réseaux de correspondances entre les événements les plus noirs de notre histoire et les grands textes qui résonnent – ou qu’il fait résonner – avec celui d’Homère.

Mais la fiction enfante parfois le réel. Combien, avant l’écrivain, se sont intéressés à cette cité dont la trace s’est perdue à la fin de l’Antiquité... Et combien ont cru l’avoir retrouvée... Parmi eux, Heinrich Schliemann, un archélogue - ou plutôt un aventurier allemand -, qui put brandir dans les années 1870 un trésor en prétendant avoir exhumé les bijoux d’Hélène. Quels que soient les doutes que l’on ait pu émettre sur l’origine et la qualification de ces précieux objets, ceux-ci connurent bien des tribulations, manquant disparaître au cours du plus noir des conflits du XXe siècle avant de ressurgir à Moscou au crépuscule du régime soviétique.

Ainsi Olivier Rolin nous offre-t-il l’ample portrait d’une humanité intranquille et trop souvent cruelle. Une humanité qui prend corps dans et par la littérature, dans cet interstice ouvert entre réel et iimaginaire. C’est précisément là que toute son œuvre prend sa source, et j’espère sincèrement que les jurés du Goncourt sauront enfin y reconnaître la marque d'un grand écrivain.

 

           



          

 


jeudi 3 septembre 2026

Ceux qui nous frappent

Anaïs Llobet

Les Léonides, 2026


Trois jours. C’est la durée d’un procès qui se tient à Rennes et qui va progressivement prendre une ampleur inattendue. Sur le banc des accusés : Charles Levain - startupeur bon teint et fils d’un réalisateur de cinéma mainstream - suspecté d’être responsable de la mort de sa compagne Sara Messina. Mais celle-ci n’est pas morte par sa main : elle s’est suicidée en se jetant dans la Vilaine.

Cette jeune femme paraissait pourtant équilibrée et pleine d’avenir. Du moins jusqu’à sa rencontre avec Charles. Cette jeune boxeuse venait alors de décrocher le titre de championne d’Europe dans sa catégorie et se préparait à remporter de nouvelles victoires. Mais l’amour prit alors une place inédite dans sa vie. Les petits plats calibrés à la calorie près par sa mère cédèrent peu à peu la place aux restaurants en amoureux et aux petits déjeuners gourmands. Sa vie réglée comme un métronome connut des entorses qui affectèrent ses séances d’entraînement. Les liens avec sa mère et son entraîneur se distendirent, jusqu’à la chute inexorable.

Charles a-t-il sciemment et méthodiquement conduit Sara à rompre avec la vie qu’elle menait, à couper les ponts avec son entourage, à l’inscrire dans une dépendance affective et financière à son égard et, finalement, à se suicider, comme l’affirme la mère de Sara ? Ou bien a-t-il tout sacrifié, jusqu’à sa propre carrière, pour tenter de la sortir de la dépression dans laquelle elle s’enfonçait depuis une défaite cinglante, ainsi qu’il le prétend ?

Le roman, séquencé selon les trois jours du procès, présente tour à tour les arguments des deux partis, plaidoiries de leurs avocats à l’appui. Ce sont tous les acteurs d’un procès que l’on voit évoluer, de l’huissier au procureur, des témoins aux experts et aux enquêteurs, des journalistes dépéchés sur place au public composé de simples citoyens venus assister aux audiences et publiant force posts sur les réseaux sociaux, mais aussi d’activistes féministes.

On le sait depuis son tout premier roman, Anaïs Llobet aime explorer les zones grises. C’est peu de dire que le « suicide forcé » consécutif à du harcèlement en est une. Apporter la preuve d’un tel processus peut constituer une gageure. Mais si un suicide peut être multifactoriel, s’il résulte parfois d’une étincelle pouvant paraître étrangère à l’enchaînement des faits qui y a conduit, celui-ci doit pourtant pouvoir être mis au jour. C’est l’existence d’un tel processus que reconnaît la loi de 2020 visant à protéger les victimes de violences conjugales. Et c’est lui qu’Anaïs Llobet est parvenue avec talent à mettre en scène dans un roman haletant qu'on ne lâche pas avant d'avoir atteint le point final.



lundi 31 août 2026

Eden

Pierre Ducrozet

Actes Sud, 2026


Quelle vie s’offre-t-il à Eden, jeune vingtenaire désenchanté dont le quotidien se résume à sillonner les rues interlopes de Marseille ? Au gré de ses errances, il collecte des fils de cuivre qu’il vend ensuite pour s’acheter de l’herbe ou boire des coups avec ses copains. Les journées brûlantes s’étirent en un temps indéfini jusqu’au coeur de la nuit où Eden finit par sombrer dans le sommeil. Ses seuls moments de grâce, il les connaît lorsqu’il danse au cours des battles organisées dans des friches industrielles.

Ce présent sans cesse recommencé ne s’assortit d’aucun horizon enviable. Sa mère, géographe réputée, éternelle absente, cherche quant à elle à ouvrir une brèche vers un futur vivable. Ainsi, soutenue par le richissime dirigeant d’une compagnie maritime, est-elle partie dans l’océan Pacifique en quête d’une terre inexplorée où bâtir de nouvelles conditions d’existence.

C’est ce même dirigeant qui pousse Eden à partir la retrouver. Après une longue traversée, celui-ci atteint les côtes de Jakarta, où l’attend sa sœur avec laquelle il va bourlinguer quelque temps en Asie avant de pouvoir enfin retrouver sa mère.

C’est un voyage initiatique que relate Pierre Ducrozet : celui d’un jeune homme s’interrogeant autant sur ses racines que sur sa place dans un monde hostile. Au cours de ses longues semaines de navigation, il va nouer une amitié décisive avec l’un de ses compagnons, Issa, dont le parcours qui l’a mené depuis N’Djamena sur le porte-conteneurs qui les réunit s’apparente à un véritable chemin de croix.

On retrouve dans ce nouveau texte la question qui ne cesse de hanter l’écrivain : la possibilité de vivre dans un monde de plus en plus inhabitable en raison de la violence induite par l’épuisement des resources environnementales, et les fractures sociales et économiques. Si le roman est assurément empreint de sensibilité et si le finale se déploie avec une certaine puissance, les événements m’ont toutefois semblé relatés avec un peu trop de complaisance et quelques longueurs. Peut-être cette impression est-elle née de mon propre sentiment de désarroi, que cette lecture n’a guère contribué à combattre. Même si, reconnaissons-le, la lumière finit par naître de l’inextinguible élan vital que possède la jeunesse. Je ne suis pas certaine que cela suffise, mais il faut en effet compter avec lui.

 

jeudi 27 août 2026

Heures sauvages

Marie Petitcuénot

Héloïse d’Ormesson, 2026


Quel objectif un artiste s’assigne-t-il à l’heure de créer ? A-t-il d’ailleurs un but et l’art a-t-il une mission ? Vaste question qui a traversé les siècles et n’en finit pas d’être posée.

Dans le bloc soviétique, elle avait pourtant été tranchée : l’art devait explicitement servir le régime en soulignant les vertus d’un peuple en marche vers un avenir meilleur. En Yougoslavie, pays communiste non aligné au sein duquel Marina Abramovic a grandi, Tito, soucieux de couper court à une contestation naissante, avait offert aux jeunes créateurs un espace d’expression libre – bien évidemment parfaitement circonscrit. Mais qu’est-ce que la liberté autorisée par un autocrate ? Comment dépasser ce paradoxe pour l’exercer ?

Si l’art devait être accessible à tous, suivant en cela les préceptes en vigueur, l’oeuvre ne devait pas être sacralisée et ne devait servir aucun système – qu’il fût politique ou économique. Seul devait compter le lien unissant l’artiste et le public, l’oeuvre devenant objet de médiation. Ainsi le format de la performance s’imposa-t-il, proscrivant toute trace susceptible d’être récupérée de quelque manière que ce soit. C’est dans ce cadre que la jeune Marina avait livré sa première prestation, au début des années 70. Et c’est là qu’Andrea l’avait découverte, jouant avec le feu jusqu’à se mettre en danger.

Lorsque ce dernier ouvre à Naples une galerie d’un genre nouveau, en 1974, c’est à elle qu’il pense immédiatement. Aucune œuvre n’y sera en effet exposée, puisqu’elle sera exclusvement dédiée à la réalisation de performances.

Le jour venu, le galeriste a fait disposer sur une table soixante-douze objets de différente nature, allant d’une simple rose à une lame de rasoir, d’un pot de miel à une arme à feu accompagnée d’une balle. Derrière la table, un mot de l’artiste précise que tout le monde peut les utiliser sur elle à sa guise : « je suis l’objet ». Pendant toute la durée de la séance, elle portera l’entère responsabilité de ce qui se déroulera. Une quarantaine de personnes ont été invitées à cette soirée, ignorant tout de ce qui les attend ; la seule chose qu’ils sachent, c’est que leur présence est requise pour six heures : s’ils souhaitent sortir plus tôt, ce sera sans possibilité de retour.

Elle est seule, immobile, face à eux. Elle ne dit rien. Ne bouge pas. Ne plonge pas son regard dans les leurs. C’est d’eux que doit venir le mouvement. Ce sont eux qui vont être acteurs, qui vont être sujet. Cela peut sembler long, six heures, lorsqu’on se trouve dans une situation inédite, lorsqu’on n’a pas la moindre idée de ce qui va advenir. C’est pourtant court pour abdiquer les règles intégrées depuis toujours et s’approprier celles qui ont été redéfinies. C’est le temps que l’artiste a estimé nécessaire pour, précisément, que les individus se libèrent des conventions, des injonctions sociales, et puissent redéfinir en eux-mêmes les règles de leur conduite. 

C’est ce qui s’est passé au sein de cet espace clos que relate l’auteure. Le texte est court, d’une densité à couper le souffle, faisant en cela écho à la rapidité avec laquelle des hommes et des femmes ont pu s’affranchir de toute boussole morale et de toute faculté d’empathie. C’est évidemment oppressant, mais c’est surtout effarant. Car Marina Abramovic n’est pas un personnage de fiction, et la performance intitulée Rythm 0 s’est bien tenue dans les circonstances relatées par ce récit. Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger : comment aurais-je moi-même réagi ? Car s’il est une chose que cette expérience a pu démontrer, c’est qu’il est très simple de créer les conditions de l’émergence de la violence et de la cruauté, et celles-ci surgissent jusques et y compris chez les personnes les plus ordinaires... Voilà qui fait frémir.

lundi 24 août 2026

Le bureau des audacieuses

Mélanie Sadler

La Tribu, 2026


Les audacieuses qui nous sont présentées ici sont une poignée de femmes qui, à l’aube du XXe siècle, se donnèrent les moyens d’exercer un métier dont, à l’intar de tant d’autres, en particulier dans le champ intellectuel, les hommes prenaient bien soin de se réserver l’exclusivité : celui de journaliste. C’est ainsi que La Fronde vit le jour en 1897. Fondé par Marguerite Durand, bien connue pour son engagement féministe, ce quotidien était entièremement réalisé par des femmes, jusqu’aux typographes qui en assuraient la composition. Du côté de l’équipe de rédaction, Marguerite Durand s’était entourée de quelques figures de renom : parmi elles, Séverine.

C’est elle qui est au coeur de ce roman. Il en déroule le parcours hors du commun, à partir de sa rencontre décisive avec l’un des plus grands journalistes du XIXe siècle : je veux bien entendu parler de Jules Vallès. Car c’est bien lui qui la convainquit d’embrasser cette profession, qui la forma, et c’est elle qu’il choisit pour lui succéder à la direction du Cri du Peuple - relancé après son retour d’exil – ce qu’elle fit vaillamment après son décès, en 1885, malgré les fortes résistances internes. Celles-ci finirent cependant par l’emporter, dans une victoire à la Pyrrhus. Séverine quitta Le Cri et écrivit dans de nombreux journaux, jusqu’au moment où Marguerire Durand vint la trouver.

Séverine était – et reste – ce que l’on appelle aujourd’hui une femme inspirante. De tous les combats, elle ne se laissa jamais réduire à l’étroite condition féminine à laquelle elle fut constamment renvoyée, par son père puis par ses pairs. Si elle fut une ardente défenseuse des droits des femmes qu’elle contribua à faire avancer, elle prit toujours, en bonne vallésienne, le parti des opprimés, dénonçant la misère de la condition ouvrière. Et si elle s’égara un temps à La Libre Parole de Drumont – quand tout le journalisme institutionnel lui tournait le dos – elle s’engagea avec conviction aux côtés de Dreyfus, dont elle couvrit la révision du procès délocalisée à Rennes en 1899.

Ce roman brosse le portrait extrêmement vif d’une femme qui ne peut que susciter l’admiration. Certes, pour lui redonner vie, on aurait pu attendre un style un peu plus percutant, mais le rythme vif du texte et le caractère flamboyant du personnage emportent rapidement l’adhésion du lecteur. Et puis cette femme hors du commun a, aujourd’hui encore, tant à nous dire.


lundi 13 juillet 2026

Une histoire bien connue

Johann Chapoutot

L’Arche/Uppercut, 2026

 

Une nouvelle traduction de la pièce de Bertolt Brecht, La Résistible Ascension d’Arturo Ui, donne à Johann Chapoutot l’occasion d’y livrer un texte introductif. La collection « Uppercut » des éditions de L’Arche se proposent en effet de rapprocher le champ scientifique (histoire, sociologie, philosophie...) de celui de la littérature pour mettre en évidence sa puissance subversive.

Il s’agit donc ici de replacer la pièce dans son contexte historique (publiée en 1941, elle ne fut cependant pas jouée avant 1956), de retracer rapidement le cheminement intellectuel et politique de Brecht, et de mettre en lumière la dimension satirique d’un texte qui, derrière l’évocation d’une bande de mafieux à Chicago, relatait bel et bien les conditions de l’accession au pouvoir d’Hitler et de ses nervis.

Spécialiste de l’histoire du nazisme et de l’Allemagne, Chapoutot nous rappelle qu’Hitler ne s’est pas hissé à la tête du pays par la voie démocratique des élections (les nazis n’ont jamais remporté de scrutin national), mais qu’il y a été placé par une oligarchie politique et économique qui entendait ainsi contrer définitivement une gauche dont elle redoutait plus que tout de la voir accéder au pouvoir. Vous êtes peut-être surpris, tant cette affirmation est éloignée de ce que nous enseignent nos manuels d’histoire… Cela n’a pourtant rien d’un scoop et ne fait absolument pas débat parmi les historiens qui s’accordent sur ces faits.

Cette vision des années 30 s’assortit d’une litanie d’expressions telles que « poussée nazie » ou encore « peste » ou « marée brune », empruntant au champ lexical des sciences naturelles, comme pour exprimer une inéluctabilité contre laquelle il était impossible de s’élever ni même de résister. Une vision que le titre choisi par le dramaturge venait déjà battre en brèche. En distordant un terme qui sonne d’emblée étrangement à nos oreilles, puisqu’on parle généralemment de force ir-résistible, il s’élevait clairement contre l’idée de fatalité que l’on voulut imposer à l’époque… et que l’on continue de nous asséner aujourd’hui. La montée de l’extrême droite serait à nouveau inexorable - les mêmes intérêts en présence conduisant à la mise en œuvre des mêmes mécanismes : discréditer la gauche, et accréditer et diffuser les idées d’extrême droite pour mieux installer ses représentants au pouvoir.

Ainsi la lecture de la pièce de Brecht apparaît-elle d’une criante actualité (je vais à présent la lire), comme Chapoutot l’affirme bien à propos en guise de conclusion :

« Depuis quelques années, l’actualité du théâtre et de la thèse de Brecht se confirme. Face aux fictions et aux fadaises d’éditorialistes et d’animateurs ignares, on redécouvre la vérité du roman (…) et la valence historique et critique d’une fable qui, aux antipodes des fariboles, s’assigne pour principe et pour fin de dire le réel. »

C’est dire s’il nous faut résister aux discours de plus en plus hégémoniques que l’on nous sert à l’envi : non, rien n’est joué, et il n’y a pas de fatalité à voir les mafieux multi-condamnés par la justice parvenir à leurs sinistres fins.


Je vous invite à compléter cette lecture avec celle de L’Ordre du jour d’Eric Vuillard, qui relatait avec une remarquable précision la manière dont les grands industriels allemands s’entendirent à porter Hitler au pouvoir.

 



lundi 6 juillet 2026

Prélude à la goutte d’eau

Rémi David

Gallimard, 2026


De l’eau, il n’y en a plus beaucoup en ces années 2050 qui voient les canicules se succéder sans répit. Mais si cette situation entraîne des conséquences dramatiques sur la population mondiale, et plus encore dans les zones géographiques les plus exposées, cela n’empêche pas une poignée d’individus d’en tirer le meilleur parti. C’est le cas d’Erik Dolomont, un miliardaire ayant bâti sa fortune sur l’exploitation de la crise climatique.

Sa dernière idée en date ? Remorquer un iceberg depuis le pôle Nord jusqu’au Maroc pour permettre aux habitants de ce pays d’être approvisionnés en eau douce. Mais les ambitions affichées sont-elles aussi nobles qu’il le prétend ? Deux avocates en doutent fermement. Remuant ciel et terre, Meryem et la jeune Samira cherchent une faille juridique pour attaquer le magnat en justice au nom de la protection de l’environnement. Si Samira se montre si déterminée, c’est qu’elle est particulièrement bien placée pour connaître l’envers du décor et les véritables intentions qui animent Dolomont...

Bien que situé dans un futur - certes proche -, ce récit ne relève ni du genre dystopique ni même du roman d’anticipation dont il ne présente aucune des caractéristiques. Ce monde est en tout point semblable au nôtre – en particulier à celui que nous connaissons en cette période de chaleurs inédites : y est abordé ou suggéré tout ce qui constitue nos préoccupations et nos questionnements relatifs à l’avenir de notre humanité.

Riche en retournements et en coups de théâtre, ce roman sans esbrouffe nous entraîne dans diverses directions que l’on n’attendait pas et se révèle hautement addictif. A l’heure des congés d’été, un roman en somme idéal à glisser dans sa valise !


lundi 22 juin 2026

Voir venir

Lucile Novat

Editions du Sous-Sol, 2026

Les pensionnats constituent des mondes à part : coupés de l’environnement dans lequel ils se trouvent, leurs hôtes eux-mêmes, et souvent à dessein, y mènent une vie à part régie par des principes propres à ces lieux. Ainsi, au coeur de Saint-Denis, dans le département le plus pauvre de France métropolitaine, se trouve un établissement d’enseignement secondaire destiné exclusivement à des jeunes filles dont l’un des ascendants a été décoré de la Légion d’honneur. Leur sont réservées des conditions de travail exceptionnelles, propices à ce qu’on appelle la réussite, tandis que de l’autre côté des murs qui les isolent de l’extérieur, règne la plus grande précarité de moyens. Une situation propice à toutes les extrapolations…

Lucile Novat s’en est emparée pour produire un texte singulier, à la fois sensible et nimbé de mystère. A la manière de la cathédrale Notre-Dame chez Victor Hugo, les lieux acquièrent une forme d’autonomie, voire une dimension presque surnaturelle, et tout se passe comme si l’espace même du pensionnat régissait la psyché des personnages qui révèlent peu à peu leurs failles. Quatre adolescentes dont on découvre progressivement les cheminements respectifs y ont noué de puissants liens d’amitié, complété par la complicité qui les lie avec la surveillante Vanessa, originaire de Saint-Denis, dont le parcours a été quelque peu chaotique.

Comme une métaphore du territoire mental de ces toutes jeunes filles, la mise en scène de cet espace permet de révéler leurs doutes et interrogations, la plasticité de leur personnalité et les oscillations de leur état psychique. Il souligne avec délicatesse la vulnérabilité propre à un âge où l’on évolue sur une périlleuse ligne de crête pouvant faire basculer vers le meilleur ou vers le pire, sans que quiconque puisse soupçonner la possibilité d'un cataclysme. Une vertigineuse instabilité que la forme du récit rend admirablement palpable.

lundi 15 juin 2026

La romanesque histoire d’une cafetière nommée Moka

Celestina Bialetti & Alessandro Barbaglia

Liana Levi, 2026

 Traduit de l’italien par Jean-Luc Defromont

 

Drôle d’idée que celle de raconter l’histoire d’une cafetière ! Il faut dire que celle-ci est iconique. Et puis, venant d’Italiens, on soupçonne tout ce que cela peut drainer de symbole et d’imaginaire collectif. Mais à titre personnelj’avais surtout une énorme confiance en Barbaglia pour nous offrir un récit dont la dimension dépasserait de loin le strict cadre annoncé.

Cette fois, il ne s’agissait pas d’un roman mais d’un témoignage qu’il s’est chargé de recueillir en prêtant sa plume à Célestina Bialetti. Bialetti : un nom bien connu de l’autre côté des Alpes. S’il l’est beaucoup moins en France, nous nous représentons néanmoins parfaitement cette petite cafetière toute simple, aux lignes épurées, permettant de réaliser un excellent espresso. C’est Alfonso, le grand-père de Celestina, qui l’a inventée dans les années 30, en regardant sa femme utiliser une lessiveuse. Alfonso était une sorte de professeur Tournesol, davantage intéressé par la mise en oeuvre d’une idée inédite que par la diffusion de celle-ci, du moins à grande échelle. C’est son fils Renato qui s’en chargera. Lui, il avait le génie du commerce et avait compris avant tout le monde la puissance de la réclame. Il faut imaginer une Moka de plusieurs mètres de hauteur qui, telle une fontaine, versait en continu un liquide noir semblable à du café pour accueillir les visiteurs d’une foire populaire !

Alfonso et Renato, c’était un peu l’eau et le feu. Deux conceptions qui s’opposaient. Pour l’un, il fallait connaître personnellement ses ouvriers et donc, pour cela, s’en tenir à une forme d’artisanat ; l’autre, au contraire, entendait instaurer une distance claire et marquer sa position dominante. Tandis que l’usine qu’il avait fait construire ne cessait d’accroître sa production, que les effectifs grossissaient, Renato, dans l’Italie des années 70 et 80 qui voyait se développer manifestations, grèves et les conflits syndicaux dont il avait une sainte horreur, devenait une cible pour les Brigades rouges.

De l’entre-deux-guerres à l’aube du XXIe siècle, c’est aussi une histoire de l’Italie qui nous est contée à travers celle de cette famille, dans sa dimension tant intime que sociale.

Mais c’est une autre question qui traverse ce texte, de nature plus existentielle : celle de la recherche du bonheur. Les différents protagonistes, habités par des objectifs si divers, l’ont-ils trouvé ? Savent-ils même de quoi celui-ci peut être fait et après quoi, dans le fond, ils courent vraiment ? Sans doute chaque individu n’a-t-il pas trop d’une vie entière pour répondre à ces interrogations…

 

 

lundi 8 juin 2026

Les amours de George

Stéphane Guégan

Gallimard, 2026

Il y a 150 ans, le 8 juin 1876, disparaissait George Sand : l’occasion de rendre hommage à son talent, à son engagement, à sa personnalité hors du commun. Ainsi l’historien et critique d’art spécialiste du XIXe siècle Stéphane Guégan s’est-il fendu d’un texte au titre éloquent : Les Amours de George. Je ne vous apprendrai rien, celles-ci furent nombreuses et ses amants prestigieux. De sa rencontre avec Sandeau qui accompagna son entrée en littérature à sa tumultueuse liaison avec Chopin en passant par la non moins fiévreuse aventure vénitienne qu’elle partagea avec Musset, sa vie sentimentale est amplement documentée.

Pourquoi s’y intéresser, du reste ? Si ce n’est parce que cette part intime de son existence révèle combien l’écrivaine s’était affranchie des conventions et des fondements d’une société qui, plus qu’à toute autre époque, privait les femmes de toute forme d’indépendance. Mettre ses amours en lumière n’a de sens que si on la met en regard de ce qu’elle défendait jusque dans ses écrits.

Aussi dresser le catalogue – déjà bien connu – de ses soupirants sans évoquer son œuvre ni son geste d’écrivain est-il parfaitement vain et, oserais-je dire, d’une affligeante médiocrité. C’est pourtant bien à un navrant name dropping que se livre Guégan, qui n’omet rien des déboires de Mérimée ou d’un ami avocat qui n’eurent pas l’heur de partager la couche de la célèbre autrice.

Certes, on peut dire que le titre de ce livre tient toutes ses promesses et qu’il n’y a guère tromperie sur la marchandise. Mon erreur aura été de croire que le texte allait dépasser ce tout petit périmètre. Mais vous voici prévenus...

mardi 2 juin 2026

L’automne d’André Derain

Michel Bernard

Les Belles Lettres, 2026



Le 31 octobre 1941, André Derain débarquait Gare de l’Est. Il devait notamment y retrouver Vlaminck, Van Dongen et Landowski, directeur de l’école des Beaux-Arts, bref une partie de la crème de l’avant-garde artistique française. Ils répondaient ainsi à l’invitation de l’Occupant à se rendre en Allemagne afin de découvrir combien ce pays connaissait lui aussi une vitalité créative. La contrepartie de leur participation à cette vaste opération de propagande ? La libération de prisonniers français détenus de l’autre côté du Rhin. Une démarche qui ne leur sera évidemment pas pardonnée à la Libération. D’autant que du retour de captifs français, il ne fut plus jamais question après leur retour.


Dès le départ, le malentendu est patant : si les Allemands entendaient faire la promotion de leur patrimoine culturel, les Français imaginaient quant à eux prendre une forme de revanche du goût et de la finesse sur la brutalité et la grossièreté. Et puis, les conditions de la libération de prisonniers n’ont jamais été précisées : combien d’individus ? sur quels critères ? sous quels délais ?


Comment Derain a-t-il pu accepter de se prêter à une telle démarche ? C’est sans doute ce que Michel Bernard a cherché à mettre en lumière. Il commence donc par revenir sur l’année 1925, lorsque Derain, au faîte de son succès, fréquentait le tout-Paris intellectuel chez son marchand Paul Guillaume. Il était alors l’ami de Breton, Aragon, Matisse ou Braque. Derain aurait-il dû consulter ce dernier avant de répondre à l’invitation qui lui a été faite ? C’est la question qu’il se pose lorsque, assailli par le doute, il prend place dans le train qui les emmène, ses compagnons et lui-même, vers Munich.


L’essentiel du récit se déroule le temps de ce trajet aller-retour en train, au cours duquel le peintre se remémore ses amitiés avec ses pairs. Pour Bernard, c’est l’occasion de rappeler la trajectoire et les positions de chacun - Matisse, Vlaminck, Braque, mais aussi Apollinaire, autant de personnalités marquées - parfois jusque dans leur chair - par la Première Guerre mondiale. Qu’auraient fait ceux qui ont disparu, comme son marchand et grand ami Guillaume, ou ceux, tel Georges Braque, dont la peinture ne plaisait pas suffisamment à l’occupant allemand pour qu'il fût sollicité ? 


L’auteur nous montre un Derain se demandant constamment s’il n’est pas en train de se fourvoyer, tentant vainement d’échapper aux photos de groupe offertes aux journalistes, se cramponnant à l’idée de pouvoir sauver ne serait-ce qu’une poignée de ses compatriotes, puis resté reclus dans son atelier jusqu’à la fin de la guerre, espérant ainsi faire oublier ces deux semaines passées chez l’ennemi. 


Mais en 1945, année sur laquelle se clôt le livre, ce voyage remonte. Que reste-t-il désormais de lui ? Un prestigieux roi de Montparnasse ou un collabo dont nombreux sont ceux à réclamer la mise au ban ? Grâce à ses liens d’amitié avec Picasso et Aragon, il voit un temps s'éloigner les accusations pesant contre lui, sans toutefois retrouver son lustre d’antan. Désabusé, rongé par un sentiment si ce n’est de culpabilité, au moins par celui d’avoir manqué de clairvoyance, Derain tente de poursuivre une oeuvre à laquelle il ne sait plus quel sens donner. Le tableau intitulé La Déportée, qu’il aurait peint en 1945 et qui est reproduit dans la postface du texte, est-il censé témoigner du remords ou du sentiment d’erreur qui avait saisi le peintre ? 


Ce texte n’apporte apparemment pas de réponse. Néanmoins, par le point de vue qu'il offre, porté par un narrateur omniscient, il m'a semblé inviter le lecteur à exonérer le peintre de toute responsabilité. Je manque personnellement d'éléments pour me forger une opinion - je n'avais même pas connaissance de ce voyage avant d'entreprendre la lecture de ce récit - et me garderais bien, donc, de formuler un jugement. C'est plutôt ce qu'il fait résonner aujourd'hui  qui m'a semblé intéressant, car les questions qu'il pose sont celles de la place de l’art, du rôle que les artistes sont amenés à endosser dans le corps social, fût-ce à leurs corps défendant, et de l’enjeu que constitue la production artistique - ce que l’on appelle aujourd’hui le soft power. Peut-on transiger avec ceux qui nous menacent ? Peut-on accepter qu'artistes et oeuvres soient mis au services d'intérêts qui les dépassent ? Peut-on accepter de s'y soumettre tant que l'on ne se sent pas soi-même directement impacté ? Autant de questions qui s'imposent aujourd'hui à nous avec une brûlante actualité... et que l'exemple de Derain peut contrinuer à éclairer. 


jeudi 28 mai 2026

Un printemps avec Arsène Lupin

Grégoire Bouillier
Les Equateurs, 2026


Autant annoncer la couleur : je n’ai jamais ouvert le moindre Arsène Lupin. En dépit de la série télévisée emmenée par Georges Descrières qui fit les délices de mon enfance, ce n’est donc pas pour lui que j’ai entrepris la lecture de ce récit. Au contraire, j’aurais rapidement passé mon chemin s’il n’avait été signé d’un écrivain que j’apprécie tout particulièrement. Je me suis même tout d’abord demandé avec une pointe de dépit pourquoi il avait choisi un tel sujet. Mais vu le personnage (et je parle bien là de l’auteur), cet exercice de commande devait avoir une saveur particulière…


Bingo ! Ce livre, c’est du Bouillier pur jus ! Car si, conformément au cahier des charges de la collection, il nous révèle bien des aspects de la vie de Maurice Leblanc et de son célèbre héros, il en profite surtout pour échafauder tout une série d’hypothèses visant notamment à cerner ce qui a présidé à la naissance de cette série à succès. Ce faisant, il interroge le geste créateur, ainsi que les enjeux et les pouvoirs de la littérature. Pour Bouillier, c’est évidemment l’occasion de sonder son propre rapport à l’écriture. Et, tout comme dans Le Syndrome de l’Orangerie, il ne manque pas de nous renvoyer à nos propres expériences de lecture, insistant sur l’idée qu’une oeuvre est une forme de co-construction entre son créateur et celui ou celle qui la reçoit.


Ainsi cette plongée pleine de malice dans l’univers d’Arsène Lupin dépasse-t-elle de très loin son cadre et se révèle-t-elle tout à fait jubilatoire. Je me suis encore une fois régalée à lire cet auteur si peu conventionnel et, cerise sur le gâteau, il a éveillé ma curiosité quant aux aventures du gentleman cambrioleur. Peut-être un de ces jours le retrouverez-vous par ici…