Entretiens

mardi 28 novembre 2023

Objectif Zéro


Anthony McCarten
Denoël, 2023


Traduit de l’anglais (Nouvelle-Zélande) par Frédéric Brument




Ils sont dix. Dix hommes et femmes dont la candidature a été retenue dans le cadre d’un programme expérimental élaboré en partenariat entre la CIA et une célèbre firme privée. Leur objectif ? Disparaître des radars et demeurer invisibles pendant un mois entier. S’ils y parviennent, il remporteront la coquette somme de trois millions de dollars. Mais la tâche va être rude. Initiative Fusion dispose des outils technologiques les plus performants et a développé des programmes de recherche d’une précision chirurgicale. Pour cette entreprise, l’enjeu est de taille. Il s’agit de démontrer qu’elle dispose de tous les moyens permettant d’identifier n’importe quelle personne, de tout savoir de ce qui la concerne, d’anticiper le moindre de ses faits et gestes et de suivre en temps réel chacun de ses mouvements. Pour la CIA, qui n’a pas vocation à intervenir sur le sol national, l’objectif est de contourner cette limite territoriale en déléguant un certain nombre de missions à un tiers. L’ambition affichée ? Assurer la protection et la sécurité des citoyens américains.


Comme vous l’imaginez aisément, l’un des candidats donnera pourtant du fil à retordre à ses poursuivants. Il faut dire que sa motivation ne relève peut-être pas du seul appât du gain… rendant sa détermination indéfectible. 


Au rythme de chapitres très courts, Anthony McCarten déroule son intrigue à fond de train et ne se prive pas de distiller quelques retournements bien sentis. A mesure que s’égrène le compte à rebours, la tension monte de part et d’autre. Les louables intentions initialement formulées résisteront-elles au risque de plus en plus palpable de voir l’échec advenir ? 


Avec ce roman haletant dont on tourne les pages avec une délectable impatience, l’auteur lève le voile sur le développement des techniques de surveillance et interroge tant notre possibilité de conserver une part d’intimité que les conditions de sauvegarde de nos données personnelles. Si le livre est particulièrement plaisant à lire, le propos est quant à lui terriblement glaçant…


 

lundi 20 novembre 2023

Le grand soir

Gwenaël Bulteau
La Manufacture de Livres, 2022



Un polar se situant au tout début du XXe siècle, nous plongeant au coeur des grèves et des manifestations du 1er Mai à l’époque où celui-ci n’avait rien d’une fête mais tout d’un affrontement au cours duquel on pouvait perdre sa vie ne pouvait que susciter mon intérêt. On se battait alors pour la journée de 8 heures, revendication fièrement affichée sur la façade de la Bourse du Travail, à deux pas de la place de la République, le 1er mai 1906. Dans les jours qui précédèrent, nombre de Parisiens aisés fuirent la capitale, craignant le désordre et la révolte. La mobilisation policière fut colossale et les échauffourées, violentes. Il y eut des centaines d’arrestations.


L’année précédente, les funérailles de Louise Michel avaient mobilisé une foule considérable. C’est entre ces deux événements que se déroule l’intrigue de ce Grand soir. A la veille du défilé, la jeune Lucie Desroselles recherche en effet sa cousine Jeanne, une bourgeoise en rupture de ban disparue un an plus tôt, après avoir suivi le cortège funéraire. Celle-ci a-t-elle délibérément coupé les ponts avec sa famille ou bien lui est-il arrivé malheur ? Telle est l’énigme que se propose de résoudre la jeune femme.


Par où commencer ? Peut-être en disant que le personnage de Lucie ne m'a absolument pas convaincue : ni en opposition à son milieu ni en accord avec lui, surgie d’on ne sait vraiment où, sans caractère affirmé, je n’ai pas cru un instant à la possibilité qu’elle puisse effectuer une telle démarche de justicière. Quant aux autres personnages, ils entraînent le roman sur des voies secondaires dont je n’ai pas vraiment saisi l’intérêt. Résultat, l’intrigue se dilue péniblement et lorsque la clé du mystère principal nous est livrée, ça fait pschitt ! Quant à Histoire avec un grand H, on s'en tient à de l'anecdotique qui n'offre rien d'autre que de la confusion. Et il faudra m'expliquer pourquoi l’auteur a voulu intégrer l’épisode des funérailles de Louise Michel, qui ne joue aucun rôle dans l’économie de l’intrigue. L’auteur, qui navigue tout au long du roman d’une région et d’un personnage à l’autre, m’a donné le tournis et, en multipliant les scènes caricaturales, a échoué à peindre le tableau d’une époque où « le grand soir » était un horizon plein d’espoir. Dommage, la promesse était pourtant belle.


vendredi 10 novembre 2023

Léa V.

Jérémie Lefebvre
Inculte, 2023



 

Peut-être vous êtes-vous déjà arrêté devant l’une des affiches publicitaires sur lesquelles Léa Seydoux promeut les produits Louis Vuitton. En tout cas, moi oui. Jérémie Lefebvre aussi. La différence entre lui et moi, c’est que je me suis contentée de ruminer le sentiment de colère que cette image suscitait confusément en moi avant de passer mon chemin, quand lui l’a creusé, l’a trituré, a interrogé son indignation jusqu’à en faire ce petit livre d’une exquise insolence, aussi drôle que percutant.

 

Car enfin, à quoi peuvent bien rimer ce regard hautain, cette posture tournant résolument le dos à une œuvre d’art ainsi ravalée au rang de papier peint et ce matraquage sur des arrêts de bus que les clients potentiels de la marque ne doivent pourtant pas beaucoup fréquenter ?

 

Qu’est-ce qui a bien pu passer par la tête de Léa Seydoux, se demande l’auteur, pour accepter ce contrat « d'un montant strictement confidentiel » ? La star, en outre héritière de l’une des plus grosses fortunes de France, aurait-elle connu une petite difficulté passagère ? Après tout, les imprévus financiers ne sont pas réservés aux seuls revenus modestes : des travaux importants à effectuer ou une petite tracasserie ayant trait au système fiscal français ont vite fait de vous tomber sur le coin de la figure… A moins que la signature de ce contrat n’ait fait suite à un pari perdu lors d’une soirée bien arrosée avec ses copines actrices : la première qui se vautrait devenait l’égérie d’une marque « vraiment atroce », à définir selon leurs propres critères... Ou alors, suivant un penchant personnel, Léa Seydoux avait-elle simplement eu envie de remettre au goût du jour « le look vieille bourgeoise ». Ou bien encore, contre toute attente, Léa était-elle dans le fond une virulente gauchiste ayant pour objectif de susciter chez ses concitoyens un sentiment de dégoût si vif que le spectacle humiliant d’un mépris de classe exhibé au nez du peuple allait exciter sa colère au point que celui-ci allait enfin se soulever pour renverser le système qui l’opprimait…

 

Avec une fausse ingénuité et surtout une bonne dose d’ironie, Jérémie Lefebvre imagine ainsi une litanie de motifs qui auraient pu conduire l’actrice à incarner la célèbre marque, afin de souligner l’obscénité de cette campagne publicitaire, mais plus encore l’arrogance d’une classe animée par une insatiable et dévastatrice soif de profit. 

 

Si le procédé et le propos ne sont pas neufs, ce pamphlet présenté sous la forme d’une lettre adressée à l’intéressée est un bijou de causticité, d’autant plus opérant que l’auteur interroge dans un deuxième temps la validité de son propre texte à travers le dialogue engagé avec son éditeur. Si j’ai beaucoup ri à la lecture de ce bref opus, j’en ai surtout apprécié la pertinence. J’imagine que certains trouveront le propos outrancier, mais une chose est sûre, il décrypte parfaitement les images dont nous sommes matraqués. Pour moi, c’est tout simplement une œuvre de salut public.

lundi 6 novembre 2023

Sarah, Susanne et l’écrivain

Eric Reinhardt
Gallimard, 2023



Reinhardt est sans conteste le champion du brouillage des cartes littéraires. Fiction ou réalité, avec lui on ne sait jamais très bien où l’on en est, et la mise en abîme est son mode opératoire de prédilection. Etant moi-même en tant que lectrice assez friande du genre, je n’allais pas laisser passer le nouvel opus de cet écrivain dont j’avais déjà exploré avec délices quelques-uns des vertigineux labyrinthes littéraires…


Mais cette fois, quelque chose changeait : il annonçait d’emblée les règles du jeu. Une femme l’avait contacté pour lui raconter son histoire afin qu’il en fasse un roman. Ce qu’il avait accepté. Ainsi, sous sa plume, Sarah (mais s’agit-il de son véritable prénom, ou bien était-ce déjà une fiction ?) devenait-elle Susanne. Reinhardt ne serait pas Reinhardt s’il s’était contenté de transposer simplement le récit dont il avait été le destinataire (si toutefois ce point de départ trouvait bien son origine dans la réalité). Les deux faces de ce même personnage, le « réel » et le fictif - allaient donc cohabiter au sein de l’oeuvre, et l’auteur allait lui-même devenir le protagoniste de son roman, invitant ainsi le lecteur à être le témoin de cette transmutation…


C’est à travers le dialogue qu’il entretient avec Sarah que l’écrivain déroule l’histoire de Susanne, celle d’une quadragénaire insatisfaite par sa relation de couple, malgré une apparence de parfait accomplissement. Prenant conscience, après vingt-deux ans de vie commune et deux enfants, de la faiblesse de sa position financière et patrimoniale ainsi que du manque d’attention dont elle fait désormais l’objet de la part de son mari, Susanne lui lance un ultimatum qui va bientôt se retourner contre elle. Reinhardt brosse ainsi le portrait d’une femme dont la situation, pour être odieuse, n’en revêt pas moins un caractère tristement banal. Cette première brique de la trame narrative ne pouvait me laisser indifférente - même si j’ai été assez dubitative quant à certaines digressions lorsque le personnage de Susanne commence à perdre pied et le récit à s’égarer dans des méandres superfétatoires. Peut-être touchait-on là aux limites d’une architecture complexe ? Or c’est bien là que réside le principal enjeu de ce roman et en constitue à mes yeux le véritable intérêt.


Si la réflexivité du texte, la mise en abîme et l’autofiction sont aujourd’hui presque devenues une tarte à la crème de la création littéraire, Reinhardt semble se délecter à augmenter encore la confusion en invitant le lecteur dans son jeu. Car Sarah est bien une lectrice de l’écrivain avant que de devenir la co-autrice en même temps que le matériau de sa nouvelle oeuvre, et retournera au statut de lectrice au terme du roman. Entre-temps n’auront cessé de se superposer la figure de Sarah et de son double fictionnel Susanne. Le « vrai » lecteur, pourtant averti et vigilant, sera-t-il en mesure à tout moment d’identifier l’une ou l’autre ? Rien n’est moins sûr…


En s’attachant à casser les codes du roman classique, en prétendant d’emblée poser les limites d’un espace fictionnel devenant aujourd’hui de plus en plus floues afin de mieux démontrer le caractère vain d’une telle entreprise, Reinhardt poursuit brillamment son travail d’exploration : qu’est-ce que la matière littéraire ? De quoi la fiction se nourrit-elle ? Qu’est-ce qui caractérise le travail d’écrivain ? Quelle est la place du lecteur ? Quel rapport une personne réelle entretient-elle avec un personnage de roman?

Des questions qui débordent parfois l’espace de la littérature pour se poursuivre sur un terrain juridique. Le roman doit-il s’affranchir absolument du réel pour conquérir le statut d’oeuvre littéraire ? Une conception qui déchire le jury du Goncourt depuis plusieurs années. Trouvera-t-il un terrain d’entente en couronnant Eric Reinhardt ? Réponse demain.



     



mercredi 1 novembre 2023

Veiller sur elle

Jean-Baptiste Andrea
L’Iconoclaste, 2023

Prix Goncourt 2023



Je sais que je vais aller à rebours de la grande majorité des avis et que je vais m’attirer les foudres de la blogosphère, mais que j’ai trouvé ce roman ennuyeux ! Parce que 600 pages ou presque, même lorsque l’écriture n’est pas exigeante, c’est quand même bien long…


Je passerai rapidement sur l’histoire, qu’à titre personnel j’ai trouvée sans grand intérêt. Disons pour résumer qu’il arrive un certain nombre de péripéties plus ou moins crédibles à un jeune garçon pauvre devenu le plus grand sculpteur après Michel-Ange - excusez du peu - qui se lie d’une amitié amoureuse avec une aristocrate dont il devient l’alter ego, à défaut de pouvoir l’épouser. Le tout sur fond de montée du fascisme, contexte historique qui ne sert guère plus que de décor sans profondeur. Si je me suis accommodée de la grandiloquence et des lieux communs qui nous sont servis à cette occasion, je me désole en revanche de n’avoir rien lu ou presque sur l’origine du geste créatif, la conception de l’art, de n’avoir trouvé aucune réflexion sur l’impression foudroyante que peut produire une œuvre et l’empreinte indélébile qu’elle laisse sur celui qui la regarde - alors même que cette question se trouve au cœur du roman, la piéta de notre artiste ayant dû être soustraite aux yeux du public, mis en danger par l’intensité des effets qu’elle procurait - un genre de syndrome de Stendhal, en somme. Bref, on s’en tient à l’anecdotique et on reste désespérément en surface du sujet.


Mais après tout, chaque lecteur a ses propres attentes, et sans doute les miennes étaient-elles trop éloignées du dessein de l’auteur qui - tant mieux pour lui - en a conquis de nombreux autres.


Tout cela ne serait rien si ce texte à l’écriture quelconque - pour l’avoir entendu s’exprimer sur RFI, l’auteur affirme lui-même ne pas vouloir se distinguer par son style - n’était émaillée de sentences définitives prétendant nous asséner des vérités révélées qu’il consentirait à nous délivrer. Combien de fois n’ai-je pas levé les yeux au ciel en lisant des considérations telles que : « J’avais dix-huit ans, et à dix-huit ans, personne ne veut ressembler à qui il est vraiment. » ; « Personne ne fait jamais rien de mal, la beauté du mal étant précisément qu’il ne demande aucun effort. Il suffit de le regarder passer. » ; ou encore « Rome était une amie. De Florence, j’étais amoureux. Il n’y a qu’une lettre de différence entre ville et fille. » etc, etc… 


Peut-être ne serais-je pas aussi sévère si l’enthousiasme - qui ne laisse pas de me surprendre - n’était aussi général, et surtout si cet ouvrage ne figurait pas dans le carré final du Goncourt, dont le jury semble d’année en année plus déchiré par des querelles intestines que préoccupé de littérature. Aura-t-il in extremis un sursaut de lucidité ? Rendez-vous lundi prochain pour le savoir.