Entretiens

mercredi 27 avril 2016

Le Cercle

Dave Eggers

Gallimard, 2016


Traduit de l'américain par Emmanuelle et Philippe Aronson


1984 au XXIe siècle.

Ce roman commence de manière tout à fait banale. En Californie, la jeune Mae Holland débarque sur le campus où le Cercle, la firme qui l’a embauchée, a installé ses locaux. Elle est éblouie tant par la modernité des lieux que par l’attention portée par l’employeur à ses collaborateurs : suivi médical scrupuleux, prise en charge totale des soins, mise à disposition de structures sportives, proposition d’activité culturelles d’une incroyable diversité, conférences, fourniture gracieuse de toutes sortes de produits dernier cri, cafétérias design et conviviales... Des groupes de rock viennent se produire, des fêtes sont constamment organisées... Pour la firme, rien n’est trop beau pour ses collaborateurs : si ceux-ci sont épanouis et en bonne santé, l’entreprise en sera la première bénéficiaire.

Tout ce qui se passe au sein du campus est publié sur les réseaux sociaux. Chaque collaborateur possède son propre compte, grâce auquel il est informé en temps réel de toutes les manifestations où il peut se rendre, peut être contacté à tout moment par ses supérieurs hiérarchiques ou les autres membres de l’entreprise et est invité à commenter les différents événements - que ceux-ci le concernent ou non. Chacun est en permanence connecté avec le reste de la communauté.

Le trio de jeunes entrepreneurs qui a fondé le Cercle est extrêmement fier de sa création. Si fier qu’il ne songe qu’à l’étendre à l’ensemble du monde. Et quels meilleurs ambassadeurs pourrait-il avoir que ses propres employés ? Ne sont-ils pas heureux de profiter de tout ce qui leur est proposé ? Le suivi médical et le système de prévention dont ils bénéficient ne leur permettent-ils pas de réduire les risques de maladie ? Leur avis n’est-il pas réellement pris en compte ? La sécurité n’est-elle pas maximale et ne permet-elle pas d’éradiquer toute forme de délinquance et de criminalité ?
Pour en faire la preuve, Mae accepte de devenir « transparente », c’est à dire de porter une micro-caméra qui permet aux internautes du monde entier de la suivre vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Dans le même temps, le Cercle développe un programme permettant de numériser tous les documents et toutes les données existant sur tout et sur tout le monde : plus rien ne doit rester secret. Si tout devient accessible, plus de place à la corruption, aux malversations, aux crimes...

Sous le couvert d’une société idéale capable de protéger les individus contre toute forme de menace, Dave Eggers dessine progressivement les contours d’un monde totalitaire où chacun s’expose au regard des autres. Ce faisant, il met en garde contre les effets pervers des réseaux sociaux, qui mettent à mal la sphère privée. Non sans une pointe d’ironie parfois, il souligne les excès auxquels nous invitent Facebook et consort. Qui n’a jamais perdu des heures à faire défiler des posts sans intérêt sur son fil d’actualité, likant tel ou tel message, scrutant le succès rencontré par ses propres publications ?
Poussé à l’extrême, ce système met totalement à nu les individus qui peuvent ainsi perdre jusqu’à la part la plus intime de leur être. Mais ils perdent aussi et surtout leur libre-arbitre et leur liberté.

Ce roman propose une peinture sans concession de notre société, à la fois exhibitionniste et voyeuriste, et sur les risques qu’elle engendre. Quoique avec un style sans aspérité, l’auteur développe habilement son intrigue et pointe de manière souvent pertinente nos travers contemporains.
Il me semble néanmoins que ce pavé de plus de cinq cents pages aurait gagné à être un peu élagué pour être encore plus percutant. Son propos aurait ainsi gagné encore en puissance. Un propos qui fait cependant froid dans le dos...

samedi 23 avril 2016

Comédie française - Ça a débuté comme ça

Fabrice Luchini

Flammarion



Une autobiographie en forme de déclaration d'amour à la littérature.

Autant vous l’avouer d’emblée : je suis une fan inconditionnelle de Fabrice Luchini ! Je l’ai vu sur scène, je vois volontiers les films dans lesquels il joue et j’adore l’écouter à la radio lorsqu’il y est invité. Je ne trouve jamais qu’il cabotine de trop, c’est dire !
Pourtant, je n’étais que moyennement attirée par son livre. Je craignais de ne pas vraiment retrouver le personnage… Ou plutôt j’avais peur qu’il ne passe pas la rampe de l’écriture. Il a un débit, un phrasé et, au-delà, une manière de développer sa pensée qui me semblaient si intrinsèquement liés à la parole orale que je redoutais que cela se transforme en une matière lourde qui aurait peut-être pu altérer l’image que j’avais de lui.
Eh bien pas du tout ! Brillant, plein d’humour et d’auto-dérision, Luchini passe l’écrit avec talent et succès !

En lisant son livre, on balance souvent entre une certaine émotion et un franc éclat de rire. Luchini parle avec sincérité de son parcours atypique. Apprenti coiffeur ayant quitté l’école à 14 ans, rien ne le destinait à devenir comédien. Rien ne le destinait surtout à devenir ce comédien. Un comédien amoureux des textes, qui les prend à bras-le-corps et les interroge avec d’autant plus d’opiniâtreté qu’il les a découverts seul. Il se permet de les explorer avec une enviable liberté. Pas de discours pontifiant. Pas de préjugé ni de prêt-à-penser qui lui auraient été transmis par de quelconques mandarins (même s'il en a finalement rencontrés, comme Barthes - un épisode extrêmement savoureux !). Il est à l’écoute de ce que les mots des écrivains font résonner en lui. Il accueille les textes avec fraîcheur et spontanéité. Il s’en empare et s’en imprègne, vit avec pendant des mois ou des années, il se laisse littéralement habiter par eux. Et puis, il a cet art qui n’appartient qu’à lui de les amener dans notre vie pour qu’ils continuent de faire sens et montrer ainsi comme les textes même les plus classiques peuvent interroger notre époque.
C’est ce qui me touche chez lui : ce rapport charnel avec les phrases, avec les mots, avec le moindre signe de ponctuation. J’aime cette inlassable fréquentation qu’il peut avoir d’un auteur. Cet amour inconditionnel qu’il éprouve. Sa flamme est communicative. Il n’est qu’à l’entendre dire Céline.

La littérature est entrée par hasard dans sa vie et l’a irriguée, lui a donné une sève incomparable. C’est de cela qu’il témoigne dans ce livre. Chez lui, la littérature n’a rien de sacré, elle s’adresse à tous. Luchini parvient comme personne à la confronter à la trivialité de la vie. Il répète des phrases ou même de simples mots qui l’interpellent comme des incantations, comme pour faire advenir la beauté et la poésie au coeur de la banalité de l’existence.

Si vous aimez Luchini, ne vous privez pas de le lire. Vous sourirez souvent, rirez aussi, serez touché par ce personnage qui pointe les excès et les absurdités de notre société. Sous le masque du clown, Luchini n’en finit pas d’explorer ce lien essentiel, existentiel, qu’il entretient avec la littérature. Et ça fait du bien.


Ecoutez-le aussi dans A voix nue, diffusé en 2015 sur France Culture (le premier de cinq épisodes)




lundi 18 avril 2016

Mini-concours Ciel d'acier de Michel Moutot

Tadaaam !




Le tirage au sort a eu lieu ce soir.
J'ai donc les noms des trois heureuses gagnantes :

Eva
Lili
Papillon

Je vous invite à m'envoyer vos coordonnées sur Facebook en MP.

J'aurais aimé pouvoir l'offrir à tout le monde, mais c'est la loi du genre…

Que cela ne vous empêche pas de le lire, c'est un merveilleux roman !

Je vous remercie toutes pour votre participation et pour vos chaleureux messages, qui m'ont fait super plaisir ! J'espère trouver d'autres occasions de rencontrer des écrivains… et de vous faire peut-être gagner d'autres livres.

Et surtout un grand merci à Michel, pour sa gentillesse, sa disponibilité et son enthousiasme !

dimanche 17 avril 2016

La Grande Arche

Laurence Cossé

Gallimard, 2016



D'un sujet plutôt technique, mais aussi très politique, l'auteur a su tirer une passionnante épopée !

Une fois n’est pas coutume, les chroniqueurs du Masque et la Plume étaient unanimes à saluer la parution du dernier livre de Laurence Cossé! Une question semblait toutefois les diviser : savoir s’il s’agissait ou non d’un roman.
C’est que la matière même de ce texte est tellement rocambolesque qu’il suffisait d’en faire le simple récit - encore fallait-il tout le talent de l’auteur - pour offrir au lecteur ébahi l’incroyable odyssée qu’est l’histoire de la Grande Arche de la Défense ! 

Avec l’Opéra Bastille, la Pyramide du Louvre, l’aménagement du parc de la Villette ou la Très Grande Bibliothèque, ce monument fait partie des grands travaux voulus par François Mitterrand pour laisser sur la Ville lumière l’empreinte tangible de son « règne ». Le projet d’aménagement de cette zone avait cependant été initié du temps de Georges Pompidou. Mais quant à définir la forme architecturale du bâtiment à venir, la polémique était si vive, s’agissant de savoir s’il devait s’inscrire ou non dans la perspective définie par la Concorde et l’Arc de Triomphe, que ni ce président ni son successeur ne parvinrent à le réaliser. Il fallut l’implacable volonté de Mitterrand et l’apparition d’un architecte poète pour que l’édifice voit enfin le jour.
Aujourd’hui, lorsqu’on voit ce bâtiment, on n’imagine pas l’hallucinante histoire qui est la sienne. D’abord parce sa forme est d’une simplicité biblique. Un cube, ni plus ni moins. C’est d’ailleurs ainsi que le nommait son créateur, le Danois Spreckelsen : c’était son Cube. Mais les choses les plus élémentaires sont souvent les plus difficiles à maîtriser. Cette Arche, comme on la nomme à présent, constitue en fait une véritable prouesse technique. Sa construction fut une succession de défis que s’efforcèrent de relever ingénieurs et entrepreneurs. Avec plus ou moins de bonheur...

Le livre de Laurence Cossé, remarquablement documenté, est le fruit de plusieurs années de recherches et de travail. Mais jamais on n’a l’impression de lire une ennuyeuse synthèse historique. D’abord parce que cet auteur possède un véritable talent de narration et un sens de la formule tout à fait incisif. Ensuite parce que les héros de cette épopée sont des personnages absolument hors du commun.
Nul besoin de présenter Mitterrand. Il apparaît ici tel qu’en lui-même : un sphinx déjà rompu à l’exercice du pouvoir, entouré d’une cour prompte à exécuter le moindre de ses désirs...
Celui que l’on connaît moins, en revanche, c’est Johan Otto von Spreckelsen, dit Spreck. C’est pourtant l’architecte danois qui remporta le concours international qui avait été organisé, alors même qu’il n’avait jusqu’alors construit qu’une maison et quatre églises...

Spreck avait dessiné un rêve. Il fallait désormais le bâtir...
Lui furent adjoints les services d’un architecte français, Andreu, pragmatique et expérimenté, qui devait conduire les travaux et trouver les réponses techniques aux improbables défis posés par le projet de Spreck.

A lire ce roman, on se demande comment la Grande Arche a pu voir enfin le jour et par quel miracle elle tient encore debout ! Contraintes techniques, conflits de personnalités et d’intérêts, changement de gouvernement, dépassements et restrictions budgétaires... tout s’est conjugué pour empêcher que le rêve ne s’accomplisse. Spreckelsen en est mort, il a refusé de signer son œuvre, mais l’Arche est là et elle compte désormais parmi les grands monuments parisiens...

Si le livre de Laurence Cossé est passionnant, c’est qu’il dévoile tout l’envers du décor : enjeux de pouvoir - on se croirait chez les Médicis! -, retournements économiques et politiques, pressions financières, enfin - et peut-être surtout - le hiatus qui peut exister entre une expression artistique et sa mise en œuvre concrète, avec tout ce que cela implique en termes de contraintes techniques et de coûts... 

L’autre attrait du livre - et non des moindres - est la mise en lumière de ce qu’on pourrait nommer « l’esprit français ». En effet, le Danois Spreckelsen ne comprit jamais le fonctionnement de ce pays qui lui avait réservé un accueil triomphal, mais ne lui sembla jamais respecter son œuvre. Avec finesse, humour et ironie parfois, Laurence Cossé souligne le fossé qui sépare deux cultures. Elle fait ainsi un portrait de notre peuple, sans complaisance mais sans aigreur, avec même, m’a-t-il semblé, une pointe de tendresse.

Un récit très riche, donc, très instructif, qui a la saveur d’une grande épopée. Un vrai plaisir de lecture dont vous auriez bien tort de vous priver !







jeudi 14 avril 2016

En aparté avec Michel Moutot


Né en 1961, Michel Moutot est journaliste pour l’Agence France Presse depuis 1985.
En 1999, il a obtenu le prestigieux prix Albert-Londres pour sa couverture de la guerre au Kosovo. En 2001, il a reçu le prix Louis-Hachette pour le travail qu’il a effectué à New York lors des attentats du 11-Septembre. 
  
En 2015, il a publié son premier roman, Ciel d’acier, qui sort aujourd’hui en poche, aux Editions Points Seuil. Il y évoque l’histoire de la tribu indienne des Mohawks, intrépides bâtisseurs, depuis l’édification d’un pont au-dessus du fleuve Saint-Laurent, dans les années 1890, à la construction, puis l’anéantissement des Twin Towers.
Des exemplaires de son livre sont à gagner, en bas de cet article...


© Sophie Bontemps


J’avais déjà rencontré Michel l’année dernière, après la sortie de son flamboyant roman, Ciel d’acierA l’occasion de sa parution en poche, il m’a fait l’amitié d’accepter une interview. Nous nous sommes donc retrouvés par un après-midi neigeux dans un bar cosy du XIIe arrondissement et il m’a parlé longuement de la genèse de son livre, de son écriture... et de son prochain roman, dans lequel il est déjà bien immergé !



La discussion est partie de mon envie de parler de son désormais double statut de journaliste et écrivain, qui est un aspect de l’écriture qui m’intéresse particulièrement. Ce double visage caractérise deux écrivains que j’admire : Jules Vallès et Emmanuel Carrère, dont je venais tout juste d’apprécier le dernier livre, un recueil d’articles... Il n’en fallait pas davantage pour lancer la discussion : Michel a aussitôt réagi. En tant que journaliste...

J’aime beaucoup le style de Carrère. Mais son mélange me pose un problème. Par exemple, lorsqu’il raconte le naufrage du Koursk, il le raconte de l’intérieur. C’est extra, mais personne ne sait ce qui s’est réellement passé. Et il ne «vend» pas ça comme une fiction ; c’est quelque part entre la fiction et la réalité. Il invente et il y a une ambiguïté qui me gêne. Il ne dit pas assez que ce qu’il ne savait pas, il l’a inventé.

Mais c’est sa vision. Il s’empare d’un fait dont personne aujourd’hui ne peut dire comment il s’est vraiment déroulé.

Mais je ne suis pas sûr que tout le monde sache ça.
Même dans L’Adversaire, qui est un roman et non un reportage, il prête des pensées à Romand. Mais en fait, qui sait ce qu’il pense vraiment ?

Carrère s’affirme comme quelqu’un qui, même s’il ne sait pas, essaie de comprendre, de retracer, et il étudie ce que cette situation interroge en lui. Il questionne quelque chose qui est au cœur de l’écriture : c’est le rapport entre la réalité et la fiction.
Vous, comment faites-vous avec ça ?

Pour ma part, je suis parti d’un fait réel [les attentats du 11-Septembre], mais tous mes personnages sont inventés, même si je me suis inspiré de personnes réelles.

Je comprends bien que votre démarche est très différente de celle de Carrère, et je ne cherche pas à faire de parallèle. Mais j’aimerais savoir en quoi vos deux activités de journaliste et d’écrivain sont liées ou pas, et en quoi elles se nourrissent mutuellement.

À la fois elles se nourrissent et elles sont antinomiques. Le fait d’être journaliste m’a gêné pendant un bon moment. Ça fait trente ans que je fais ce métier, et je me suis aperçu, quand j’ai commencé à écrire mon livre, que j’étais en train de faire un très long reportage. C’est difficile d’écrire autrement.

Quel a été le déclic pour vous ? Vous étiez à New York le 11 septembre 2001. Les gratte-ciel et leur construction sont au centre de votre livre. Est-ce cet événement-là qui vous a donné envie de vous exprimer autrement, à travers un roman ?

Non, ce qui m’a donné envie d’écrire, c’est l’exposition de 2002 du National Museum of the American Indian de New York, donc après nine-eleven, où l’histoire de la tribu Mohawk était racontée. C’est là que je l’ai vraiment découverte. Je connaissais la légende selon laquelle ces Indiens n’avaient pas le vertige, mais je n’avais pas le recul historique. Moi qui ai été un grand lecteur de James Fenimore Cooper, du Dernier des Mohicans, j’ai trouvé ça tellement romanesque qu’en rentrant en France, en 2003, j’ai fait des recherches sur Internet et je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que personne n’en avait fait de bouquin. J’ai trouvé ça dommage, mais ça n’allait pas au-delà. J’avais la certitude pour ma part d’en être incapable.

Puis, j’ai fait le nègre officiel pour un de mes amis, Nicolas Dubreuil, guide d’expédition en Antarctique. À la demande d’un éditeur, on est allés passer trois semaines au Groenland, et j’ai adoré écrire ce livre*. J’ai apprécié de me retrouver seul face à cette histoire et de me la raconter. A moi, d’abord.
J’avais un canevas très précis : c’était l’histoire de Nicolas, c’était plus facile. De par mon métier, je n’ai pas l’angoisse de la page blanche. La plupart du temps, j’ai une heure pour écrire...

Le moment où «je suis devenu écrivain», je peux le situer précisément. C’était à Ilulissat. On était coincés là-bas pour trois jours à cause d’une panne d’avion, et la compagnie aérienne nous avait installés dans un superbe hôtel tout en bois au pied des glaciers, avec de vastes baies vitrées donnant sur une forêt d’icebergs. J’ai passé là trois jours, assis face à ce paysage grandiose, à écrire l’histoire de Nicolas, qui passait de temps en temps répondre à mes questions. Ces trois jours-là, jamais je ne les oublierai.
Je me réveillais très tôt, vers 5 heures, et il y a un matin où je me suis dit : «Chouette, tu vas écrire !» Ce jour-là c’était gagné, j’ai su que j’irais au bout.

Dans la vie, je crois qu’il faut toujours essayer de faire quelque chose dont on pense que c’est un peu trop dur pour soi. C’est soi-même qu’on doit convaincre et étonner. On est son premier lecteur ; les autres, c’est accessoire.

" Écrire l’histoire des Indiens Mohawks, ce n’était plus l’Everest, c’était le mont Blanc. L’Everest, tu n’essaies même pas ; mais le mont Blanc, avec un peu d’entraînement, tu dois pouvoir… "

Or l’éditeur a été super content. Quand il m’a proposé d’en faire un autre, j’ai refusé, l’ayant fait par amitié pour Nicolas et pour le plaisir d’aller au Groenland.
Mais j’avais franchi une étape. Ce qui m’apparaissait jusqu’alors comme un Himalaya - écrire l’histoire des Indiens Mohawks -, ce n’était plus l’Everest, c’était le mont Blanc. L’Everest, tu n’essaies même pas ; mais le mont Blanc, avec un peu d’entraînement, tu dois pouvoir...
Et puis j’avais très envie de me retrouver à nouveau avec mon ordinateur, avec mon histoire à raconter.
Donc, je m’y suis mis. J’ai d’abord passé un an à lire tout ce qui avait été écrit sur le 11-Septembre et sur les Indiens Mohawks, j’ai tout pris en note et mis en fiches : c’est ma méthode de reportage. Et un jour je me suis lancé.
Après il ne faut pas lâcher, mais je n’ai pas eu trop de mal à arriver au bout parce que j’étais tenu par l’histoire.
Je voulais la raconter en alternant deux époques parce que j’aime bien ça en tant que lecteur. C’est toujours l’idée qu’il faut essayer de se plaire à soi-même. Alors j’ai fait le livre que j’aurais aimé lire. À l’arrivée, c’est beaucoup mieux que ce que je pensais pouvoir faire ! En fait, les choses se sont mises en place progressivement.

Pour mon nouveau roman, j’ai ma trame de départ : des chasseurs de baleines de Nantucket qui ont tout lâché, au milieu du XIXe siècle, pour aller chercher de l’or en Californie. Ensuite, il va se passer tout un tas d’événements dont je n’ai pas encore idée. Mais je suis beaucoup moins inquiet, car je sais que je vais trouver. Ce sera dans un an, deux ans, peu importe... Je sais à présent que j’en suis capable.

Comment vous est venue l’idée de cette nouvelle histoire ?

Elle est née d’un reportage que j’ai fait à Nantucket, en 2000. J’y avais rencontré Nath Philbrick, l’auteur du livre La Véritable Histoire de Moby Dick, qui narre le naufrage du baleinier Essex en 1820, dont s’est inspiré Melville pour écrire son chef-d'œuvre et dont Ron Howard a tiré un film sorti l'année dernière.
Au détour d’une phrase, il m’a appris que tous les protagonistes de cette histoire étaient partis chercher de l’or en Californie. Or cette histoire de ruée vers l’or me fascinait déjà quand, étant petit, j’écoutais Claude Villers la raconter à la radio...
Je vais l’entremêler avec une histoire de chercheurs d’or de nos jours, en Alaska. C’est une histoire géniale, que j’ai découverte grâce à un reportage qu’a fait ma femme pour le magazine Thalassa ! On y voyait un jeune gars originaire de l’Oregon plonger sous la glace pour chercher le sable aurifère. Au bout de deux heures, il ressortait bleu de froid et se tournait vers la caméra pour dire : «You know, this is no gold fever, this is freedom fever.» Au moment où je l’ai vu, j’ai su que je tenais mon personnage ! 
Pour ce livre, j’ai déjà passé dix jours à New York, puis je vais aller poursuivre mes recherches à San Francisco. Au final, si j’y arrive, ça peut être bien, vraiment. C’est une bonne base, en tout cas.

Tout à l’heure, vous avez mentionné James Fenimore Cooper ; quelles sont vos références littéraires ?

D’abord et avant tout Steinbeck. Je suis un fan absolu. Les Raisins de la colère, c’est le bouquin qui m’a fait passer de la Bibliothèque verte à la « littérature de grand ». J’avais 13-14 ans, je suis tombé dedans et je refusais de venir manger.
Parfois, quand ça coince, je me demande comment il aurait fait et je feuillette ses livres. 

En fait, ce que j’aime, c’est que c’est simple. J’ai horreur des fioritures. Une histoire, si elle est bonne, elle se suffit à elle-même. Très souvent, lorsqu’un reporter tombe sur une bonne histoire, s’il est débutant il va en faire des kilos. Et c’est exactement l’inverse qu’il faut faire. Une histoire, plus elle est forte, plus il faut épurer.

La plus belle histoire du 11-Septembre que j’ai trouvée et que j’ai mise dans mon livre, c’est celle du père qui cherche son fils dans les décombres des tours. Quand il l’a racontée, on était une dizaine de personnes autour de lui ; j’étais avec des flics, des pompiers... des gros costauds. A la fin, tout le monde pleurait. Puis le type s’est levé, il est parti. Et là, je me suis dit : «Mon gars, cette histoire, elle est tellement forte, tu vas la raconter simplement.» C’est le papier le plus fort que j’aie jamais fait. Dix ans plus tôt, pourtant, je ne l’aurais pas écrit comme ça... 

"Dans mon livre, je ne pense pas qu’il y ait plus de trois adverbes."

Des histoires pareilles, il n’y en a pas beaucoup dans une vie de journaliste. Et dans ces cas-là, il faut faire simple, ça suffit. Naturellement, on a tendance à mettre plein d’adjectifs et d’adverbes. Dans mon livre, je ne pense pas qu’il y ait plus de trois adverbes. Je n’en mets jamais, je déteste ça. Au début j’en mettais plein. Je m’en suis aperçu et, du coup, je m’arrêtais au milieu de l’adverbe et je l’enlevais. Et j’ai tellement pris l’habitude que je n’en mets plus. 
Les adjectifs, j’en mets très peu. J’essaie de mettre les bons à la bonne place. Et c’est ça qui est dur. Ça vient avec l’entraînement. Il faut refaire et refaire encore. Relire. C’est ça que j’aime. C’est une de mes frustrations à l’agence. On manque de temps. Quand tu relis ton papier trois jours plus tard, tu ne vois plus que les défauts. Mais là, avec le roman, tu as le temps, tu peux revenir.
Et je coupe. Tout ce que je peux couper sans ôter du sens, je coupe ! Au final, c’est rarissime que ce soit moins bien. Arriver au truc simple. Mais ce n’est pas n’importe quel mot à n’importe quelle place. Il faut trouver le bon. C’est du boulot. C’est comme un ébéniste : plus il va poncer, mieux ce sera. Il n’y a pas de moment où il abîme sa pièce à force de la travailler.

Le défi, pour moi, maintenant, ça va être l’intime. Il faut que je creuse davantage mes personnages. Certains sont à peine esquissés. Je vais vraiment essayer de faire ça. Ça va être dur, parce que ça ne m’est pas naturel...
Mais je vais prendre mon temps. Il va falloir que je monte encore une marche. Aujourd’hui, je sais que j’en suis capable...



On patientera donc avant d'avoir le plaisir de lire ce nouveau roman !
En attendant, j’encourage évidemment tous ceux qui ne l’auraient pas encore fait à lire Ciel d’acier pour découvrir la formidable épopée de ces Indiens Mohawks, bâtisseurs de l’Amérique.

Pour cela, je m’associe à Michel pour vous offrir trois exemplaires dédicacés de l’édition Points Seuil qui vient de sortir. Il vous suffit pour cela de vous inscrire en commentaire pour le tirage au sort qui sera fait la semaine prochaine.






* Aventurier des glaces, Nicolas Dubreuil & Michel Moutot, La Martinière, 2012.

dimanche 3 avril 2016

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre

Albin Michel, 2016


Trois heures de lecture, puis plus rien.

Appâtée par la promesse d’un bon roman reposant sur une tension psychologique efficace, je me suis emparée du dernier Lemaitre sans trop d’hésitation. Je n’avais pas lu le Goncourt, ni aucun autre livre de cet auteur, c’était donc l’occasion idéale de faire connaissance avec lui, puisque ayant l’esprit un peu encombré par des préoccupations d’ordre domestique, j’avais besoin de quelque chose de facile et prenant.  

Hélas ! Quelle déception ! L’intrigue est d’une légèreté déconcertante, tandis  que Lemaitre tire des ficelles de l’épaisseur d’une corde de marin… 
Je ne déflore rien en disant que l’histoire est celle du meurtre de Rémi, âgé de six ans, par un son jeune voisin de douze ans, Antoine, dans une petite ville de province. Pendant plusieurs dizaines de (longues) pages, on assiste aux atermoiements et aux angoisses du petit Antoine qui, ayant réussi à cacher le corps, échafaude diverses stratégies pour ne pas être démasqué. Au lendemain du crime, une tempête dantesque s’abat sur la petite ville, représentant sans doute l’ampleur du drame qui vient de se jouer. 
Cette métaphore subtile et nuancée permet en même temps à Lemaitre de faire passer l’odieuse disparition de l’enfant au rang d’incident secondaire, les dégâts matériels et humains étant colossaux, et de régler ainsi la question de l'enquête policière. S'ensuit une ellipse temporelle de douze ans. On retrouve donc Antoine étudiant en médecine, dont le caractère - on le comprend - s’en trouve quelque peu perturbé.
Je ne dirai rien de la suite pour ne pas gâcher la lecture de ceux qui souhaiteraient découvrir ce livre par eux-mêmes. Mais elle est du même acabit : lourde et indigeste.

Quant à l’aspect plus sociologique, la réaction des habitants, les rancoeurs qui ressurgissent dans une petite communauté lorsqu’un drame survient, les relations entre les individus, tout cela est effleuré, mais de manière là encore assez grossière.

Bref, beaucoup de bruit pour rien, selon moi.

Sur le thème de l’enfant meurtrier, j’ai envie de vous conseiller un autre roman dont le suspens psychologique est lui autrement plus haletant. Il s’agit d’Un visage d’ange de Lisa Ballantyne. Un roman qui, sous le couvert d'une intrique habilement menée et construite, évoque le système judiciaire britannique avec intelligence et sensibilité. Je crois que c’était mon tout premier billet... et un vrai coup de coeur !

Je me dois néanmoins de préciser que d'autres lecteurs ont aimé : Sandrine et Clara, notamment. Sans doute bien d'autres avis sur Babelio