Entretiens

vendredi 30 octobre 2015

Le soleil des Scorta

Laurent Gaudé

Babel, 2006 (Première édition Actes Sud, 2004)


Prix Goncourt 2004



L'Italie. Solaire et intemporelle. Tout simplement.

Pour clore ce mois italien, j’ai à nouveau choisi le livre d’un auteur français. 
Pourtant, avec Le soleil des Scorta, Laurent Gaudé excelle à traduire l’atmosphère si particulière de l’Italie du Sud. A travers l’histoire d’une famille sur cent et quelques années, il restitue l’esprit d’un peuple, l’attachement viscéral à une terre pourtant bien peu clémente.
Il nous donne à voir un temps qui s’étire, où tout semble figé, où rien ne semble pouvoir - ni devoir - bouger ; ou bien de manière si ténue que les mouvements sont presque imperceptibles. Ni la pauvreté qu’ont en partage la majorité des habitants de ces confins de l’Italie, ni l’âpreté du sol, ni l’impitoyable brûlure du soleil n’ont raison de l’attachement des hommes et des femmes à cette terre qu’aucun d’entre eux ne peut se résoudre à quitter.

Ce roman est empreint d’une profonde humanité. Si les relations entre les individus sont aussi rudes que l’est leur terre, les liens qui les unissent n’en sont pas moins puissants et témoignent d’un attachement inaltérable à une communauté. 
Malgré leur rusticité, la rudesse de leurs conditions de vie permet à ces gens de se concentrer sur l’essentiel : savourer l’amour de ceux qui leur sont chers, savoir reconnaître les moments simples et beaux de l’existence, transmettre à leurs enfants non pas des biens matériels qu’ils devront acquérir par eux-mêmes, mais les valeurs qui leur paraissent les plus importantes et, évidemment, l’amour de leur terre, celle à qui on doit tout, celle qui donne la vie et qui, au bout du compte, la reprendra.



dimanche 25 octobre 2015

Une Antigone à Kandahar

Joydeep Roy-Bhattacharya

Gallimard, 2015


Traduit de l'anglais (Inde) par Antoine Bargel

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La guerre vue par ceux qui la font : un beau récit en forme de tragédie grecque.

Il est des titres qui vous harponnent et ne vous lâchent plus jusqu’à ce que vous vous saisissiez des livres dont ils ornent les couvertures. Ils présentent un mystère, une poésie, une part de rêve ou tout simplement une beauté intrinsèque qui conquièrent d’emblée le lecteur. Une Antigone à Kandahar est de ceux-là.
Je l’avais remarqué dès ses toutes premières apparitions sur le Net, au cours de l’été, et j’avoue avoir malgré tout un peu hésité à le lire. Un roman sur la guerre en Afghanistan ne me tentait a priori pas plus que cela et je craignais un traitement complexe, à double-lecture, pour dire vrai un peu « intello ».
Il n’en est rien. Il s’agit au contraire d’un roman très accessible, très sensible, avec des personnages très incarnés. Il m’aurait donc semblé dommage de passer à côté, ce qui, pour le coup, aurait été de toute évidence le cas si l’éditeur avait fait le choix d’une traduction littérale du titre original The watch : hommage lui soit rendu.

Cette Antigone, donc, est une femme pachtoune dont la famille a été décimée par une attaque américaine de drone. En représailles, son frère également rescapé a conduit une offensive contre une base américaine au cours de laquelle il a été tué, et sa sœur vient réclamer son corps pour l’enterrer selon les principes de sa religion.

Le roman s’ouvre sur une scène des plus théâtrales, puisqu’on découvre Nizam, notre héroïne, à quelques centaines de mètres de la base, sous un soleil de plomb, dans une charrette à l’aide de laquelle elle est désormais condamnée à se déplacer, ayant perdu l’usage de ses jambes. Elle se présente, stoïquement, vaillamment, devant ceux qui ont ruiné sa vie. Elle ne cherche qu’à faire entendre sa raison et ses droits.
Face à cette étrange personne dont ils ignorent tout, qui selon eux n’a pas pu accomplir seule le chemin qu’elle prétend avoir parcouru, dont ils se demandent si elle n’est pas envoyée par l’ennemi pour les piéger, les Américains ne savent comment réagir.

Il n’y a que très peu d’action dans ce roman. Dans chacun des huit chapitres qui le composent, l’auteur change de point de vue et prête tour à tour la parole aux différents acteurs de ce drame. Les souvenirs et les rêves des protagonistes se mêlent à leur réflexions et à leurs dialogues. A pénétrer dans l’esprit des différents officiers, on comprend comment des jeunes gens en sont venus à s’enrôler : certains après le traumatisme des attentats du 11 septembre, tandis que d’autres recherchaient l’adrénaline du combat ou simplement l’assurance de percevoir un salaire régulier. Mais quelles que soient leurs motivations, on perçoit progressivement les fêlures et les doutes auxquels ils sont en proie.
Quant à Nizam, elle ne voit naturellement en ces troupes rien d’autre qu’un agresseur. Entre les deux, un jeune Afghan s’est engagé en tant qu’interprète auprès des forces américaines pour les aider à combattre et chasser les talibans de son pays.

Au milieu du désert, parmi ces différents personnages, la tension monte peu à peu. L’incompréhension est mutuelle. Les pertes humaines sont intolérables. Il n’y a aucun respect de l’humain. La spirale de la violence semble inéluctable.
En variant ainsi les points de vue, l’auteur souligne l’absurdité de la guerre qui met en contact des populations qui ne peuvent se comprendre, ce qui aboutit à gangréner la situation au lieu de la régler. Comme dans une tragédie grecque, les événements s’enchaînent inexorablement, amenant les personnages à s’interroger sur eux-mêmes, mais aussi sur le poids d’une dimension historique, culturelle, sociale qui les dépasse et qui décide pourtant de leurs destinées individuelles.
Une belle réussite que cette interprétation contemporaine de la figure d'Antigone.


mercredi 21 octobre 2015

Le piéton de Rome

Dominique Fernandez

Philippe Rey, 2015


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Nouvelles promenades dans Rome


Comment résister à cette couverture et à ce titre qui sont autant d’invites à la flânerie dans l’une des plus belles villes qui soient ?
En ce qui me concerne, c’est avec un réel plaisir que j’ai marché dans les pas de Dominique Fernandez. Son érudition alliée à l’évidente passion qu’il voue à Rome m’ont permis de me projeter avec délices dans cette ville dont je foulais avec ravissement le pavé il y a encore quelques semaines.



«ROMA est l’inverse exact d’AMOR», prend soin de nous avertir l’auteur, en guise de préambule. Ceux qui n’y auraient jamais mis les pieds savent désormais à quoi s’en tenir !
Chaque chapitre de ce récit nous propose un itinéraire thématique permettant de poser un regard particulier sur les innombrables trésors de cette ville : fontaines, églises, palais, œuvres picturales, bien évidemment... Mais ce qui fait la saveur de ces commentaires, c’est qu’ils s’enrichissent des souvenirs personnels de l’auteur et de la mise en perspective qu’il propose constamment. Ainsi, lorsqu’il évoque par exemple l’architecture baroque, il convoque historiens et écrivains pour rappeler que celle-ci est longtemps restée ignorée des visiteurs : au XIXe siècle, on se rendait à Rome pour y découvrir les traces encore perceptibles de l’Empire romain. A cette époque, Le Bernin n’était rien...



L’auteur nous fait découvrir les quartiers de cette ville à travers les yeux de Fellini ou de Pasolini ; il nous offre d’entendre la mémorable sortie que fit Ricardo Muti à l’encontre de la politique de Berlusconi à l’Opéra de Rome le 12 mars 2011, à l’occasion du 150e anniversaire de l’Unité italienne ; il nous invite à la table des grands auteurs italiens qui, dans les années 60, se retrouvaient dans des trattorias pour des déjeuners où la conversation était, précise-t-il, « toujours brillante et instructive »...
Pour ma part, les pages consacrées à la Rome impériale et à « l’itinéraire Caravage » sont celles que j’ai préférées.

A la lecture de chaque phrase ressurgissent les expériences et les souvenirs que le lecteur a de Rome, et on se prend à regretter d’être passé à côté d’un détail qui n’a pas échappé à la sagacité de l’auteur : autant de raisons d’y retourner, si on avait toutefois besoin pour cela d’une quelconque justification...

Est-il possible de se rendre à Rome sans y connaître des moment de grâce ? Croiser le regard d’un jeune garçon assis sur le bord d’un trottoir et voir son visage s’illuminer d’un sourire radieux ; arriver à la villa Medicis un soir de mai, à la tombée de la nuit, et y être accueilli par des lucioles conférant ainsi à ce lieu déjà fascinant un caractère ensorcelant ; être vaincu par des heures de déambulation sous le soleil déjà ardent d’un mois de juin et s’endormir sur un
banc de la villa Borghese ; voir ses fils à leur tour s’extasier devant L'enlèvement de Proserpine et admirer cette sublime sculpture en les écoutant raconter l’histoire de cette antique divinité avec leurs mots d’enfants...
Chacun rapporte de cette ville ses images et ses histoires...

Au terme de cette lecture, je n’ai qu’une seule envie, bien sûr, celle de retourner à Rome pour goûter au bonheur sans cesse renouvelé de me laisser envoûter par ses charmes éternels...
En attendant, il me reste le cahier central de ce livre proposant quelques très belles photographies de Ferrante Ferranti, et tous les merveilleux souvenirs que j’ai rapportés de mes voyages...


Keisha l'a lu en même temps que moi !













vendredi 16 octobre 2015

Les échoués


Pascal Manoukian

Don Quichotte, 2015



Un autre regard, humain et poignant, sur un sujet d'actualité.

Voici un livre dont il n’est pas facile de parler. Non parce qu’il ne serait pas bon, bien au contraire. Non plus parce que son système de narration serait complexe : celui-ci est d’une facture on ne peut plus classique... mais néanmoins efficace. 
Non, s’il m’est difficile d’en parler, c’est parce qu’il traite d’un sujet extrêmement douloureux et d’une brûlante actualité. Ce sont en effet trois migrants qui sont les héros de ce roman, et son auteur ne nous cache rien des vicissitudes de leur vie.
Nous découvrons chacun des trois personnages - Virgil le Moldave, Assan le Somalien et  Chanchal le Bangladais - au moment où ils quittent leurs pays respectifs et suivons leurs parcours jusqu’à leur arrivée en France, à Villeneuve-le-Roi, dans le Val-de-Marne. 

Bien sûr, je ne m’attendais pas exactement à un conte de fées avec happy end à la clé. Mais j’avoue que je n’étais pas prête à faire face à tant d’horreur. Qu’il s’agisse de ce que ces hommes quittent dans leur pays d’origine ou de ce à quoi ils sont confrontés en arrivant sur leur terre d’asile, tout n’est que sang, larmes et humiliation.
L’auteur immerge d’emblée son lecteur dans l’univers de ces clandestins pour ne lui laisser ensuite aucun répit. Alors qu’on croit très vite avoir atteint le summum de l’abjection humaine, chaque nouvelle phrase égrène des atrocités pires que la précédente.
A la lecture de ce roman, on ne peut s’empêcher de s’interroger : est-il possible que les hommes puissent perdre à ce point toute once d’humanité ?
Peut-on vraiment massacrer un individu à coups de botte et le souiller de son urine avant de l’enterrer vivant, tout en se délectant de sa souffrance ?
Peut-on vraiment rester impassible aux hurlements d’un enfant que l’on est en train de découper au scalpel pour prélever un de ses organes afin de le vendre ?
On a envie de penser que non, que l’auteur en rajoute. Mais l’Histoire nous prouve le contraire, et la littérature est pleine de ces témoignages mettant en scène des hommes capables de commettre l’impensable.

Je m’en voudrais de vous détourner de ce livre en vous le présentant seulement sous ce jour aussi noir.
Tout d’abord parce que Manoukian ne commet pas l’erreur d’écrire un livre manichéen. La cruauté et le cynisme sont malheureusement également partagés en tous les points de la planète, et les exactions commises dans les pays d’origine des migrants ne valent pas mieux que l’exploitation qui attend ces derniers à leur arrivée en Europe. 
Et puis, il ne nous cache rien des systèmes d’organisation communautaire qui perpétuent les inégalités et les systèmes de domination. Même la misère obéit à des règles.
Ce qui est particulièrement intéressant dans ce récit, c’est la dénonciation cinglante de toute une forme d’organisation du travail. Qui ne s’indignerait pas devant ce qui nous est dépeint ici ? Et pourtant, quel donneur d’ordre peut imaginer que les devis qui lui sont proposés ne cachent pas du travail non déclaré ? D’un côté, on dénonce les flots de clandestins, de l’autre on exploite cette main-d’oeuvre corvéable à merci...

Mais au-delà de ce qui est dénoncé, de ce livre noir jaillit une lueur, celle de la solidarité et des amitiés qui se nouent dans l’épreuve et dont les liens puissants demeurent indéfectibles. 

Ce livre est en tout cas un précieux témoignage de ce qu’est la condition de clandestin. Il dit combien toutes les embûches qu’ils trouvent au long de leur voyage et en arrivant restent à leurs yeux toujours mille fois plus enviables que les situations qu’ils vivaient dans leur pays. Leur décision de le quitter n’est jamais un choix. Si ce livre pouvait contribuer à faire évoluer le regard porté sur ces personnes, ce serait déjà une victoire. Les murs que l’on élève ne seront jamais assez hauts pour les empêcher de venir. S’ils avaient vraiment le choix, ils resteraient dans leur pays. Encore faut-il que les conditions - économiques ou politiques - soient réunies.


Pascal Manoukian a eu la gentillesse de me recevoir chez lui pour répondre à quelques questions. Retrouvez cet entretien ici.


Le billets de Noukette et Jérôme, que je remercie d'avoir attiré mon attention sur ce livre

mardi 13 octobre 2015

Comme dieu le veut


Niccolo Ammaniti

Le Livre de Poche, 2010 

(première édition Grasset, 2008)


Traduit de l’italien par Myriem Bouzaher


L'Italie, la crise et ses laissés-pour-compte.

Lorsqu’un livre vous a marqué d’une empreinte profonde, lorsqu’il vous a laissé un souvenir inoubliable et que vous continuez d’en recommander la lecture, même dix ou vingt ans après l’avoir lu, c’est avec une certaine excitation que vous vous emparez d’un nouveau roman de son auteur... Une excitation mêlée de crainte : va-t-on retrouver ce qui a fait la saveur de sa première lecture ?

C’est toujours cette inquiétude que j’éprouve lorsque j’ouvre un nouveau livre d’Ammaniti, tant j’avais adoré son magnifique roman Je n’ai pas peur, qui reste pour moi son meilleur livre.  

Comme dieu le veut ne m’a pas paru être son meilleur cru. Il faut dire qu’Ammaniti s’est attaqué à un sujet qui n’autorise pas beaucoup de lyrisme ni de grâce. Il nous dépeint en effet une Italie vouée à la bêtise et à la médiocrité, au voyeurisme, à « l’abrutissement consumériste », comme l’évoque la quatrième de couverture. Ses héros sont des paumés, chômeurs, incultes, qui voient l’Italie comme un pays décadent auquel il faudrait un  nouvel homme fort. Rino Zena dort avec une croix gammée au-dessus de son lit et enseigne à son fils Cristiano, treize ans, à ne compter que sur lui-même. Ses méthodes éducatives sont aussi stupéfiantes qu’expéditives...
Même si Ammaniti parvient à nous faire éprouver une certaine compassion pour ces personnages que la vie n’épargne pas, ceux-ci sont tellement bornés et peu sympathiques que j’ai eu grand peine à m’y attacher.  

Alors évidemment, il y a le talent de l’auteur. Il s’y entend incontestablement à nouer les fils d’une histoire, avec un sens du rocambolesque absolument inimitable (qui atteint son comble dans La fête du siècle, peinture bien plus réussie selon moi de l’Italie berlusconienne).
C’est sans doute ce qui m’a permis d’aller au bout de ma lecture, même si je n'étais pas complètement sous le charme. 

Vivement son prochain roman...
En attendant, je vous recommande Je n’ai pas peurqui est vraiment un très bon livre sur l’enfance et la perte de l’innocence. (Je sais, je l’ai déjà mentionné plus haut, mais j’adore ce livre et je vous invite vraiment à le lire !)



jeudi 8 octobre 2015

Où étiez-vous tous

Paolo Di Paolo

Belfond, 2015


Traduit de l’italien par Renaud Temperini


Une jeunesse italienne

Lors de mes dernières vacances, passées en Italie, j’ai eu envie de lire un auteur italien contemporain, un jeune auteur parlant de son pays. La sortie du livre de Paolo Di Paolo tombait à point nommé. Prolifique trentenaire, il a, selon la quatrième de couverture, écrit un roman générationnel disséquant l’ère berlusconienne.

C’est un livre que je qualifierais pour ma part d’impressionniste. Le jeune narrateur y évoque ses relations difficiles avec son père, son enfance, son rapport à l’histoire, à la politique, sa perception du temps qui passe. Il en résulte une atmosphère empreinte de nostalgie.
Et s’il s’en dégage des éléments vraiment propres à son pays - le jeune homme insiste sur l’omniprésence de Berlusconi et l’abêtissement de la société qui caractérise les quelque 20 années pendant lesquelles il a été à la tête du gouvernement - il en ressort également des sentiments et des interrogations plus universels, sur le rapport qu’un individu peut entretenir avec sa famille et avec l’histoire de son pays, sur la manière dont une personnalité se construit entre contexte intime et environnement social.
A travers différentes traces qu’il découvre et commente - des photos personnelles, des articles de journaux, des éléments architecturaux... - et en tentant d’ordonner ses souvenirs, il s’efforce d’établir une cohérence au sein de sa propre existence, mais aussi entre lui-même et le monde qui l’entoure.

C’est un texte très personnel où chaque lecteur peut trouver un écho à ses propres expériences et à ses souvenirs. Le jeune adulte qui s’exprime nous renvoie à une part de nous-mêmes qui nous le rend attachant.


vendredi 2 octobre 2015

Journal de l'année du désastre

Kathrine Kressmann Taylor
Autrement, 2012

Traduit de l'américain par Olivier Philipponnat

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Florence au bord du gouffre.

Paru aux Etats-Unis en 1967 - l'année qui suivit les événements - ce livre était curieusement resté inédit en France jusqu'en 2012. L'auteur d'Inconnu à cette adresse y relatait la crue de l'Arno survenue tandis qu'elle résidait à Florence.
Moi qui suis une grande amoureuse de l’Italie - d’où ma participation enthousiaste au mois italien d'Eimelle ! - et qui ai effectué plusieurs séjours à Florence, j’avoue être restée très longtemps ignorante de cette catastrophe. On ne peut qu’être saisi d’effroi à l’idée des dégâts et des pertes engendrés par cette inondation et l’on tremble à l’idée que tant de chefs-d’oeuvre pourraient disparaître à jamais.

Parce qu’elle était sur place, Kressmann Taylor a écrit un texte empreint d’émotions, au plus proche de l’événement et de la manière dont les habitants l’ont vécu. De la veille, où le ciel se faisait menaçant, aux semaines qui suivirent, on accompagne les Florentins dans leur désarroi, mais aussi leur courage et leur pugnacité. Car c’est à cela que s’attache tout particulièrement l’auteur : elle rend hommage à une population qui s’est révélée digne et combative dans l’adversité.

Au lendemain de la catastrophe, c’est une ville dévastée que découvrent les Florentins. Non seulement l’eau a tout emporté sur son passage, charriant avec elle limons et mazout, privant les habitants d’électricité et d’eau potable, mais la boue s’est désormais déposée de toute part et recouvre nombre d’œuvres d’art et de manuscrits. La Bibliothèque nationale, en particulier, située à proximité du fleuve, enregistre des pertes abyssales. Des milliers de livres et de manuscrits enluminés sont gorgés d’humidité. Tous ne pourront être sauvés...
Florence se transforme alors en une sorte de laboratoire expérimental : jamais on n’a eu à traiter des œuvres ayant été touchées par des nappes de mazout. Il faut imaginer des traitements inédits et espérer que ceux-ci fonctionnent. Espérer. C’est ce que ne cessent de faire les Florentins et c’est ce qui les porte : «esperiamo» ne cessent-ils de répéter, alors que nombre d’entre eux ont tout perdu et n’ont plus de quoi se vêtir, se nourrir et parfois se loger. Mais ils ne perdent pas pour autant leur foi en l’avenir ni leur sens de l’humour. Un homme à qui l’on demandait s’il y avait beaucoup d’eau chez lui put ainsi répondre : «Oh non, vous savez, l’appartement n’est pas bien grand !».
Des étudiants, étrangers et italiens, viennent de tout le pays pour aider à sauver ce qui peut l’être. On assiste à une mobilisation internationale pour venir en aide à ce peuple meurtri. L’émotion est à son comble : au-delà des victimes - on déplorera trente-quatre morts -, des dégâts matériels et des ravages économiques, l’idée que des œuvres appartenant au patrimoine de l’humanité, qui sont notre mémoire et le témoignage tangible de notre histoire, puissent être irrémédiablement détruits apparaît comme un véritable désastre.

Si ce drame, qui fut d’abord humain, peut aujourd’hui encore, rétrospectivement, nous affecter, c’est bien parce que Florence est un lieu unique qui, par ses trésors, incarne une part de chacun de nous, un moment de notre Histoire. Lorsque des réalisations humaines sont détruites, que cela soit d’origine accidentelle ou criminelle, c’est comme si l’on nous privait de nos repères et de tout un pan de ce qui fait notre identité. C’est sans doute ce qui explique que cela puisse être aussi douloureux. Et c’est aussi pourquoi, aujourd’hui encore, bien des années après le drame, ce livre nous fait encore trembler.