Entretiens

lundi 31 octobre 2022

Le dernier des siens

Sibylle Grimbert
Anne Carrière, 2022



Peut-on se lier d’amitié avec un pingouin ? C’est l’histoire insolite qu’a imaginée Sibylle Grimbert, nous entraînant dans l’Islande de la première moitié du XIXe siècle. 


Gus est un jeune scientifique envoyé aux confins de l’Europe du nord par le Museum d’histoire naturelle de Lille pour y étudier les espèces animales et en rapporter quelques spécimens - morts ou vivants.

Alors qu’il assiste au massacre d’une colonie de grands pingouins perpétré par des marins avides de déguster leur chair, il parvient à en sauver un. En attendant de le ramener en France, il observe son comportement et en fait de nombreux croquis. Mais, sorti de son environnement, l’animal se recroqueville et semble perdre sa vitalité naturelle. Gus tente d’effectuer les gestes qui lui redonneront son allant : lorsqu’il lui verse de l’eau sur le corps, l’animal se redresse et déploie ses membres. Il l’emmène alors se baigner dans la mer, le maintenant toutefois captif au moyen d’une corde. Peu à peu se noue entre eux une relation singulière : la méfiance mutuelle laisse place à une forme de complicité et d’affection qui ne veut pas dire son nom. Le temps passe, et Gus ne peut plus se résoudre à se séparer de celui qu’il nomme désormais Prosp.


Car Gus se sent une responsabilité particulière à son égard. Une responsabilité supérieure à celle qu’il éprouvera plus tard pour sa femme et pour les enfants qu’ils auront ensemble. il apparaît en effet de plus en plus clairement au fil des mois puis des années que Prosp est le dernier représentant de son espèce. Pour Gus, il ne fait pas de doute que ce sont les hommes et leur inconséquence qui en sont la cause. Des images de la sauvagerie avec laquelle ces derniers se sont attaqués aux pingouins lui reviennent en mémoire, tandis que les derniers progrès de la recherche viennent confirmer que le monde n’est pas immuable et que des espèces entières peuvent disparaître. Or le jour où Prosp mourrait à son tour, c’est une partie du monde et de sa plénitude qui seraient irrémédiablement perdue. 


Avec Le dernier des siens, Sybille Grimbert signe un conte sur l’extinction des espèces et le rôle déterminant joué par l’homme dans ce phénomène. Un bouleversement difficile à percevoir - surtout lorsqu’on se refuse à l’admettre. L’ultime victime de la rupture des équilibres naturels est pourtant bien l’humanité elle-même dont l’existence finit à son tour par être menacée. C’est ce que s’attache à mettre en lumière l’auteure, qui s’est appuyée sur une riche documentation, comme elle s’en explique dans une note finale : une démonstration qu’elle a su mettre en scène dans une fiction aussi originale que délicate.


lundi 24 octobre 2022

V13

Emmanuel Carrère
POL, 2022



On reproche souvent à Emmanuel Carrère de n’être préoccupé que de lui, de n’écrire, pour le dire de manière triviale, que depuis son nombril. Pour ma part, je crois fermement qu’en parlant de lui il parle d’abord d’une expérience humaine certes singulière, mais qui par son caractère existentiel renvoie chacun de ses lecteurs à ses propres questionnements et à ses propres choix. A travers l’intime, il atteint ainsi l’universel.


Ce dualisme est plus prégnant encore dans ce livre, qui est un recueil des chroniques qu’il a écrites chaque semaine pour L’Obs tout au long des neuf mois qu’a duré le procès des attentats du 13 novembre 2015. Des articles qu’il a toutefois ici remaniés, augmentés, n’étant plus contraint par le calibrage serré du magazine. Jour après jour, de septembre 2021 à juin 2022, Carrère s’est donc rendu au Palais de justice de Paris pour assister à ce procès hors norme.


Qu’allait-il donc y chercher, lui qui n’avait aucune obligation professionnelle ni personnelle de s’infliger cela ? La première raison, qu’il donne au début du livre, était d’entendre le récit de ces personnes ayant connu l’effroi, ayant frôlé la mort ou ayant survécu à celle d’un être cher, un récit à la fois individuel et collectif qui allait faire bouger quelque chose en lui comme en tous ceux qui allaient l’entendre. Et en tous ceux peut-être qui liraient ensuite la relation qu'il en ferait.


C’est aussi, je crois, la volonté de voir la justice à l’oeuvre. Et jamais sans doute, ou en tout cas depuis bien longtemps, n’avions-nous eu tous, collectivement, le besoin de la voir marquer nos vies de son empreinte pour retrouver une forme de quiétude. Les derniers mots du réquisitoire de l’une des avocates générales cités par Carrère me semblent à cet égard très justes :


L’effroi, c’est la disparition du rideau derrière lequel se cache le néant, qui permet normalement de vivre tranquille. Le terrorisme, c’est la tranquillité impossible. Votre verdict ne permettra pas de réparer le rideau déchiré. Il ne guérira pas les blessures, visibles et invisibles. Il ne ramènera pas les morts à la vie. Mais il pourra au moins assurer aux vivants que c’est, ici, la justice et le droit qui ont le dernier mot.


Ce livre, c’est à la fois le récit de la justice qui passe, mais aussi un regard aigu qui interroge constamment son fonctionnement, ses limites et sa nécessité. C’est un livre évidemment dur, qui arrache des larmes  et inspire un profond sentiment de révolte, mais c’est un livre, pour en reprendre les tout derniers mots, qui aide tous ceux qui n’ont pas pu ou voulu suivre le procès, à remettre le monde à l’endroit.



 



jeudi 20 octobre 2022

Rééducation nationale

Patrice Jean
Rue Fromentin, 2022



J’étais plongée dans V13 quand je suis tombée par l’entremise d’Internet sur un article de Marianne faisant l’apologie de ce roman de Patrice Jean. Besoin de prendre une bouffée d’air, de sourire un peu… j’ai opté pour un joyeux intermède en m’offrant ce court récit. Le titre, la couverture et la quatrième fleuraient bon la satire. Ecrit par un enseignant, celle-ci s’appuyait à n’en pas douter sur un vécu qui ne manquerait pas de donner de la consistance au propos…


Las, quelle ne fut pas ma déception ! Le démarrage n’était pourtant pas déplaisant, quoique sans grande surprise. L’auteur brocarde en effet les nouveaux critères de recrutement qui permettent désormais d’entrer dans la grande famille de l'Education nationale sans passer l’épreuve du Capes. 

"Ecoute, Nono, tu as le profil idéal pour l’enseignement ! Tu aimes parler et donner des conseils. T’aimes bien les enfants et, en plus, t’as lu plus de livres à toi tout seul que nous tous réunis !" 

Et notre ingénu de se gargariser des nouvelles approches pédagogiques empreintes d’une novlangue qui serait tout à fait risible si elle n’était aussi pernicieuse…


Mais tout se corse quand, quelque temps après la rentrée, une question agite la salle des profs avant de les conduire à une véritable guerre fratricide. Le sujet de la discorde ? Une statuette khmère - jadis offerte par Malraux lui-même au lycée qui porte son nom - qui pourrait être vendue pour permettre d’acquérir ordinateurs et matériel destinés à développer "un atelier pédagogique et citoyen consacré aux luttes contre toutes les discriminations : sociales, sexistes, racistes et numériques. ». 


Et nous voici plongés dans la sempiternelle querelle des anciens (défense des oeuvres classiques et d’une posture professorale descendante) et des modernes (tournés vers les productions contemporaines et populaires, et prônant un partage des connaissances entre le sachant et les apprenants), les premiers se refusant à se séparer d'un tel témoignage du génie humain, les seconds privilégiant à n'importe quel prix la mise en place de nouvelles méthodes pédagogiques. Aucun manichéisme dans tout ça ! Je vous épargne les controverses sur la vision du monde selon Booba ou la désarmante sottise candeur du héros frétillant à l’idée de parler transversalité des savoirs ou savoir-être de l’apprenant, mais baillant à la lecture de Bossuet comme de Balzac : tout est à l’avenant.


Vous l’aurez compris, on est plus ici du côté de l’artillerie lourde que de celui du fleuret moucheté, et c’est bien dommage car le sujet méritait assurément un peu de subtilité. Mais cessons là tout bavardage : j’ai un livre à finir !

dimanche 16 octobre 2022

Le cinéma dans la littérature

La littérature constitue une source inépuisable d'inspiration pour le cinéma, qui s'empare volontiers des meilleures histoires pour les mettre en scène et en images. Mais l'inverse est vrai aussi ! Nombre de romans retracent le destin hors du commun de comédiennes et de comédiens, racontent l'aventure rocambolesque de la naissance d'un film ou bien inscrivent simplement leur intrigue dans l'univers du septième art. En voici quelques-uns... qui à eux tous composent un intéressant portrait du cinéma.


L’année des volcans, François-Guillaume Lorrain, Flammarion
Ce formidable roman vous entraînera sur les traces du néoréalisme italien, pour vous raconter l’improbable rencontre de Roberto Rossellini et d’Ingrid Bergman, et le tournage pour le moins mouvementé de Stromboli auquel elle donna lieu. La réalité est parfois bien plus surprenante que la fiction…







Scarlett, de François-Guillaume Lorrain, Flammarion
Dans ce second roman consacré au cinéma, François-Guillaume Lorrain relate l’histoire de l’adaptation cinématographique de Autant en emporte le vent. Au-delà de cette trépidante aventure qu’il nous restitue avec un plaisir évident, c’est un ébouriffant tableau de l’industrie cinématographique de l’âge d’or hollywoodien qu’il nous est donné de voir. Et c’est aussi un formidable instantané de l’Amérique des années 30. 



Platine, Régine Detambel, Actes Sud
Platine retrace l’histoire de Jean Harlow, star incandescente de l’âge d’or hollywoodien morte à l’âge de 26 ans. Au-delà de cette tragique destinée, c’est l’industrie du cinéma que radiographie Régine Detambel dans un récit des plus percutants. 













Tu t’appelais Maria Schneider, Vanessa Schneider, Grasset
Maria Schneider n’aura tenu qu’un seul rôle ou presque. Celui de Jeanne dans Le dernier tango à Paris qui aura marqué tout à la fois le début et la fin de sa carrière d’actrice. Ecrit par sa cousine, ce livre réussit à se situer à la fois dans l’intime et dans le sociologique, et interroge le mouvement de libération sexuelle des années 70 de manière tout à fait pertinente. 








Laura Antonelli n’existe plus, de Philippe Brunel, Grasset
Encore un destin d’actrice fracassé. On est cette fois en Italie, mais c’est toujours le même prix que doivent payer les femmes auxquelles on demande d’exposer leur corps tout en les vouant aux gémonies. Ce récit sous forme d’enquête restitue avec délicatesse l’histoire de Laura Antonelli tout en la replaçant dans le contexte social d’une Italie engoncée dans un carcan catholique et patriarcal. 






Avant les diamants, de Dominique Maisons, La Martinière
Ce copieux roman a tout d’une superproduction américaine : un scénario haletant, des personnages véreux, des scènes à grand spectacle… et même un générique de stars, le tout au service d’une intrigue relatant la manière dont, au lendemain de la guerre, l’Etat américain se servit du cinéma à des fins de propagande. Un poil long peut-être, mais non dénué d’efficacité.







Billy Wilder et moi, Jonathan Coe, Gallimard
Saviez-vous que Jonathan Coe était un cinéphile averti ? Pas étonnant dès lors qu’il écrive sur le cinéma. A mi-chemin de la biographie et du roman d’apprentissage, il fait ici le portrait du célèbre réalisateur de Certains l’aiment chaud ou Sunset Boulevard. Si, comme moi, vous appréciez sans réserve la plume de cet écrivain anglais, vous vous délecterez de ce livre plein de charme et d’esprit.



 

jeudi 13 octobre 2022

Lorsque le dernier arbre

Mickael Christie
Albin Michel, 2021


Traduit de l’anglais (Canada) par Sarah Gursel




Mais pourquoi attendons-nous de nos enfants qu’ils mettent un terme à la déforestation et à l’extinction des espèces, qu’ils sauvent la planète demain, quand c’est nous qui, aujourd’hui, en orchestrons la destruction ?


Excellente question s’il en est et qui résume assez bien le roman de cet auteur canadien. Il a en effet choisi de déployer son intrigue sur plusieurs générations, entre les années 1908, 1934, 1974, 2008 et 2038, qui sont des moments charnières pour chacun des protagonistes. A travers l’histoire d’une famille, l’auteur part ainsi de la situation qu’il imagine pour le futur, caractérisé par le Grand Dépérissement - expression qui dit assez la gravité de la situation - avant de remonter dans le temps et de faire des allers-retours entre les époques afin de saisir la manière dont les événements se sont enchaînés pour finir par rendre notre milieu naturel parfaitement hostile.


Le roman débute donc avec Jacinda, une étudiante en botanique lourdement endettée, qui a réussi à se faire embaucher en qualité de guide forestière au sein de la Cathédrale arboricole de Greenwood, l’un des rares espaces de la planète où survit encore une forêt, transformée en un luxueux complexe hôtelier destiné aux riches touristes en mal de chlorophylle. Partout ailleurs, l’air est devenu irrespirable, saturé de poussière, décimant la population qui n’a pas les moyens de s’en protéger.


Si Jacinda a atterri dans un tel endroit, ce n’est peut-être pas complètement le fruit du hasard. Bien qu’elle ignore tout de ses origines - n’ayant pas connu son père et ayant perdu sa mère alors qu’elle n’était encore qu’une enfant -, elle va découvrir peu à peu qu’elle descend d’une famille de bûcherons… qui n’est peut-être pas étrangère à l’existence de la réserve où elle est employée. Et nous voilà projetés dans un ample roman riche de nombreuses ramifications. Entre la Grande Dépression, les deux guerres mondiales et les mouvements activistes de la fin du XXe siècle et du début du XXIe, l’auteur nous raconte la manière dont l’industrie du bois a opéré une massive déforestation avec les dramatiques conséquences qui en résultent.


C’est la table ronde sur la crise climatique organisée par le récent festival America à laquelle participait Michael Christie - ainsi que le formidable Antoine Desjardins qui m’a donné envie de lire ce roman, et je n’ai pas été déçue. Christie a su développer son propos à travers une intrigue foisonnante et des personnages d’une belle consistance. Aucun temps mort dans ce roman de près de 600 pages qui maintiennent constamment l’attention du lecteur en alerte. Un vrai plaisir de lecture... même si ce qui est relaté n'a vraiment rien de réjouissant !

samedi 8 octobre 2022

Les sacrifiés

Sylvie Le Bihan
Denoël, 2022



Entre les années 30 en Espagne et les années 2000 à Paris, ce roman déroule la destinée - que je suppose complètement fictive - d’un jeune homme devenu cuisinier, puis plus largement majordome du toréador Ignacio Sanchez Mejias et de sa maîtresse la danseuse Encarnación López Júlvez, plus connue sous le nom de La Argentinita, deux personnalités ayant fréquenté l’intelligentsia espagnole de l’entre-deux-guerres. A travers ses aventures, on croise donc la figure de Federico Garcia Lorca et, très fugitivement, celles de Dali et de Bunuel sur fond de guerre d’Espagne.


Disons-le d’emblée, je ne me suis pas passionnée pour cette histoire qui m’a paru ressortir davantage de la romance que du roman historique. Car l’essentiel du roman ne réside pas, comme je me l’imaginais, dans la peinture d’un milieu d’avant-garde pris dans la tourmente d’une guerre civile. Il ne s’agit pas plus du portrait flamboyant d’une vedette du flamenco, ce qui aurait eu l’heur de me séduire. Non, il s’agit ni plus ni moins que d’une variation sur un triangle amoureux fondé sur un aveuglement s’étendant sur plusieurs décennies. L’héroïne pourrait être danseuse classique voire dessinatrice de mode que le roman en serait à peine changé, d’autant que ce qui relève du contexte historique est vraiment brossé à grands traits.


Quant à la construction, elle obéit à un procédé efficace - et assez en vogue actuellement - qui consiste à faire des allers-retours entre le passé et l’époque contemporaine. Sauf que dans le cas qui nous occupe, cela n’apporte pas grand chose : enlevez les quelques chapitres situés au début de notre siècle et le roman n'est en rien modifié. 


Alors je ne dirais pas que ce livre est désagréable à lire ou ennuyeux, et au vu des éloges dont il est l’objet, il semble avoir trouvé son public. Mais sans doute, pour ma part, attendais-je trop de ce roman qui semblait brasser des sujets qui me passionnent et qui ne sont ici qu’effleurés. 



Parmi les lecteurs qui ont aimé, mon amie Nicole, qui a trouvé ce roman "incandescent".