Entretiens

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lundi 31 août 2026

Eden

Pierre Ducrozet

Actes Sud, 2026


Quelle vie s’offre-t-il à Eden, jeune vingtenaire désenchanté dont le quotidien se résume à sillonner les rues interlopes de Marseille ? Au gré de ses errances, il collecte des fils de cuivre qu’il vend ensuite pour s’acheter de l’herbe ou boire des coups avec ses copains. Les journées brûlantes s’étirent en un temps indéfini jusqu’au coeur de la nuit où Eden finit par sombrer dans le sommeil. Ses seuls moments de grâce, il les connaît lorsqu’il danse au cours des battles organisées dans des friches industrielles.

Ce présent sans cesse recommencé ne s’assortit d’aucun horizon enviable. Sa mère, géographe réputée, éternelle absente, cherche quant à elle à ouvrir une brèche vers un futur vivable. Ainsi, soutenue par le richissime dirigeant d’une compagnie maritime, est-elle partie dans l’océan Pacifique en quête d’une terre inexplorée où bâtir de nouvelles conditions d’existence.

C’est ce même dirigeant qui pousse Eden à partir la retrouver. Après une longue traversée, celui-ci atteint les côtes de Jakarta, où l’attend sa sœur avec laquelle il va bourlinguer quelque temps en Asie avant de pouvoir enfin retrouver sa mère.

C’est un voyage initiatique que relate Pierre Ducrozet : celui d’un jeune homme s’interrogeant autant sur ses racines que sur sa place dans un monde hostile. Au cours de ses longues semaines de navigation, il va nouer une amitié décisive avec l’un de ses compagnons, Issa, dont le parcours qui l’a mené depuis N’Djamena sur le porte-conteneurs qui les réunit s’apparente à un véritable chemin de croix.

On retrouve dans ce nouveau texte la question qui ne cesse de hanter l’écrivain : la possibilité de vivre dans un monde de plus en plus inhabitable en raison de la violence induite par l’épuisement des resources environnementales, et les fractures sociales et économiques. Si le roman est assurément empreint de sensibilité et si le finale se déploie avec une certaine puissance, les événements m’ont toutefois semblé relatés avec un peu trop de complaisance et quelques longueurs. Peut-être cette impression est-elle née de mon propre sentiment de désarroi, que cette lecture n’a guère contribué à combattre. Même si, reconnaissons-le, la lumière finit par naître de l’inextinguible élan vital que possède la jeunesse. Je ne suis pas certaine que cela suffise, mais il faut en effet compter avec lui.

 

jeudi 27 août 2026

Heures sauvages

Marie Petitcuénot

Héloïse d’Ormesson, 2026


Quel objectif un artiste s’assigne-t-il à l’heure de créer ? A-t-il d’ailleurs un but et l’art a-t-il une mission ? Vaste question qui a traversé les siècles et n’en finit pas d’être posée.

Dans le bloc soviétique, elle avait pourtant été tranchée : l’art devait explicitement servir le régime en soulignant les vertus d’un peuple en marche vers un avenir meilleur. En Yougoslavie, pays communiste non aligné au sein duquel Marina Abramovic a grandi, Tito, soucieux de couper court à une contestation naissante, avait offert aux jeunes créateurs un espace d’expression libre – bien évidemment parfaitement circonscrit. Mais qu’est-ce que la liberté autorisée par un autocrate ? Comment dépasser ce paradoxe pour l’exercer ?

Si l’art devait être accessible à tous, suivant en cela les préceptes en vigueur, l’oeuvre ne devait pas être sacralisée et ne devait servir aucun système – qu’il fût politique ou économique. Seul devait compter le lien unissant l’artiste et le public, l’oeuvre devenant objet de médiation. Ainsi le format de la performance s’imposa-t-il, proscrivant toute trace susceptible d’être récupérée de quelque manière que ce soit. C’est dans ce cadre que la jeune Marina avait livré sa première prestation, au début des années 70. Et c’est là qu’Andrea l’avait découverte, jouant avec le feu jusqu’à se mettre en danger.

Lorsque ce dernier ouvre à Naples une galerie d’un genre nouveau, en 1974, c’est à elle qu’il pense immédiatement. Aucune œuvre n’y sera en effet exposée, puisqu’elle sera exclusvement dédiée à la réalisation de performances.

Le jour venu, le galeriste a fait disposer sur une table soixante-douze objets de différente nature, allant d’une simple rose à une lame de rasoir, d’un pot de miel à une arme à feu accompagnée d’une balle. Derrière la table, un mot de l’artiste précise que tout le monde peut les utiliser sur elle à sa guise : « je suis l’objet ». Pendant toute la durée de la séance, elle portera l’entère responsabilité de ce qui se déroulera. Une quarantaine de personnes ont été invitées à cette soirée, ignorant tout de ce qui les attend ; la seule chose qu’ils sachent, c’est que leur présence est requise pour six heures : s’ils souhaitent sortir plus tôt, ce sera sans possibilité de retour.

Elle est seule, immobile, face à eux. Elle ne dit rien. Ne bouge pas. Ne plonge pas son regard dans les leurs. C’est d’eux que doit venir le mouvement. Ce sont eux qui vont être acteurs, qui vont être sujet. Cela peut sembler long, six heures, lorsqu’on se trouve dans une situation inédite, lorsqu’on n’a pas la moindre idée de ce qui va advenir. C’est pourtant court pour abdiquer les règles intégrées depuis toujours et s’approprier celles qui ont été redéfinies. C’est le temps que l’artiste a estimé nécessaire pour, précisément, que les individus se libèrent des conventions, des injonctions sociales, et puissent redéfinir en eux-mêmes les règles de leur conduite. 

C’est ce qui s’est passé au sein de cet espace clos que relate l’auteure. Le texte est court, d’une densité à couper le souffle, faisant en cela écho à la rapidité avec laquelle des hommes et des femmes ont pu s’affranchir de toute boussole morale et de toute faculté d’empathie. C’est évidemment oppressant, mais c’est surtout effarant. Car Marina Abramovic n’est pas un personnage de fiction, et la performance intitulée Rythm 0 s’est bien tenue dans les circonstances relatées par ce récit. Et l’on ne peut s’empêcher de s’interroger : comment aurais-je moi-même réagi ? Car s’il est une chose que cette expérience a pu démontrer, c’est qu’il est très simple de créer les conditions de l’émergence de la violence et de la cruauté, et celles-ci surgissent jusques et y compris chez les personnes les plus ordinaires... Voilà qui fait frémir.

lundi 24 août 2026

Le bureau des audacieuses

Mélanie Sadler

La Tribu, 2026


Les audacieuses qui nous sont présentées ici sont une poignée de femmes qui, à l’aube du XXe siècle, se donnèrent les moyens d’exercer un métier dont, à l’intar de tant d’autres, en particulier dans le champ intellectuel, les hommes prenaient bien soin de se réserver l’exclusivité : celui de journaliste. C’est ainsi que La Fronde vit le jour en 1897. Fondé par Marguerite Durand, bien connue pour son engagement féministe, ce quotidien était entièremement réalisé par des femmes, jusqu’aux typographes qui en assuraient la composition. Du côté de l’équipe de rédaction, Marguerite Durand s’était entourée de quelques figures de renom : parmi elles, Séverine.

C’est elle qui est au coeur de ce roman. Il en déroule le parcours hors du commun, à partir de sa rencontre décisive avec l’un des plus grands journalistes du XIXe siècle : je veux bien entendu parler de Jules Vallès. Car c’est bien lui qui la convainquit d’embrasser cette profession, qui la forma, et c’est elle qu’il choisit pour lui succéder à la direction du Cri du Peuple - relancé après son retour d’exil – ce qu’elle fit vaillamment après son décès, en 1885, malgré les fortes résistances internes. Celles-ci finirent cependant par l’emporter, dans une victoire à la Pyrrhus. Séverine quitta Le Cri et écrivit dans de nombreux journaux, jusqu’au moment où Marguerire Durand vint la trouver.

Séverine était – et reste – ce que l’on appelle aujourd’hui une femme inspirante. De tous les combats, elle ne se laissa jamais réduire à l’étroite condition féminine à laquelle elle fut constamment renvoyée, par son père puis par ses pairs. Si elle fut une ardente défenseuse des droits des femmes qu’elle contribua à faire avancer, elle prit toujours, en bonne vallésienne, le parti des opprimés, dénonçant la misère de la condition ouvrière. Et si elle s’égara un temps à La Libre Parole de Drumont – quand tout le journalisme institutionnel lui tournait le dos – elle s’engagea avec conviction aux côtés de Dreyfus, dont elle couvrit la révision du procès délocalisée à Rennes en 1899.

Ce roman brosse le portrait extrêmement vif d’une femme qui ne peut que susciter l’admiration. Certes, pour lui redonner vie, on aurait pu attendre un style un peu plus percutant, mais le rythme vif du texte et le caractère flamboyant du personnage emportent rapidement l’adhésion du lecteur. Et puis cette femme hors du commun a, aujourd’hui encore, tant à nous dire.