dimanche 17 novembre 2019

Lautrec


Matthieu Mégevand

Flammarion, 2019



D’un artiste, on peut choisir de faire la biographie détaillée, de retracer chaque instant de sa vie pour tenter de cerner sa personnalité et comprendre ses choix esthétiques ; on peut multiplier les détails, dérouler patiemment le fil de son existence pour espérer voir se dégager toute la complexité de l’individu et les ressorts de sa psychologie. 

Matthieu Mégevand a fait un autre choix. Son récit est bref, fulgurant. Il nous propulse dans les années 1880 et nous met face à ce troublant personnage qu'était Lautrec, dont le talent n’avait d’égal que l’étrangeté de l'apparence et de la conduite. A l’instar de ses contemporains, nous découvrons qui jouait de sa difformité, exagérait les postures provocatrices, mais pouvait aussi bien émouvoir par sa prodigalité et sa soif d’amour.
Sous la plume de Mégevand, Lautrec est tout à la fois grossièreté et générosité, intelligence et aveuglement, audace et timidité. Il nous le montre dans toute son ambivalence et ses paradoxes, profondément humain, accentuant ses tares pour prendre les autres de cours et les priver du plaisir fétide de pouvoir s’en moquer.

Au milieu de ses désordres intérieurs, seul l’exercice de la peinture semble lui apporter une raison d’être. Auprès de ses maîtres successifs, il se veut un disciple appliqué, s’attachant à acquérir une technique qui lui est nécessaire pour dompter ce « serpent » qui lui intime de peindre. Et il lui faudra pouvoir compter sur ce savoir-faire pour, le moment venu, faire éclater les cadres, transcender les mouvements picturaux, affirmer son trait et restituer dans des toiles saisissantes d’humanité les scènes du Paris nocturne et anticonformiste qu’il se plaît à fréquenter.

Avec ce roman aussi bref et intense que le fut la vie de Lautrec, Mégevand fait le portrait à la fois tendre et lucide d'un artiste de génie, témoignant tout à la fois de son admiration pour le peintre et de son empathie envers l'homme qui affronta sa condition avec un certain panache, quitte à y brûler sa vie.


Un roman à retrouver aussi en images sur YouTube









mercredi 13 novembre 2019

L’enquête


Juan Jose Saer

Le Tripode, 2019


Traduit de l’espagnol (Argentine) par Philippe Bataillon



Comment résister à une si belle couverture ? Parmi les dizaines de livres présentés sur les tables de la librairie dans laquelle j’étais entrée, celui-ci a immédiatement aimanté mon regard. Signé d’un auteur argentin que je n’avais encore jamais lu, je n’ai pas hésité longtemps avant de m’en offrir un exemplaire, en dépit des nombreuses lectures qui m’attendaient déjà...

Saer étant considéré à l’égal de Borges, je m’attendais avec cette intrigue policière dont l’inconscient semblait être le moteur, à un récit assez cérébral... Tellement cérébral, à vrai dire, que j’ai mis un certain temps à y entrer ! Pas moins de trois récits sont enchâssés, sans que le lien entre eux soit évident. Quoi qu’il en soit, c’est surtout l’intrigue principale qui a retenu mon attention : en plein Paris, dans le XIe arrondissement et plus précisément autour de la place Voltaire, un serial killer s’en prend à des vieilles dames qu’il mutile, viole et assassine avec la plus grande cruauté. Pas vraiment ma tasse de thé... Sauf que si l’auteur mentionne quelques effroyables détails pour les besoins de de son récit, il ne s’y attarde guère, et la nature même de son écriture instaure une distance qui prive le texte de tout caractère complaisant. 
Et puis, on parlait d’inconscient : ces détails sont indispensables à la résolution de l’énigme. Or, celle-ci s’est révélée assez étourdissante, avec des renversements plutôt inattendus ! 

Mais au-delà de la jouissance que peut procurer la résolution du mystère, c’est surtout la lecture que j’ai cru pouvoir en faire qui m’a intéressée. Ce récit ayant plusieurs étages, il est utile de préciser ici que la narration de ce fait divers est l’oeuvre d’un Argentin revenant dans son pays après plusieurs années. Or, la description qui est faite du meurtrier présumé, de l’autorité qu’il incarne et dont il use, de sa volonté de gagner la confiance de ses victimes avant de les torturer, sa cruauté, son caractère calculateur, la terreur qu’il fait régner, bref ce sentiment de toute-puissance et d’impunité qui émane du texte m’ont inévitablement amenée à y voir une métaphore de la dictature. J’y ai retrouvé ce climat oppressant et froid qui se dégage d’autres textes se situant plus explicitement sous de tels régimes.

Mais il s'agit sans aucun doute d'un récit complexe, ouvrant à différentes interprétations, un de ces textes qui invite à échanger les perceptions et les points de vue. Alors si l’un d’entre vous l’a lu ou envisage de le faire, j’aimerais vraiment pouvoir confronter ma propre lecture à celle d'autres lecteurs. Avis aux amateurs !


vendredi 8 novembre 2019

Le coeur battant du monde


Sébastien Spitzer

Albin Michel, 2019




Le coeur battant du monde : mais quel titre ! Quelle promesse de souffle épique ! A le lire, je pouvais me réjouir de tenir entre mes mains un bon petit pavé de quelque 440 pages qui n’allait pas manquer de me tenir en haleine. D’autant qu’il allait m’embarquer pour mon cher XIXe siècle, du côté de Londres, pour découvrir un aspect méconnu de la vie de l’un des grands penseurs du mouvement ouvrier et de la révolution, Karl Marx.

Pour être tout à fait honnête, j’avais quand même un petit doute. Faire du fils illégitime et longtemps caché du héraut du prolétariat le héros d’un roman, pourquoi pas. Encore fallait-il, en s’intéressant au fils, se garder de faire du père un portrait en creux. 
Or, je n’irai pas par quatre chemins, mes craintes se sont révélées fondées. Si Karl Marx apparaît tout au long du roman, ni ses écrits, ni ses prises de position, ni ses actions politiques, ni sa pensée ne sont effleurés. En revanche, l'insistance sur sa pilosité lui donnant des allures de "sanglier", sur le ridicule zézaiement dont il était affligé et sur ses comportements de rentier petit bourgeois dessinent un portrait à charge : celui d’un individu nourrissant une véritable aversion pour la classe ouvrière dont il voulait à tout prix se distinguer, d’un individu incapable de gagner quelque argent et n’attendant que de toucher sa part d’héritage paternel, d’un individu vivant des largesses de son ami Engels auquel il finira pourtant par tourner le dos et, comble du comble pour ce pourfendeur du capitalisme, d’un individu ayant pris goût au boursicotage - seule activité pour laquelle il aurait manifesté un quelconque talent ! 
Sans doute tout cela est-il vrai : dans une longue postface, Sébastien Spitzer assure avoir beaucoup lu et s’être abondamment documenté avant d’écrire son roman. Mais s’attarder uniquement sur ces aspects sans les confronter à quoi que ce soit d'autre finit par produire une image tendancieuse sans grande consistance.

Dans sa vie privée, Marx ne valait pas mieux que n’importe lequel des bourgeois qu’il vilipendait ? Peut-être bien, et il ne serait pas le premier homme à être pétri de contradictions. Mais il me semble que sa pensée et les retentissements qu’elle a eus exigent un peu plus de rigueur... Et tant qu’à condamner le marxisme, autant le faire sur le terrain des idées.

Il s’agit d’un roman, me rétorquerez-vous ? D’une fiction autorisant toutes les libertés ? Certes, mais celle-ci n’en délivre pas moins un message qu’on ne saurait ignorer.
Pour le reste, je dois dire que je me suis assez ennuyée. Mais compte tenu de ce que je viens d’exposer, la platitude du style m’apparaît comme un péché bien véniel !
Quant à la description de la condition ouvrière anglaise au XIXe siècle, si c’est elle qui vous intéresse, pourquoi ne pas lire Dickens ?


Un roman sélectionné par



A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyck, Aux forges de Vulcain
Après la fête, Lola Nicolle, Les Escales
Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Cent millions d'années et un jour, Jean-Baptiste Andrea, L'Iconoclaste
Ceux que je suis, Olivier Dorchamps, éditions Finitude
Dénouement, Aurélie Foglia, Corti
Francis Rissin, Martin Mongin, éditions Tusitala
J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi, Yoan Smadja, Belfond
L'homme qui n'aimait plus les chats, Isabelle Aupy, éditions du Panseur
L'imprudence, Loo Hui Phang, Actes Sud 
La chaleur, Victor Jestin, Flammarion
Le bal des folles, Victoria Mas, Albin Michel
Le coeur battant du monde, Sébastien Spitzer, Albin Michel
Le corps d'après, Virginie Noar, éditions François Bourin 
Le détachement, Jérémy Sebbane, Sable polaire
Les amers remarquables, Emmanuelle Grangé, Arléa
Les autres fleurs font se qu'elles peuvent, Alexandra Alévêque, Sable polaire
Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, éditions de La Martinière
Tous tes enfants dispersés, Beata Umubieyi Mairesse, Autrement
Un été à Islette, Géraldine Jeffroy, Arléa
Une fille sans histoire, Constance Rivière, Stock



mercredi 30 octobre 2019

Une fille sans histoire


Constance Rivière

Stock, 2019



Quand les détonations et le hurlement des sirènes déchirent la nuit de ce 13 novembre, Adèle est comme à son habitude à sa fenêtre. Habitant non loin du Bataclan, seule dans son appartement elle perçoit le danger et la panique sans pouvoir ni voir ni comprendre ce qui se passe... Dans les heures et les jours qui suivent, lorsque les chaînes d’info en continu lui révèlent l’ampleur du drame, elle frissonne en reconnaissant le visage d’un jeune homme qui fréquentait assidûment le bar où elle a un temps travaillé... Au-delà du choc, ce sentiment de proximité avec l’un des défunts va amener Adèle à se rapprocher des parents de ce dernier et à prendre une part de plus en plus active dans les associations d’aide aux familles des victimes...

Encore un livre sur les attentats ? Pas vraiment. Ou bien sur un phénomène très particulier qui a suffisamment ébranlé et intrigué l’auteure pour qu’elle en fasse un roman. Car, si comme chacun de nous à l’époque, Adèle est meurtrie par ce déchaînement de violence et de haine, elle adopte un étrange comportement. Cette jeune femme effacée, que personne ne remarque et qui n’a jamais réussi à nouer de relations amicales ou amoureuses, va trouver dans ce terrible événement et dans le trouble généralisé qu’il suscite, l’occasion d’exister.

Le propos de ce roman n’est donc pas tant d’interroger notre réaction face au drame que de révéler la façon dont une blessure individuelle qui lui préexistait s’inscrit dans une douleur collective pour se confondre avec elle et la dépasser.
Pourquoi certaines personnes ressentent-elles le besoin de s’inventer un statut de victime et, surtout, de s’exposer ainsi, prenant le risque d’être démasquées ? Qu’est-ce qui les pousse à élaborer cette fiction à nos yeux impardonnable et qui nous heurte tant ?
Tout l’intérêt du roman de Constance Rivière est de mettre de côté ce sentiment de trahison pour tenter de comprendre ce qui nous semble si dénué de sens et de décence. L'auteure montre parfaitement la manière dont son héroïne finit par croire elle-même à sa propre fiction, lui permettant d'accéder à une identité dont elle se sentait jusqu'alors privée. Ce faisant, elle nous aide à saisir la nature d'un phénomène toujours extrêmement troublant lorsqu'il apparaît au grand jour.

Un récit tout à fait convaincant pour un premier roman parfaitement maîtrisé !



Un roman sélectionné par 

A crier dans les ruines, Alexandra Koszelyck, Aux forges de Vulcain
Après la fête, Lola Nicolle, Les Escales
Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Cent millions d'années et un jour, Jean-Baptiste Andrea, L'Iconoclaste
Ceux que je suis, Olivier Dorchamps, éditions Finitude
Dénouement, Aurélie Foglia, Corti
Francis Rissin, Martin Mongin, éditions Tusitala
J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi, Yoan Smadja, Belfond
L'homme qui n'aimait plus les chats, Isabelle Aupy, éditions du Panseur
L'imprudence, Loo Hui Phang, Actes Sud 
La chaleur, Victor Jestin, Flammarion
Le bal des folles, Victoria Mas, Albin Michel
Le coeur battant du monde, Sébastien Spitzer, Albin Michel
Le corps d'après, Virginie Noar, éditions François Bourin 
Le détachement, Jérémy Sebbane, Sable polaire
Les amers remarquables, Emmanuelle Grangé, Arléa
Les autres fleurs font se qu'elles peuvent, Alexandra Alévêque, Sable polaire
Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, éditions de La Martinière
Tous tes enfants dispersés, Beata Umubieyi Mairesse, Autrement
Un été à Islette, Géraldine Jeffroy, Arléa
Une fille sans histoire, Constance Rivière, Stock


jeudi 24 octobre 2019

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon


Jean-Paul Dubois

L’Olivier, 2019

Prix Goncourt 2019


Je ne suis pas du genre à m’embarrasser de scrupules lorsqu'il s'agit de refermer définitivement un livre qui ne me convainc pas. Et, bien que j’aime beaucoup Jean-Paul Dubois, j’ai été à deux ou trois reprises à un cheveu d’abandonner celui-ci. Parce qu’à vrai dire l’histoire de ce monsieur-tout-le-monde qui se trouvait incarcéré avec un hells aussi massif et effrayant que finalement pas-si-barbare-que-ça me paraissait un brin manichéenne, et je ne voyais vraiment pas où l’auteur voulait en venir... Bref, pour tout dire, je m’ennuyais un peu. 
Mais à chaque fois que j’ai pensé passer à autre chose, l’écrivain au style et son ton inimitables a su d’une phrase élégante ou de quelques lignes pleines de grâce me rattraper in extremis et m’inviter à poursuivre ma lecture...

Bien m’en a pris. Car, même s’il m’a semblé tardif, le déclic s’est produit. On voit peu à peu se dessiner les raisons qui ont conduit Paul Steiner en prison et, tout en découvrant progressivement son histoire et sa vie, avant même que n’apparaisse le dénouement attendu, on est gagné à sa cause et l’on éprouve, imperceptiblement, de l’empathie à son égard.
Alors, même si les personnages sont tous un peu caricaturaux, à l’image du co-détenu de Paul qui finit néanmoins par nous attendrir (en tout cas, qui m’a attendrie), si les situations sont parfois un peu grossières, le tout offre, comme toujours chez Dubois, une vision du monde tendrement désabusée. Mais, si l’auteur ne se fait aucune illusion sur la gent humaine, il n’en tire pourtant aucune amertume ni aucun ressentiment, et c’est ce qui fait tout son charme.

D’autant que si certains des personnages qu’il dépeint peuvent se montrer particulièrement odieux, mesquins, médiocres et révoltants, force est de constater que nous en connaissons de tous de tels (en tout cas, moi j’en connais) et franchement, ça fait un bien fou de les voir ainsi démasqués et passer un sale quart d’heure. Même si cela reste dans le cadre de la fiction...

Si Dubois me semble un bon candidat pour le Goncourt, ce ne serait toutefois pas selon moi pour ce titre-là (et je ne dis pas ça seulement parce qu’il a concurrent sérieux !). Nous saurons très prochainement ce qu’en pense le jury...
En attendant, cette lecture m’aura permis peut-être de remettre en cause l’un de mes grands principes de lecture, à savoir qu’on n’est jamais obligé de finir un livre...




Jérôme, qui est un inconditionnel de l'auteur, a beaucoup aimé.

jeudi 17 octobre 2019

Francis Rissin

Martin Mongin

Tusitala, 2019



Mais qui est donc ce Francis Rissin, qui donne son nom à un épais roman ? Du jour au lendemain, dans les provinces françaises, fleurissent des affiches mentionnant ce simple patronyme. Pas de photo, pas de slogan, pas d’explication. Juste un nom qui va peu à peu imposer sa présence et faire son chemin dans les esprits, laissant le champ libre à toute forme d’interprétation.
Est-il cet homme intègre qui va bannir mensonges et clientélisme de la classe politique ? Est-il celui que tout le monde attendait et qui va enfin sortir la France de son marasme ?

L’auteur multiplie les témoignages pour tenter de cerner la figure de cet être insaisissable plébiscité par une majorité de Français dont il n’hésite pas à flatter les bas instincts. Au fil des chapitres se dessinent les traits d’un homme providentiel, cette fiction surgissant dès que le ciel de l’histoire s’assombrit. Un costume que n’importe qui selon les circonstances peut endosser avant de se muer en despote tyrannique. Un personnage conjointement construit par quelque ambitieux opportuniste et un peuple avide de se sentir enfin écouté.

Je me suis lancée dans cette lecture avec la plus grande curiosité: le buzz (soigneusement orchestré par mon amie Nicole), le thème, et puis le souvenir persistant de ces énigmatiques affiches apparues un temps sur les murs de Paris et sur lesquelles on voyait un visage juvénile et rieur associé à un nom, John Hamon, sans plus de détails...

Si la construction du récit est plutôt habile, levant un à un les voiles sur l’identité du héros tout en l’enveloppant paradoxalement de mystère, si le jeu sur l’espace fictionnel et la manière dont chaque individu peut l’investir, y compris à son corps défendant, m’a semblé tout à fait intéressant, je dois néanmoins dire que j’ai trouvé l’ensemble un peu bavard, un peu long et peut-être un peu trop démonstratif. L’auteur est prof de philo et je dirais que cela se sent. Il joue fort adroitement avec son sujet, mais il m’aura manqué un style, une forme de jubilation littéraire pour savourer pleinement ce texte non dénué de pertinence...

Nicole et Papillon ont quant à elles adoré sans réserve !

Un roman sélectionné par


A crier dans les ruines
, Alexandra Koszelyck, Aux forges de Vulcain
Après la fête, Lola Nicolle, Les Escales
Attendre un fantôme, Stéphanie Kalfon, Joëlle Losfeld 
Cent millions d'années et un jour, Jean-Baptiste Andrea, L'Iconoclaste
Ceux que je suis, Olivier Dorchamps, éditions Finitude
Dénouement, Aurélie Foglia, Corti
Francis Rissin, Martin Mongin, éditions Tusitala
J'ai cru qu'ils enlevaient toute trace de toi, Yoan Smadja, Belfond
L'homme qui n'aimait plus les chats, Isabelle Aupy, éditions du Panseur
L'imprudence, Loo Hui Phang, Actes Sud 
La chaleur, Victor Jestin, Flammarion
Le bal des folles, Victoria Mas, Albin Michel
Le coeur battant du monde, Sébastien Spitzer, Albin Michel
Le corps d'après, Virginie Noar, éditions François Bourin 
Le détachement, Jérémy Sebbane, Sable polaire
Les amers remarquables, Emmanuelle Grangé, Arléa
Les autres fleurs font se qu'elles peuvent, Alexandra Alévêque, Sable polaire
Rhapsodie des oubliés, Sofia Aouine, éditions de La Martinière
Tous tes enfants dispersés, Beata Umubieyi Mairesse, Autrement
Un été à Islette, Géraldine Jeffroy, Arléa
Une fille sans histoire, Constance Rivière, Stock

jeudi 10 octobre 2019

Eloge du métèque

Abnousse Shalmani

Grasset, 2019



Un an tout juste après la sortie de son deuxième livre, je ne m’attendais pas à retrouver déjà la talentueuse Abnousse Shalmani. Passé l’effet de (très bonne) surprise, la découverte du titre de ce nouvel opus m’est en revanche apparu comme une évidence : si le mot n’était pas présent en tant que tel dans ses précédents ouvrages, la question de l’exil, la représentation de l’étranger, l’appropriation d’une langue et d’une culture nouvelles y occupaient quant à elles une place centrale. Et l’an dernier, lorsqu’elle présentait son roman Les exilés meurent aussi d’amour, ici même sur ce blog ou ailleurs, ce mot de « métèque » revenait constamment. Un mot qu’elle défendait avec passion et conviction, un mot qu’elle revendiquait et reprenait à son compte.

Aujourd’hui, elle nous revient donc avec cet Eloge du métèque, qui aurait tout aussi bien pu s’intituler Variations sur le métèque, puisque après en avoir placé la définition dans une perspective historique, elle essaye d’en circonscrire la figure à travers une galerie de personnages et à l’aide d’une série d’assertions qu’elle développe avec la flamme qu’on lui connaît.

Qu’il soit un tempérament, une ambition, une esthétique, une transgression, une sensualité, un malentendu ou une fiction, le métèque est cet individu déplacé, géographiquement ou socialement, cette figure de l’altérité qui s’interroge certes sur sa place et son identité, mais qui oblige aussi celui dont l’identité semble plus figée et plus installée à interroger à son tour son environnement et sa culture.

Le métèque est celui qui s’épanouit aussi dans cet espace indéterminé et qui sait jouir de cet inconfort. Il est celui qui vient rompre l’ordre, la monotonie et les habitudes, celui qui avec son regard décalé apporte poésie et humour.
Il est celui qui n’est pas entravé par des frontières, qu’elles soient physiques ou mentales, et qui peut donc expérimenter, métisser, porter son regard au-delà de sa condition.

Personnage historique ou héros de roman, peintre ou écrivain, historien ou metteur en scène, actrice ou simple kiosquier, le métèque est protéiforme, car il résulte au moins autant d’une disposition d’esprit que des aléas d’une vie. De sa fêlure originelle naissent une force et une vitalité que d’aucuns pourraient lui envier. C’est en tout cas ainsi que le voit et le conçoit la métèque Shalmani !




dimanche 6 octobre 2019

En aparté avec Violaine Huisman


Vous vous en souvenez peut-être si vous êtes fidèle à ce blog, le premier livre de Violaine Huisman, Fugitive parce que reine, m’avait fortement impressionnée. J’avais été bouleversée par son personnage de mère hors cadre et par l’amour fou, démesuré, qu’elle portait à ses filles, et stupéfiée aussi par la maturité avec laquelle Violaine, la narratrice, semblait assumer cette situation. Mais en refermant ce livre, je me demandais quand même quelles traces pouvait laisser une telle histoire...

Rose désert apporte une réponse à cette question puisque ce récit s’inscrit dans le prolongement de Fugitive parce que reine : Violaine en est toujours la narratrice, mais c’est à présent elle qui en est le coeur. Elle a grandi, et elle nous parle de son adolescence et de son entrée dans l’âge adulte, qui ne se fait pas sans heurt. Celle qui semblait une petite fille calme et posée laisse place à une jeune femme à la vie sentimentale et affective assez agitée...



© Nicole Grundlinger


J’aimerais donc savoir, Violaine, si après Fugitive parce que reine vous avez eu le sentiment d’avoir fait un portrait peut-être un peu déformé du personnage de la fille de Catherine, et si c’est cela qui a suscité le besoin de vous recentrer sur lui, ou bien si vous aviez déjà au départ le projet de vous attacher ensuite au personnage de Violaine ?

Avant même de commencer à écrire Fugitive, j’avais l’idée d’une oeuvre qui puisse réunir toute une famille de personnages, qui se trouvent être aussi les personnages de ma famille. Et quand je pense aux livres qui m’ont le plus marquée, ce sont des livres qui s’inscrivent dans cette ambition-là, comme La RechercheLa Comédie humaine ou les livres d’Albert Cohen. Ce sont des livres qui forment une espèce de cosmogonie romanesque. Il y a tout un univers qui existe dans lequel vous pouvez rentrer et qui met en scène les différents personnages à différents moments de leur vie. 

Et au moment où j’ai fini d’écrire Fugitive, effectivement, je me suis dit que le plus évident pour moi était de passer au personnage de Violaine qui, à partir du moment où Fugitive existait, devenait Violaine, fille de Catherine. Ce n’était plus simplement Violaine mon double. 

Le personnage existe donc en tant que personnage et en tant que double de vous-même ; est-ce ce qui peut expliquer cette construction particulière et commune aux deux livres, avec un récit à la première personne, puis un regard plus distancié à la troisième personne, avant de revenir à la première ?

Pour Fugitive, c’est vraiment la structure qui m’est venue pour raconter ce personnage de Catherine parce que je voulais effectivement la représenter à travers le regard de l’enfant, puis d’une manière plus neutre, à travers le regard d’un narrateur non genré, omniscient, qui puisse d’une certaine manière expliquer son histoire. 

Et puis cette structure évoque pour moi le miroir à trois faces qu’affectionnait ma mère, qui était danseuse et qui aimait beaucoup se faire des chignons. Elle en avait toujours dans sa salle de bains. C’est un peu ce que j’ai visualisé en structurant Fugitive de cette façon.
Et pour moi, Rose désert c’était un nouveau jeu de miroirs avec le personnage de Catherine et Fugitive, c’est pourquoi j’ai voulu reprendre cette image du miroir à trois faces, reprendre cette structure en trois parties.

Comme vous le dites, cette histoire est la vôtre ; est-ce que l’écriture est ce qui permet d’instaurer une distance nécessaire avec une expérience douloureuse, difficile ?

Oui, c’est une mise à distance dans la mesure où ça devient un objet hors de vous, ça devient quelque chose qui existe ailleurs que dans votre coeur. Mais pour moi, l’entreprise littéraire n’est pas un projet cathartique. Ça ne permet pas d’aller mieux. Je pense qu’il faut aller bien pour commencer à écrire. En tout cas, il faut aller suffisamment bien pour être capable d’écrire avec une distance narrative qui permette de raconter une histoire aux autres. Ce n’est pas une histoire qu’on se raconte à soi-même. 

"Pour moi, l’entreprise littéraire 
n’est pas un projet cathartique"


Pour moi, c’est étourdissant d’imaginer que Catherine existe dans un livre et qu’elle est dans les rayonnages des librairies, qu’elle existe dans le coeur et dans la vie des lecteurs.
Cette distance-là était extrêmement importante pour moi et pour que ça fonctionne. Je crois qu’il faut aussi être capable de présenter aux autres quelque chose qui ne soit pas de l’ordre du trop intime...

Pour vous, en quoi ces livres, très inspirés d’éléments autobiographiques, sont-ils des romans ? Où se situe l’entreprise romanesque ?

C’est le projet même du livre de transformer les personnes vivantes en personnages de fiction. L’idée, c’est moins de partir de la vie pour en faire de la littérature que de commencer par la littérature et de voir ce qui de la vie rentre dedans. Il s’agit de prendre les éléments du réel et de les mettre à l’épreuve de la fiction en en faisant un roman. 
Et ce qui est extraordinaire avec la littérature, et avec la fiction en particulier, c’est que vous pouvez faire sens avec des choses qui, dans la vie, sont complètement incohérentes et n’ont pas d’explication. Et là, tout à coup, les choses prennent un sens, trouvent une cohérence... La succession des événements dans un roman doit nécessairement aboutir à une conclusion et arriver à une forme de réconciliation, ce qui n’est pas le cas dans le réel. Le réel est bordélique par nature !

Pour revenir aux personnages, on se rend compte en lisant Rose désert à quel point la petite fille a manqué de cadres, de modèles auxquels s’identifier, ce qui l’empêche de se construire. Il semble n’y avoir qu’un seul point d’ancrage possible, c’est la littérature. Est-ce que lorsqu’on ne reçoit aucun cadre, la littérature peut être cet élément stabilisateur, ce repère, ce refuge ? 

Oui, je pense. Après, c’est très personnel. Je pense que quiconque s’est trouvé à un moment un peu perdu dans sa vie et aime particulièrement la littérature ressent l’abandon à la lecture comme une forme de soutien. C’est aussi ce que j’ai essayé de représenter dans Rose désert, peut-être plus encore que dans Fugitive, à quel point la littérature peut représenter une forme de croyance pour ceux qui, comme moi, n’ont pas de religion. Il y a quelque chose de l’ordre d’une foi, qui n’est pas seulement dans la littérature mais dans toutes les formes d’art. Quand on a foi en l’art, on a foi en quelque chose. Et même si ce

Virginia Woolf 
par George Charles Beresford
n’est pas dieu, si ce n’est pas une espèce d’au-delà qui organise le monde, c’est quand même un principe organisateur, quelque chose qui permet de voir au-delà de la détresse, au-delà de la trivialité du quotidien, une force sublimatrice. 


C’est ce que j’essaye de dire en conclusion de Rose désert : qu’il y a, même au milieu du marasme, des moments d’extase et que ces moments - que Virginia Woolf appelle des moments d’être -, donnent une lumière à la noirceur.


Ce contraste se traduit aussi dans l’écriture. Il y a une rencontre entre une matière très crue dite sans détour avec des mots très directs et une recherche pourtant de quelque chose d’un peu romantique. Est-ce que cela peut cohabiter ?

Oui, c’est ce que je ressens intimement. Mais au-delà de mon personnage ou même de ma lecture des sentiments, j’ai l’impression qu’il y a quelque chose d’assez générationnel. Je crois que beaucoup d’entre nous ont arrêté de croire au prince charmant et au mariage comme à l’aboutissement d’une vie. Les femmes ont été invitées à prendre davantage confiance en elles, en leur autonomie, en leur indépendance. 

"Les mythes d’antan n’existent plus, mais ce n’est pas pour autant 
qu’on cesse d’être romantique et sentimentale"

Mais je crois que tout ça est assorti aussi d’une complexité dans les rapports hommes-femmes. Les mythes d’antan n’existent plus, mais ce n’est pas pour autant qu’on cesse d’être romantique et sentimentale. Et ce n’est pas parce que les rencontres sexuelles ou les rencontres amoureuses se passent de manière plus légère et triviale qu’il n’y a pas aussi un élan romantique en nous. Mais je pense que, de fait, pour notre génération c’est compliqué de l’exprimer, et j’ai eu envie de contraster ce romantisme avec la crudité du corps mis à nu.  

Effectivement, les relations hommes-femmes sont au centre de vos livres. Par rapport à ce que vous venez de dire, le personnage de Violaine semble arriver à trouver une voie pour se construire en tant que femme, mais c’est un cheminement long et compliqué…

Oui, c’est un cheminement. Je pense qu’on avance dans le bon sens, mais que ça prend du temps. Il est clair qu’on n’y est pas encore, mais je pense que peut-être les générations successives y arriveront mieux. L’idée, en tout cas, c’est de frayer une voie pour les générations suivantes.

Il y a deux choses, en fait. Il y a la question de ce que la société reconnaît - et dans les générations passées il n’y avait en effet que le mariage qui comptait -, et après il y a ce qui se passe dans l’intimité des hommes et des femmes qui ont toujours vécu les choses de manière complexe et paradoxale. Ce n’était simplement pas accepté et perçu publiquement. 

Pour notre génération, c’est quelque chose de beaucoup plus explicite et de beaucoup plus inscrit dans les moeurs. Mais comme le mouvement mee too et de libération de la parole des femmes de ces deux dernières années l’a suffisamment démontré, on est encore dans une société extrêmement patriarcale, sexiste, misogyne, compliquée. 

Virginie Despentes 
© Georges Biard
On est à un moment crucial où tout cela est exposé au grand jour...

Oui, j’aime beaucoup cette phrase de Virginie Despentes (je ne sais plus si elle l'a écrit dans un livre ou si elle l’a dit quelque part) : « Etre une femme écrivain, c’est déjà faire chier ». Et c’est vrai, c’est déjà la ramener, avoir des choses à dire, c’est vouloir s’exprimer, et ça, c’est déjà « faire chier » ! 

Et devenir mère, dans tout ça ? Parce qu’il y a être une femme et être une mère, qui est une autre paire de manches !

Oui, en fait il y a deux scènes dans le livre que j’ai écrites à la fois dans Fugitive et dans Rose désert, deux scènes de la vie d’une femme que j’ai tenu à représenter à l’écrit, qui sont la première expérience sexuelle et l’accouchement. Ce sont des scènes qui sont vraiment convenues en littérature. On les trouve dans énormément de livres de Balzac, de Tolstoi, et chez beaucoup d’auteurs classiques. Mais d’abord elles sont racontées d’un point de vue masculin et ensuite avec une espèce de voile pudique qui dit : « Ça, on est d’accord, c’est du trivial et du prosaïque, donc on va le raconter car c’est important pour la suite de l’histoire, mais dans l’ensemble, ce n’est pas ce qui compte. » Or j’ai eu envie de faire de ces scènes des éléments centraux parce que ça me semble être un sujet littéraire vraiment intéressant, quelque chose de plus que de simples éléments indispensables à la suite du récit : des événements en tant que tels. 

Je voudrais que l’on parle d’un autre élément important du livre, c’est l’Afrique. Plus qu’un simple décor, c’est une métaphore du cheminement de Violaine. Qu’est-ce que cet espace-là, précisément, permettait d’exprimer, de véhiculer ?

Alors dans l’Afrique il y avait l’idée du désert qui, pour Violaine, à ce moment précis de l’histoire, est un désert très particulier. Elle le voit vraiment comme une métaphore. Elle ne le pense pas du tout comme un paysage géographique, une réalité géopolique tangible. Elle l’imagine comme le désert de Clochegourde dans Le lys dans la vallée, qui est donc la campagne française, elle pense au désert de Port-Royal, à cette idée métaphorique du désert comme lieu de recueillement. Sauf que, littéralement, elle part dans le désert. Donc il y a ce premier décalage par rapport au Sahara qu’elle traverse. 

Après, la question des pays qu’elle traverse m’a semblé intéressante par rapport à la question qu’elle soulève de ce moment de l’histoire post-coloniale où, nécessairement, en traversant ces paysages, ces pays et ces peuples, elle ne peut pas ne pas penser à son histoire ou à l’histoire des générations antérieures et à ceux qui, dans le monde auquel elle appartient, ont colonisé ces peuples. 

Et j’ai trouvé peut-être pertinent de confronter la question de la domination masculine qu’elle ressent, elle, dans son corps de manière très vive et la question de la domination impériale que tous ces peuples ont vécue. Et ça se passe aussi dans l’usage de la langue, dans le fait que la langue française, dans les pays qu’elle traverse, est encore une langue dominante. C’est une question très pernicieuse et très complexe, l’une des conséquences de la colonisation, qui fait que des peuples entiers ont perdu l’accès à leur langue. 

Tout à l’heure, vous parliez de votre oeuvre envisagée comme un cycle avec des personnages récurrents. Or, il y a des personnages restés dans l’ombre. Est-ce que vous allez poursuivre ce cycle ?

Pour moi, Rose désert est le troisième volet d’un triptyque, dont le premier livre n’est pas de moi, mais de ma mère. Il s’appelle Saxifrage et il est mentionné à la fois dans Fugitive et dans Rose désert. C’est le récit de sa vie, qu’elle a écrit quand j’étais adolescente et dans lequel elle a publié un poème que je lui avais adressé enfant et que j’ai reproduit à la fin de Fugitive parce que reine. D’une certaine manière, ce poème dans le livre de ma mère était ma première expérience de la publication. J’ai le souvenir de l’avoir beaucoup accompagnée dans l’écriture de ce livre à un moment où je commençais moi-même à me fanstasmer écrivain. 

"Pour moi, Rose désert est le troisième volet d’un triptyque, 
dont le premier livre n’est pas de moi, mais de ma mère"

Saxifrage © Webandi/Pixabay
Par ailleurs, Rose désert, c’est aussi la rose du désert, qui est une espèce de version africaine de la saxifrage qui est une fleur qui perce la roche pour voir le jour, comme la rose du désert le fait avec le sable. Donc pour moi, c’était une façon de clore ce cycle. J’ai des idées pour la suite qui sont à l’état d’ébauche. Je reprendrai les personnages qui ont déjà été posés dans ces livres, mais dans un autre cycle…


Et pourriez-vous vous intéresser à une figure masculine ? Parce que les hommes, dans vos deux livres, n’ont pas vraiment la part belle... 

Mais oui, les figures masculines m’intéressent beaucoup aussi ! Mais j’ai eu l’impression d’avoir besoin d’écrire ces livres-là d’abord pour savoir comment me positionner par rapport à elles. Il y en a une qui m’intéresse particulièrement dans cette famille, c’est Georges Huisman, le grand-père paternel, qui figure en filigrane dans les deux livres. C’est un personnage historique qui a tout un tas d’archives autour de lui, qui brasse aussi une histoire de France à travers son expérience de la Deuxième Guerre mondiale, qui m’a toujours fascinée et en même temps un peu tenue à distance, parce que c’est une histoire qui semble déjà beaucoup rebattue... C’est une histoire qu’on a déjà beaucoup entendue, et pour l’écrire j’aurais besoin de savoir avant toute chose où et comment je me positionne par rapport à elle... 


Merci à Violaine d'avoir répondu à mon invitation et de s'être livrée avec beaucoup de générosité et de sincérité.
Merci à la librairie Le Divan de nous avoir ouvert ses portes pour partager ce précieux moment d'échange.