dimanche 25 novembre 2018

Le monarque des ombres


Javier Cercas

Actes Sud, 2018


Traduit de l'espagnol par Aleksandar Grujicic et Karine Louesdon



Ecrire ou ne pas écrire l’histoire de son grand-oncle maternel Manuel Mena, phalangiste convaincu, mort en 1938 sur le front de la guerre civile alors qu’il s’était enrôlé pour défendre des valeurs d’ordre et de grandeur nationale ? C’est la question que se pose Javier Cercas dès les premières lignes de son livre. Naturellement, au vu de l’ouvrage que le lecteur tient entre ses mains, il ne laisse guère place au suspense. Mais la véritable question, en rien surprenante lorsqu’on connaît l’auteur, n’est pas tant de savoir s’il faut l’écrire, mais comment l’écrire ? De quel point de vue se placer ? Faut-il faire oeuvre de fiction ou d’historien ?
Ces interrogations étaient déjà au coeur des précédents ouvrages de l’auteur, qui poursuit  ainsi un travail entamé de longue date, une réflexion sur l’écriture et les rapports qu’entretiennent fiction et réalité. Dans L’imposteur, la matière même de son livre se confondait avec ces préoccupations, puisque le héros en était un homme qui avait lui-même fondé sa vie et son parcours sur une fiction. 

Cette fois, l’auteur fait face à une difficulté singulière, puisqu’il a décidé de relater l’existence d’un membre de sa propre famille, d’enquêter sur ses racines, sur tout un village, sur un homme et une communauté qui constituent une figure paradigmatique de l’histoire récente du peuple espagnol, et d’assumer un héritage qui, de son propre aveu, le fait rougir de honte. Plus difficile encore est de faire la part entre la légende familiale et la vérité historique, l’obligeant à mener un véritable travail de journaliste, recueillant les témoignages et analysant les documents officiels.
A cette fin, il opère un dédoublement de personnalité et ne se prive pas de citer les paroles ou les articles de Javier Cercas comme s’il s’agissait d’une tierce personne, allant  jusqu’à mentionner, de manière assez ironique, son penchant pour le romanesque, sa «prédilection incurable de littérateur pour la légende approximative face à l’histoire certaine». 

L’auteur interroge les témoins encore vivants, mais leur mémoire est-elle fiable ? Et les documents administratifs, dans cette période plus que trouble de la guerre civile, ne sont pas eux-mêmes exempts d’erreurs. C’est alors que le romancier peut intervenir, pour «colmater avec la fiction» les trous laissés par la réalité historique...
Mais Cercas s’en défend. Celui qui cherche à comprendre comment la population a pu se scinder en deux partis opposés au point de s’affronter armes à la main - et il donne dans ce livre des éclairages tout à fait instructifs pour le néophyte - voudrait avoir accès aux motivations de ce grand-oncle engagé à l’âge de 19 ans. Il voudrait savoir ce qu’il a ressenti lorsqu’il était sur le front. D’autant que les témoignages qu’il reçoit lui donnent toutes les raisons de croire que Manuel Mena avait fini par penser qu’il avait fait erreur et qu’il donnait sa vie pour des intérêts qui n’étaient pas les siens, alimentant ainsi la propre vision que l’auteur a des événements.
Cercas ne pouvant rien affirmer, il use à l’envi d’une figure de style lui permettant de raconter ce qui lui est interdit d’imaginer et de présenter comme vrai, ou du moins comme plausible, en expliquant en quoi il n’est pas habilité à le faire.  

Tout en interrogeant sa position et son statut d’écrivain, et en apparaissant comme un protagoniste de son propre roman - puisque ce livre est présenté comme tel - Javier Cercas développe et donne une illustration de sa conception de la littérature. C’est elle qui donne une véritable existence aux hommes et aux histoires, qui n’existent que dès lors que quelqu’un décide de les raconter et de les écrire, opérant ainsi une forme de synthèse  entre «l’âpre vérité des faits» et celle qui se transmet de génération en génération, et qu’elle dépasse pour donner une «vérité plus complète que les deux autres prises séparément».
Dès lors, Cercas ne pouvait se contenter de raconter une histoire ; il devait raconter aussi l’histoire d’une histoire, expliquer comment il en était venu à produire le texte que nous avons sous les yeux. Un exercice de haute voltige, mené avec intelligence, qui permet  à la fois d’envisager les conditions de la création littéraire et de mieux comprendre un épisode récent de l’histoire de l’Espagne. Deux bonnes raisons pour moi d’avoir lu et apprécié ce texte !




dimanche 18 novembre 2018

Un autre regard sur l’exil



Je m’étais promis de réitérer cette formule qui permet de reparler de livres que j’ai aimés  dans un format différent, de les placer dans une autre perspective, un peu plus large.

Aujourd’hui, je vous propose quelques romans en lien avec la question de l’exil, préoccupation actuelle majeure. La littérature est toujours pour moi le moyen privilégié et premier d’envisager, de scruter et de comprendre le monde qui m’entoure. Sur cette question particulière de l’exil, il me semble que la littérature apporte un regard humain et une profondeur de champ qui manquent bien trop souvent lorsqu’on l’évoque.
Ce billet ne vise évidemment pas l’exhaustivité : il s’agit d’une sélection toute personnelle, un choix de textes qui m’ont particulièrement touchée et que j’espère vous donner envie de lire... si ce n’est déjà fait!




Gaëlle Josse
Notabilia, 2014 (Disponible chez J'ai Lu)


Quel meilleur symbole qu’Elis Island pour ouvrir cette chronique ? Ce petit bout de terre fut le passage obligé de tant d’hommes et de femmes de tous âges, de toutes origines qui, au tournant des XIXe et XXe siècles, affluèrent massivement vers la terre promise que constituaient les Etats-Unis.
A travers le témoignage fictif du dernier gardien d’Ellis Island, Gaëlle Josse rappelle avec une élégante sobriété combien douloureux peut être le parcours de ces déracinés et que c’est bien souvent le désespoir et la douleur qui conduisent les individus à quitter leur monde pour aller vers l’inconnu.




Yasmine Ghata
Robert Laffont, 2016

C’est souvent la guerre qui pousse des hommes, des femmes, des enfants à fuir leur pays dans des conditions totalement précaires, à braver de terribles dangers pour tenter de trouver refuge dans un pays dont ils ne connaissent souvent absolument rien.
Le jeune héros de ce roman, Arsène, est orphelin. C’est sa grand-mère, trop vieille pour espérer supporter les conditions d’un voyage à l’issue incertaine, qui le pousse, avec pour seul viatique une valise, à quitter le Rwanda, ravagé par la guerre civile.
En France, Arsène est adopté par un couple qui l’élève comme son fils. Malgré les soins, l’attention et la tendresse qu’il reçoit, les souvenirs et les cicatrices sont bien là. Pour mettre des mots sur la douleur et surmonter les traumatismes, il faudra éviter la confrontation brutale et user de patience... 
Un récit d’une grande délicatesse. 



Les échoués
Pascal Manoukian
Don Quichotte, 2015 (Disponible en Points Seuil)

Les migrants. Difficile d’échapper à ce mot tant il est au coeur de notre actualité. Pascal Manoukian a choisi d’appeler ces personnes des échoués afin de mieux traduire la réalité de ce qu’ils sont et de ce qu’ils endurent. 
Ancien grand reporter, il a côtoyé ces situations dramatiques qui poussent tant d’individus à s’arracher à leur pays. Il leur a consacré un récit déchirant mettant en scène trois hommes, un Bengladais, un Somalien et un Moldave, dont on suit le parcours depuis leur décision de tout quitter à leur arrivée en région parisienne. 
Au-delà des terribles situations personnelles qu’il dépeint, Manoukian pointe l’exploitation qui est faite de la misère, y compris par ceux qui prétendent dénoncer la présence de ces migrants.
C’est un roman certes très noir et sans concession, mais empreint d’une humanité qui permet néanmoins d’apercevoir une lueur d’espoir.

A découvrir également, mon entretien avec l'auteur




Laura Alcoba
Gallimard, 2013 (Disponible en Folio)

Ce roman est le deuxième volume d’une trilogie dont les composantes peuvent néanmoins se lire indépendamment les unes des autres.
Dans le premier, Manèges, Laura Alcoba relatait à travers les yeux d’une fillette la vie de clandestinité de ses parents opposants à la dictature argentine. Le bleu des abeilles évoque l’arrivée en France de l’enfant avec sa mère, tandis que son père est resté emprisonné dans une geôle de leur pays. Laura Alcoba raconte ce qu’est l’arrivée dans un nouveau pays, dont il faut tout apprendre, au premier chef la langue.
L’auteure nous propose un récit tendre et sincère, jamais pesant, parfois drôle, qui rend parfaitement compte de ce que peuvent représenter l’appropriation d’une nouvelle culture et l’apprentissage de nouvelles références et de nouvelles habitudes dans tous les domaines de la vie.

A découvrir également, mon entretien avec l'auteure





Maryam Madjidi
Le Nouvel Attila, 2017 (Disponible chez J'ai Lu)

Premier roman d’une jeune femme française d’origine iranienne, Marx et la poupée est un texte plein de verve, à la fois tendre et incisif qui, par une juxtaposition de souvenirs, d’anecdotes et de témoignages, offre un éclairage subtil sur le rapport ambivalent qu’un individu contraint de quitter son pays entretient avec ses racines et sa culture d’accueil, l’écartèlement entre un monde resté derrière lui et celui au sein duquel il essaie de se faire une place. 


Abnousse Shalmani
Grasset, 2018

A travers le regard d’une fillette de 8 ans, Abnousse Shalmani évoque l’arrivée en France d’une famille iranienne ayant fuit son pays après la révolution islamique. 
Dans un récit à son image, débordant d’une belle énergie et empreint d’une réjouissante liberté de ton, elle réinvente la forme romanesque en la métissant avec celle du conte oriental, tandis que ses personnages hauts en couleur redéfinissent la figure de l’exilé, façonnée par une multitude de fragments auxquels il faut donner une cohérence pour trouver un équilibre.
Un roman flamboyant !

A découvrir également, mon entretien avec l'auteure


Et pour rencontrer Abnousse Shalmani, rendez-vous mercredi 28 novembre à la librairie Le Divan, où j'aurai la joie de la recevoir 









samedi 10 novembre 2018

Falco


Arturo Perez-Reverte

Le Seuil, 2018


Traduit de l’espagnol par Gabriel Iaculli


Perez-Reverte est un de mes auteurs de prédilection. D’abord parce qu’il a écrit naguère un roman que j’avais adoré, Le tableau du maître flamand, ensuite parce que c’est un amoureux de Dumas, qui lui avait d’ailleurs inspiré un livre que j’avais également apprécié, enfin parce qu’il est espagnol, et peut-être surtout parce que ça commence à faire un bail que je le lis et qu’il m’accompagne !
Pourtant, tel un vieil ami, je l’ai parfois perdu de vue. Il faut dire qu’il lui est arrivé de sérieusement m’agacer avec certains livres que j’ai trouvés complètement ratés. Mais il n’empêche, comme une vieille amie, je finis toujours par revenir vers lui...

Cette fois, les retrouvailles ont été un peu poussives. Peut-être parce qu’il s’agissait d’un roman de genre. Un peu l’ambiance série B, avec un héros ténébreux, insaisissable, totalement dénué de scrupules, le type de macho qui met une femme dans son lit comme il s’envoie un verre au comptoir... vous voyez ? Pas exactement ma tasse de thé. Mais enfin il suffit de jeter un oeil sur la couverture pour s’apercevoir que l’éditeur ne m’avait  pas prise en traître !
D’un autre côté, on était dans le cadre de la guerre d’Espagne, et là, j’étais nettement plus dans mon élément, tant cette période m’intéresse!

Alors, je ne dirais pas que j’ai appris beaucoup de choses en lisant ce roman, mais il est vrai que Perez-Reverte montre parfaitement combien les militaires étaient loin de former un front uni - pas plus que les Républicains, d’ailleurs, mais ce ne sont pas eux qui sont au coeur de ce roman - les différentes factions voulant évidemment avoir le dessus afin de prendre la tête du pouvoir le moment venu.
Et puis, il faut le reconnaître, l’écrivain a du métier et certaines scènes font  plus que frémir. Non pas tant par ce qu’elles décrivent, d’ailleurs, que par la dimension psychologique que Perez-Reverte n’hésite pas au contraire à creuser. Bref, j’ai finalement fini par y entrer, et même par bien y entrer dans ce roman, et il n’est pas dit que je ne lirai pas la suite lorsqu’elle paraîtra, puisqu’il s’agit du premier volume d’une série au héros récurrent... 
A bientôt, l’ami !

dimanche 4 novembre 2018

Le bûcher


György Dragoman

Gallimard, 2018


Traduit du hongrois par Joëlle Dufeuilly


Nous ne savons pas ce qu’est un régime autoritaire. Je veux dire, nous n’avons jamais connu le règne de l’arbitraire le plus pur, de la peur omniprésente, de la défiance de tous, y compris de ses proches. Nous ignorons ce que c’est que de craindre jusqu’à nos propres pensées. Qui ne l’a pas vécu ignore à quel point un individu peut abdiquer sa raison lorsque l’irrationnel domine.  
Pourtant, lorsqu’une autre réalité se met en place, lorsque les vérités scientifiques n’ont plus cours, lorsqu’on vous demande de ne pas croire ce dont vous avez été témoin, la vie devient aussi insaisissable et mouvante qu’une poignée de sable qui s’écoulerait entre vos doigts.

György Dragoman, auteur hongrois né en Transylvanie, en a fait l’expérience. Pour entrer dans son livre, vous devrez renoncer à vos repères, accepter de pousser la porte d’un monde qui vous échappe. Vous aurez envie de refermer ces pages, tant vous vous sentirez désorienté. Vous ressentirez sans doute une impression d’isolement, d’incommunicabilité, vous serez frappé parfois par l’absurdité de certaines situations et chercherez comme l'héroïne le sens de certaines scènes. 
Cependant, quelque chose vous poussera peut-être à rester auprès d’Emma, cette toute jeune fille que sa grand-mère est venue chercher à l’orphelinat après la mort du tyran qui tenait le pays d’une main de fer. Dragoman ne nous précise pas vraiment où se situe son récit. Sans doute en Roumanie après la mort de Ceaucescu, mais ce pourrait être dans n’importe quel pays ayant connu un semblable joug. 
Par la nature même de son texte, Dragoman nous fait toucher du doigt ce qui est impalpable et ce dont aucun essai historique ne saurait rendre compte : ce sentiment terrifiant, infiniment angoissant de perte de tout repère et de désespérante solitude. Il nous communique littéralement cette peur de s’exprimer, cette incapacité à comprendre et appréhender le monde qui nous entoure. 

Il nous révèle aussi combien les conséquences d’un tel régime perdurent au-delà de sa fin : les rancoeurs, les dénonciations, les revanches, la justice expéditive, l’impossible oubli, la difficulté à reconstruire quelque chose sur les décombres d'une société qui a été anéantie... 

Alors c’est vrai, je me suis un peu accrochée pour entrer dans ce roman. Pourtant, quelque chose me fascinait et me retenait de le reposer. Ce livre m’a ramenée vers de précédentes lectures, en particulier Le musée des rêves, de Miguel A. Seman. Celui-ci se situe en Argentine, mais toutes les dictatures se ressemblent, et l’auteur y plonge son lecteur dans le même abîme de perplexité pour mieux lui faire ressentir ce sentiment d’impuissance et de profonde angoisse qui s’empare alors des individus, ce moment où le réel n’a plus de sens, où les frontières avec le rêve, la magie, se brouillent et où l’irrationnel prend le dessus.
D'autres romanciers se sont essayés à retranscrire ce qui s'apparente à une véritable annihilation de ce qui fait l'essence d'un être social. Parvenir à cela est un véritable tour de force que seule, peut-être, la littérature est capable d’accomplir. Et c'est bien ça, aussi, qui la rend passionnante.  


Une lecture faite en commun avec ma chère Nicole