dimanche 27 mai 2018

Platine

Régine Detambel

Actes Sud, 2018



Jean Harlow : ce nom ne vous est certainement pas inconnu et, tout comme moi, sans doute l’associez-vous à l’un des innombrables sex-symbols produits par Hollywood. Mais ce que j’ignorais, c’est qu’il avait été le premier de cette longue tradition. Et en lisant ce livre, je me suis aperçue que je ne connaissais en fait rien de l’actrice.
Il faut dire qu’elle n’a pas tourné dans des films inoubliables. Morte à vingt-six ans, elle n’a guère eu le temps de laisser d’autre empreinte que celle de bombe platine à la poitrine incendiaire. C’est pourtant bien elle qui se consumera irrémédiablement dans ce rôle.

Après le divorce de ses parents, la jeune Harlean Carpenter part vivre à Los Angeles avec sa mère et le nouveau mari de celle-ci. Se sent-elle de trop au sein du couple ? Elle ne songe qu’à s’en échapper et se marie à l’âge de seize ans avec un jeune homme dont elle divorcera trois mois plus tard. Pour ne pas avoir à retourner au domicile parental, il lui faut gagner sa vie. Hollywood est là, à deux pas. Elle est prête à tout pour faire un bout d’essai, obtenir un rôle de figurante ou même faire office de doublure.

Très vite, son incroyable blondeur et sa divine silhouette attirent l’attention d’Howard Hughes. La voilà propulsée dans de fastueuses soirées où elle ne sait trop à qui parler, et le contrat qu’elle signe avec la MGM fait définitivement d’elle un produit exploitable à l’envi.

Au-delà de la tragique biographie de l’actrice, ce livre aussi bref que percutant illustre parfaitement la manière dont «l’industrie du rêve» déploie tout un arsenal d’outils et de stratégies pour assurer les conditions de sa pérennité et de sa croissance. Certes, ce que relate ce livre est désormais bien connu, qu’il s’agisse de la manière dont elle phagocyte les acteurs, victimes sacrificielles de ce miroir aux alouettes, ou du caractère intrusif des majors qui prétendent régenter le moindre détail de la vie privée des stars priées de se conformer au cahier des charges qui leur est donné. 

Jean Harlow paiera le prix fort son manquement aux règles lorsqu’elle épousera un scénariste de vingt ans son aîné, Paul Bern, totalement inconnu du public. Le jour du mariage, elle ne connaît pas encore son terrible secret, mais l’époux est loin de répondre aux critères de virilité requis pour assurer le glamour et la légende. Lors de la nuit de noces, lorsque Paul ne pourra plus cacher son sexe atrophié, il ne supportera pas ce qu’il vit comme une humiliation et l’homme jusqu’à présent si doux, si élégant et si attentif s’attaquera à son épouse avec une violence inédite.

Le corps de Jean conservera la mémoire des coups reçus, sans doute à l’origine de la maladie qui entraînera plus tard sa mort. Mais avant cela, le temps faisant lentement son oeuvre, il restera cinq années au cours desquelles Harlow sera priée d’accrocher la lumière, de pointer les seins en avant, de porter des tenues suggestives, moins pour jouer la comédie que pour exciter le désir masculin. 
Le regard que pose Régine Detambel sur le dernier film de la star, Saratoga, tourné avec Clark Gable, révèle combien ce corps prématurément usé, abîmé, devra néanmoins jusqu’au bout assurer ses engagements, quoi qu’il lui en coûte, et il faut reconnaître à Jean Harlow une réelle abnégation. Sous la plume de l’auteure, ce film apparaît, avec une grande justesse, comme l’illustration ultime de la marchandisation des corps, dans un système au cynisme sans limite.

Comme je le disais, on sait tout cela depuis bien longtemps. La récente affaire Weinstein vient pourtant de nous rappeler qu’en la matière, les choses n'ont hélas guère évolué. 

S'inscrire dans la légende semble avoir un coût. Et il est élevé. 


lundi 21 mai 2018

Ariane

Myriam Leroy

Don Quichotte, 2018




Je ne m’attarderai pas longtemps sur ce livre qui m’a profondément irritée. A vrai dire, si je ne l’avais pas lu dans le cadre des 68 Premières fois, je n’en aurais même pas parlé. Et si je l’ai lu jusqu’au bout, c’est parce que je me demandais où l’auteure voulait en venir. Et la réponse est hélas : nulle part ! Sauf à considérer son message - il est dommage de mourir à 20 ans, avant d’avoir connu la vie - comme une révélation. Car c’en est une, n’est-ce pas ?

Pour en arriver à cette renversante conclusion, il faut en passer par deux cents pages indigestes relatant la relation exclusive et malsaine qu’entretiennent deux adolescentes. L’une, la narratrice, est issue d’un milieu modeste ; l’autre, Ariane, est la fille adoptive d’un couple à l’aisance financière plus que confortable, habitant une commune huppée de Belgique. Tout sépare ces jeunes filles, qui vont pourtant se rencontrer dans le collège sélect de la région où les parents de la narratrice, avides de respectabilité, ont réussi à inscrire leur fille. 
Je vous épargnerai l’accumulation de poncifs et la permanente démesure de ce récit pour m’arrêter simplement sur les deux aspects de ce roman qui m’ont le plus heurtée.

Tout d’abord, si j’attends de la littérature un minimum de subtilité, je dirais que j’en attends peut-être davantage encore lorsqu’on traite de l’adolescence, ce moment si particulier de la vie où la construction de soi appelle bien souvent les paradoxes, l’excès, la provocation. Or, si l’écriture cultive et accentue ces traits, on tombe vite dans la caricature et l’obscénité, écueil que n’évite pas l’auteure tant elle se complait dans l’outrance.

Enfin, et ce ne sera pas le moindre de ses défauts à mes yeux - particulièrement aujourd’hui où l’on parle tant du corps des femmes et du regard que les hommes posent sur lui, quand ce n’est pas autre chose - évoquer la découverte de ce regard par une toute jeune fille dans les termes qu’emploie Myriam Leroy me paraît non seulement sonner complètement faux, mais également navrant et révoltant. Pour une fois, je vais me contenter de citer, vous jugerez par vous-même. La scène se situe dans un parc aquatique :

Pour la première fois de ma vie, je me fis draguer (enfin, il m’arriva quelque chose que j’identifiai comme tel). Des plus vieux me coincèrent dans le Rapido, à l’endroit où le virage de la rivière formait une épingle à cheveux, et essayèrent de me toucher les seins. L’un d’eux me lança que j’étais «bonne». Je rentrai chez moi ivre de bonheur. J’existais enfin.

Et, deux pages plus loin, ce passage à l’âge adulte dûment ratifié :

Les camionneurs klaxonnaient sur mon passage. Les ouvriers me sifflaient depuis leur chantier. Ma présence au monde était validée.

Chères amies lectrices, si l’une de vous se reconnaît dans ce tableau, qu’elle me le dise ! Mais pour ma part, ce genre de comportement ne m'a jamais fait hurler de joie...

Heureusement, ce livre se lit aussi vite qu’il sera oublié, et je vais m'empresser de passer à autre chose.


Apprendre à lire, Sébastien Ministru, Grasset       
Ariane, Myriam Leroy, Don Quichotte
Celui qui disait non, Adeline Baldacchino, Fayard
Eparse, Lisa Balavoine, Jean-Claude Lattès
Fugitive parce que reine, Violaine Huisman, Gallimard
L'attrape-souci, Catherine Faye, Mazarine
L'homme de Grand Soleil, Jacques Gaubil, Paul & Mike
La nuit introuvable, Gabrielle Tuloup, Philippe Rey
Les déraisons, Odile Doultremont, Editions de L'Observatoire
Les rêveurs, Isabelle Carré, Gallimard
Pays provisoire, Fanny Tonnelier, Alma
Seuls les enfants savent aimer, Cali, Cherche-Midi

samedi 19 mai 2018

La vie parfaite



Silvia Avallone

Liana Levi, 2018


Traduit de l'italien par Françoise Brun


Malgré ce qui s'y passe actuellement, l’Italie est un pays que j’aime profondément, aussi me fais-je toujours une joie de lire l’un de ses auteurs. Surtout lorsqu’il - ou elle - a du talent. Et Silvia Avallone n’en manque pas.

Mais avec elle, on est loin d’une Italie idéalisée, de la dolce vita et des villes d’art. Quand une fresque du trecento apparaît, elle subsiste sur le mur d’un bâtiment devenu prison... Ses héros, elle va les chercher au sein d’une population privée de culture autant que d’avenir, nourrie au lait des émissions de variété de la RAI, n’ayant pour tout horizon que celui de travailler à l’usine de la région et pour seul espoir celui de décrocher le gros lot en grattant un billet de loterie...

Lorsqu’on fait la connaissance d’Adele, celle-ci n’a que 17 ans. Elle est sur le point d’accoucher. Seule. Son petit ami est en prison. Et de toute façon, à l’annonce de sa grossesse il avait pris la tangente. Finalement, Adele n’est pas loin de répéter le schéma maternel : peu de temps après la naissance de Jessica, sa sœur cadette, son père avait littéralement disparu de la circulation. Et pour cause : il purge une peine de prison et n’a jamais pris soin de donner de nouvelles…
Les gamines ont poussé dans une cité de la banlieue de Bologne, sous l’œil plus ou moins bienveillant de leur mère, qui s’était pourtant promis d’offrir à ses filles une autre vie que la sienne. Elles feraient des études, iraient au lycée, celui des quartiers privilégiés, loin des piscines municipales désaffectées et des mornes barres d’immeuble, là où les pierres ont une mémoire, où les édifices ont la majestueuse beauté des siècles passés.
Ce lycée, un seul garçon de la cité est parvenu à l’intégrer, s’attirant l’hostilité de ses anciens camarades de classe. Lui aussi a grandi sans père et vit seul avec sa mère, malade. Est-ce parce qu’elle a perçu sa sensibilité littéraire, lui qui met en mots, soir après soir, tout ce qu’il observe de son environnement, posant un regard tendre sur Adele dont il est secrètement amoureux ? Sa professeure de lettres l'a pris sous son aile, le considérant un peu comme le fils qu’elle ne parvient pas à avoir, malgré les multiples FIV, chaque nouvel échec la jetant toujours plus cruellement dans le désespoir.

Dans ce roman se croisent les destins de personnages qui se débattent avec rage pour  tenter de s’arracher à leur condition. Ce pourrait être d’une noirceur absolue, notamment pour les femmes qui, en plus de tous les obstacles qui se dressent contre elles, doivent faire face à un machisme indécent. 
Mais la lumière semble pourtant pouvoir surgir dès lors que les individus acceptent la réalité, non pas pour renoncer à leurs projets, mais pour ne pas s’épuiser en un vain combat et trouver les moyens et les stratégies leur permettant au contraire de les accomplir. Il leur faut pour cela une clairvoyance et une énergie que Silvia Avallone parvient avec grand talent à porter par son écriture.

mercredi 9 mai 2018

Eugenia

Lionel Duroy

Julliard, 2018



Connaissez-vous Mihail Sebastian ? C’est un écrivain roumain né au début du XXe siècle, ami notamment de Cioran et de Mircea Eliade. Du moins jusque dans les années 30, lorsque le pays fut saisi par une vague d’antisémitisme sans précédent, qui conduira, en 1941, au terrible pogrom de Jassy qui est au cœur de ce roman.

Or Sebastian était juif. En nous contant l’histoire de cet homme mort en 1945 à travers la voix de sa narratrice Eugenia, dont il fait la maîtresse fictive de l’écrivain, Lionel Duroy nous dévoile un pan de l’histoire de la Roumanie.

Eugenia est la fille d’un couple de commerçants qui, sans être virulents, sont sensibles à l’idée de plus en plus répandue que les juifs ont pris trop de place dans leur pays et qu’il devient donc nécessaire de les inviter à le quitter. Oh, pas par des moyens violents, bien sûr ! Mais ils ne voient rien de mal à les exclure des universités et à les priver de la possibilité d’exercer leur profession. Leur fils aîné, beaucoup plus radical, n’hésite pas quant à lui à appeler à prendre les armes contre ces «youpins» qui leur mangent la laine sur le dos...

Lorsque Eugenia rencontre Mihail Sebastian, par l’intermédiaire de son professeur de lettres, une femme engagée s’efforçant de lutter contre ces idées nauséabondes, elle  prend conscience de l’abjection du sentiment de haine qui est en train de s’emparer de son pays... et de ses propres parents. Très amoureuse de l’écrivain, devenue journaliste, elle s’acharnera à défendre la cause des juifs et tentera d’ouvrir les yeux de ses compatriotes sur leur sort. Elle essayera surtout de leur démontrer combien les discours dont ils sont abreuvés ne sont que mensonge et manipulation. Mais dans les années 40, alors que la Roumanie est l’alliée de l’Allemagne, qui veut entendre de tels propos ? 
Elle-même est effarée lorsqu’elle lit les articles d’un certain Malaparte, auquel elle a rapporté toutes les atrocités qui ont été commises à Jassy et qui en fait une lecture pour le moins orientée. L’écrivain italien témoigne en effet dans la presse d’une posture bien différente de celle qu’il adoptera quelque temps plus tard, en 1944, dans son livre Kaputt dénonçant les horreurs de la guerre...

Ce roman très classique dans sa forme n’en demeure pas moins tout à fait passionnant, notamment parce qu’il confronte deux formes d’écriture, journalistique et littéraire. La première est censée rendre compte avec objectivité de faits réels tandis que la seconde s’en affranchit pour investir le terrain de la fiction. Pourtant, Lionel Duroy semble bien nous dire, sinon nous démontrer, que la vérité n’est pas forcément du côté que l’on croit.

Son récit constitue d’ailleurs une excellente illustration de la force que peut avoir un roman en nous relatant de manière très précise la façon dont la folie meurtrière s’est emparée d’un peuple se convaincant du bien-fondé des exactions qu’il commettait. Selon Duroy, le journaliste serait impuissant à entrer dans la psychologie des protagonistes d’un événement, restant ainsi à la surface des choses, quand un romancier peut mettre en lumière les mécanismes psychologiques autant qu’historiques et sociaux qui permettent de l’expliquer.

Lorsqu’on lit ce livre, on ne peut d’ailleurs que s’alarmer, tant ce qu’il dépeint fait écho à notre actualité. Si, au lendemain de la guerre, Eugenia peut affirmer que «l’Histoire s’est brusquement retournée et qu’il est entendu qu’on ne recommencera plus jamais (...) à tuer des juifs parce qu’ils sont juifs, à tuer des Tziganes parce qu’ils sont tziganes», un autre personnage la met en garde «contre l’emballement collectif, contre le fanatisme, contre la bêtise [qui] est un torrent qui emporte tout sur son passage». Et que l’Histoire a maintes fois vu se déverser sur le monde.


J'ai lu ce roman sur les conseils (toujours) avisés de Nicole





jeudi 3 mai 2018

Le lambeau


Philippe Lançon

Gallimard, 2018

Prix Femina 2018


D’autres l’ont dit avant moi et je ne vous apprendrai rien, il est extrêmement difficile de parler d’un tel livre qui, aussi bon soit-il, dépasse le cadre ordinaire de la littérature (encore que l’on pourrait s’interroger sur cette notion, mais ne nous égarons pas...) 
Pour Philippe Lançon lui-même, écrire ce livre n’a pas dû aller de soi. Car au-delà du terrible traumatisme psychique autant que physique qu’il a subi, il a très vite eu conscience du statut particulier que son état de rescapé d’un attentat terroriste lui donnait et de la responsabilité que celui-ci lui conférait à l’égard de son entourage et de l’ensemble de la société française.

Et si ce livre nous touche, c’est bien parce qu’il pose une question que nous nous sommes tous posée : comment vivre après ça et avec ça. Naturellement, elle s’est d’abord posée pour l’auteur de manière tout à fait prosaïque. Une balle a détruit sa mâchoire, dont la reconstruction nécessitera quelque dix-sept interventions chirurgicales, une greffe de tibia et deux années de soins intensifs. Lançon, avec une sincérité et une incroyable capacité d’introspection, ne nous épargne rien de ce qu’il traverse, ni des douleurs et du sentiment de déchéance physique qu’il endure ni de ses réflexions et de ses observations. Mais ne croyez surtout pas qu’il se livre à un larmoyant recensement de ses blessures et meurtrissures. C’est au contraire avec un ton étonnamment apaisé qu’il s’exprime et, à travers la réparation de son corps, c’est avant tout son cheminement, non pas pour retrouver l’homme qu’il était et qui, nous dit-il, a disparu ce matin du 7 janvier, mais pour entrer à nouveau dans le monde et dans la vie, qu’il nous invite à partager.

Pour l’y aider, la littérature et l’art se révéleront de précieux alliés. Proust l’accompagne au bloc tandis que la vue ou le souvenir de tableaux de Velasquez le bouleverse.  
Inutile d’en dire plus tant il me semblerait vain de vouloir mettre des mots sur ceux d’un homme qui en a trouvé de si justes pour faire resurgir une humanité qui avait été bafouée.
J’ai simplement envie de dire qu’il ne faut pas avoir peur de lire ce livre. Je comprends ce que revenir sur cet événement peut avoir de douloureux et à quel point il peut être difficile de s’y résoudre. J’ai dû passer outre mes propres réticences pour le faire. Mais je crois qu’il peut se révéler salutaire de se retourner sur ce qui nous a si violemment blessés et choqués pour le surmonter et le dominer. Et qu’espérer de mieux que le talent d’un écrivain pour nous y aider ?

Le livre se clôt sur les attentats de novembre 2015, insupportable réplique - comme on parle de la réplique d’un séisme - qui nous a de nouveau brutalement jetés dans l’horreur, et l’on n’ose imaginer l’effet produit sur Philippe Lançon. 
Erwan Larher, autre écrivain de talent, se trouvait au Bataclan ce funeste soir et a lui aussi livré le récit de son retour à la vie. 

Ces deux écrivains ont en commun d’avoir vécu l’indicible et d’avoir su malgré tout mettre des mots sur notre effroi. Ils ont en commun cette attention portée aux autres et il est intéressant de souligner qu’ils ont tous deux fait appel aux témoignages (mails, courrier, messages reçus de leurs proches ou de leurs connaissances) pour circonscrire ce qu’ils ont vécu dans leur chair et qui a traumatisé tout un peuple. Ils ont cette générosité, cette humilité et cet humour, parfois, qui donnent les raisons de ne pas sombrer dans la noirceur et le repli sur soi, et nous rappellent ainsi au contraire que les hommes sont aussi capables du meilleur.