dimanche 31 janvier 2016

Le nouveau nom

Elena Ferrante

Gallimard, 2016


Traduit de l'italien par Elsa Damien

Elena Ferrante poursuit son  très beau portrait de deux femmes dans l'Italie des Trente Glorieuses

Quel bonheur que de retrouver Lila et Lenù, ces deux jeunes filles que j’avais découvertes dans L’Amie prodigieuse, roman qui porte si bien son titre ! Comme si je les avais quittées la veille, j’ai instantanément été replongée dans cette atmosphère si particulière de Naples dans les années cinquante et soixante.
Comme une confession intime, Lenù poursuit son récit. Elle évoque son amitié indéfectible pour Lila, en dépit des aléas de leurs existences respectives qui mettent bien souvent de la distance entre elles, et dit la difficulté du chemin qui doit lui permettre de se hisser au-delà de sa modeste condition sociale.
Elle ne nous cache rien de ses angoisses, notamment de sa crainte que sa présence parmi des gens plus cultivés qu’elle puisse être perçue comme une imposture. Crainte d’autant plus grande qu’elle vit son parcours scolaire comme une certaine injustice au regard des dispositions que montrait Lila. Or celle-ci n’a pourtant pas eu la chance d’être soutenue par son enseignante ni par ses parents, qui préférèrent lui faire faire «un beau mariage». Voici donc la belle Lila, la brillante Lila devenue épicière. Certes elle est désormais une notable de son quartier, elle possède bijoux et coûteux vêtements, elle habite un appartement doté de tout le confort moderne. Mais elle ne supporte pas son mari et l’idée même de porter son enfant lui fait horreur. Il lui faudra choisir entre supporter ce joug ou prendre une indépendance qui la ramènerait vers une misère plus grande encore que celle qu’elle a jamais connue...

A travers le portrait sensible, intime et juste de ses deux très belles héroïnes, Elena Ferrante poursuit la peinture d’une société où les femmes doivent se battre pour imposer leurs choix. Il faut la force de caractère inaltérable d’une Lila ou à la volonté inébranlable d’une Lenù pour espérer y parvenir, au prix parfois de douloureux sacrifices.

Deux autres volumes restent à traduire pour que nous puissions connaître le destin de ces attachantes jeunes femmes. Je les attends pour ma part avec impatience.

Eva a également beaucoup aimé, de même que Laure et Clara



mercredi 27 janvier 2016

Veracruz

Olivier Rolin

Verdier, 2016


Une fiction qui nous parle de la littérature et de la place de l'écrivain : Rolin au sommet de son art !

Que je me sois précipitée sur le nouveau roman d’Olivier Rolin ne surprendra sans doute personne. Sans plus de surprise, j’ai été une fois encore envoûtée par sa plume, qui n’a rien perdu de sa beauté, loin s’en faut.
Comme il sait si bien le faire, Rolin nous entraîne vers de lointaines contrées, dans cette ville mexicaine dont le nom est en lui-même déjà une invitation au voyage - je ne doute pas d’ailleurs qu’il ait pu être à la source de son inspiration.

C’est ici une Veracruz âpre et brutale qu’il nous est donné de découvrir, habitée par des individus dénués de morale et du moindre scrupule. Le narrateur y a autrefois brièvement séjourné et connu une fulgurante passion amoureuse. De cette histoire ne subsistent qu’un souvenir évanescent ainsi que quatre récits qui lui étaient mystérieusement parvenus par la poste et qui évoquent - peut-être - la femme aimée. Le narrateur nous les offre, dans toute leur crudité, dans toute leur cruauté, faisant naître chez le lecteur une sorte d’effarement mêlé de répulsion.

Ces récits dérangent, tant ils disent la noirceur de l’âme humaine. Mais ils le font dans une langue d’une si grande qualité littéraire, avec des mots à la consonance parfois si poétique, que le contraste en est saisissant.
Arrivée au terme de ces quatre témoignages, qui relatent une même situation selon quatre points de vue différents, j’avoue m’être sentie perplexe. Où l’auteur voulait-il en venir ?
C’est la dernière partie du livre qui allait m’éclairer sur ce point, pour donner une dimension soudain beaucoup plus vaste à ce livre et me permettre du même coup de retrouver ce que je trouve passionnant chez Rolin : son aptitude à développer une fiction tout en s’interrogeant sur les conditions de sa création et ce qui s’y joue de la place de l’écrivain.

«La littérature est une tromperie sans fin», nous dit-il. Qu’est-ce qui peut nous empêcher de penser qu’une aimable jeune femme ait pu relater des crimes aussi sordides ? Certains «indices» invitent le narrateur à croire que la gracieuse Dariana en serait l’auteur... tandis que d’autres l’éloignent de cette pensée. Mais ces interrogations sont sans fondement, puisque l’auteur s’efface derrière son texte ; il serait vain de vouloir chercher à y déceler sa présence. 
Quelle réalité se cache au cœur de la littérature ? Et d’ailleurs, y en a-t-il une ? Quelle relation fiction et réalité entretiennent-elles ? «Veracruz, le Mexique, le monde, tout cela n’existe pas.» Le monde ne serait rien d’autre qu’«une flamme, une eau bouillonnante, un nuage dissipé par le vent, [qui] nous échappe[rait] d’autant plus qu’on cherche[rait] à le saisir.» Il serait bien présomptueux de prétendre lui trouver une logique ou un sens quelconque, voire de vouloir lui donner chair à travers des mots.

Il y a vingt ans, pourtant, la réponse de Rolin était tout autre : le monde, l’écrivain l’inventait ; il en était le démiurge, le grand ordonnateur, créateur tout-puissant. Il le sculptait de ses mots, généreux et amples. Le monde n’existait que par la grâce de l’écrivain. Il en résultait un roman-fleuve qui permettait de l’appréhender. 

Aujourd’hui, il semble que la littérature doive exister en tant que telle, sans référent à une quelconque réalité. Elle est désormais un écho à des instants de bonheur dont elle s’efforce de restituer l’intensité. Il ne faut guère en réclamer davantage : c’est déjà beaucoup.

La littérature résulterait-elle d'une émotion ? 
Elle nous offre en tout cas à nous, lecteurs, des mots sublimes qui suscitent à leur tour nos émotions, et c’est ce qui nous les rend si précieux.

Décidément, Olivier Rolin est un grand, un très grand. Il n’en finit pas de nourrir mon imaginaire et ma réflexion sur ce qu’est la littérature et les raisons de mon attachement à cette si belle matière.


Retrouvez Olivier Rolin sur France Culture, dans l'émission "La grande table"

Onlalu est aussi enthousiaste que moi !


dimanche 24 janvier 2016

On inventera bien quelque chose

Giorgio Scianna

Liana Levi, 2016


Traduit de l'italien par Marianne Faurobert


Où deux jeunes frères s'ouvrent à la vie...

Moi, quand on dit « roman d’apprentissage », je prête tout de suite une oreille attentive... ou un œil, en l’occurrence, puisque telle était bien la promesse faite en quatrième de couverture. En plus, celui-ci se passait en Italie ! Ni une ni deux, le livre a atterri dans ma besace !

J’ai donc fait la connaissance de Mirko, dix-sept ans, et de Tommaso, onze ans, fraîchement devenus orphelins. Ils vivent désormais seuls, dans leur appartement milanais, sous la tutelle néanmoins de leur oncle Eugenio, qui l’exerce à distance. Ils ne sont censés venir vivre sous son toit, à Pavie, qu’au terme de l’année scolaire en cours. C’est du moins ce qu’Eugenio envisage. Mais les deux jeunes garçons ne l’entendent pas ainsi. Aussi étonnant que cela puisse paraître, ils s’accommodent en effet parfaitement de leur vie sans parents. Ils ne manifestent aucune émotion, l’aîné s’occupe scrupuleusement de son cadet, ils font tous deux très sérieusement leurs devoirs et mettent même un point d’honneur à obtenir les résultats scolaires les plus brillants qui soient... C’est à peine si un souvenir de leur père ou de leur mère vient parfois les hanter.  
Peut-être me berçai-je de tendres illusions, mais il me semble que si mon cher-et-tendre et moi-même devions venir à disparaître, mes enfants en seraient un peu plus affectés que cela...

Quoi qu’il en soit, c’est dans ce contexte que Mirko, cédant au désir de se rendre à Madrid avec sa bande de copains pour aller assister à un match de foot - et passer par la même occasion sa première nuit avec sa petite amie - va entrer en contact avec des individus peu recommandables pour leur emprunter la somme nécessaire à ce séjour. Comme on peut s’y attendre, c’est là que les ennuis vont commencer...

Je ne vais pas vous révéler le fin mot de l’histoire - après tout peut-être aurez-vous envie de la lire - mais je suis restée sur ma faim : l’auteur installe une situation, laisse entrevoir la survenue d’un drame (j’ai tout de même ressenti une vive inquiétude à la lecture de certains passages), mais tout ce passe comme si, en cours de route, il décidait de rebrousser chemin. 
En fait, j’ai eu l’impression que l’auteur hésitait entre deux formats : celui de la nouvelle, qui aurait pu être plus concis et plus percutant, ou celui au contraire d’un roman plus ample, dans lequel il aurait pu développer tant la psychologie de ses personnages que l’action elle-même.
Au final, même si le livre n’est pas déplaisant, cet entre-deux m’a laissé un sentiment de déception. J’ai connu des romans d’apprentissage plus exaltants que celui-ci...





mercredi 20 janvier 2016

La renverse

Olivier Adam

Flammarion, 2016



Un nouvel opus à la fois proche et différent des précédents romans de l'auteur.

Comme à chaque fois qu’Olivier Adam sort un nouveau roman, c’est avec gourmandise que je me suis plongée dans sa lecture. J’aime retrouver le regard singulier qu’il pose sur le monde, sans concession et pourtant plein d’une forme de tendresse. J’aime ce mélange d’intransigeance à l’égard de la société et d’une certaine indulgence pour les êtres qui la composent - ou du moins certains d’entre eux. J’aime cette étonnante alliance de noirceur et d’autodérision qui fonde pour moi l’alchimie de son talent.

Ce nouveau roman, je l’ai lu d’une traite, comme les autres. J’en ai savouré le style et les phrases, précises, pleines de la rage contenue des héros, au plus près de leurs émotions. Le ton d’Olivier Adam reste incisif, et ce n’est évidemment pas pour me déplaire.

D’où vient alors que je n’ai pas vibré de la même émotion qu’en lisant Peine perdue ou Les Lisières ?
Est-ce parce que cette histoire d’un responsable politique accusé d’avoir profité de sa position pour contraindre des femmes à se soumettre à son désir est trop étrangère à l’auteur ? Est-ce parce que je suis moi-même lasse des histoires de mœurs ou de malversations jetant sans cesse l’opprobre sur une classe politique de plus en plus discréditée ? Est-ce le côté fait divers qui m’a tenue à distance ?
Sans doute est-ce un mélange de tout cela...

J’avoue que je n’ai pas trouvé de réel intérêt à cette histoire. Traitée d’un point de vue extérieur, puisque le narrateur est le fils de la plus proche collaboratrice du maire impliqué dans cette affaire, on n’en saisit pas la dimension psychologique. Olivier Adam ne s’intéresse pas à cette forme d’ivresse que procurent le pouvoir et le désir de prendre l’ascendant sur autrui ; tout juste la suggère-t-il. Quelques mots sont dits des victimes, de leur souffrance, des dégâts produits sur leur existence; mais telle n’est pas non plus sa préoccupation.
Les événements sont vus à travers le prisme des enfants respectifs des principaux protagonistes. Adam s’intéresse plutôt à de tout jeunes individus, Antoine et Laetitia, qui doivent se construire dans un environnement d’une fadeur absolue, où les référents, tant dans leur dimension sociale, avec un maire sans morale, que privée, avec des parents qui ne leur offrent aucun horizon vers lequel se projeter, les enferment dans un abîme de morosité.
Il m’a manqué, je crois, dans cette lecture le regard distancié qu’Olivier Adam adoptait dans ses précédents livres. Si sa vision de la société y était aussi sombre qu’elle l’apparaît ici, il y mettait une dose d’humour et de cynisme qui rendait la violence de son propos non seulement supportable, mais, selon moi, franchement réjouissante.

Les pages les plus réussies de ce roman me semblent être celles où, vers la fin, l’écrivain dépeint le parcours de la mère d’Antoine, ses espoirs, ses illusions balayées, ses naufrages. Il explique la manière dont son milieu et son environnement l’ont façonnée. Et c’est là qu’il est le meilleur.

Malgré ces réserves, Adam n’en reste pas moins un écrivain de très grand talent, dont j’ai retrouvé la plume avec plaisir. Ma relative sévérité est à la mesure de l’admiration que je lui voue.

Laure a beaucoup aimé

samedi 16 janvier 2016

Mala vida


Marc Fernandez

Préludes, 2015


En Espagne, de nos jours, une série de meurtres fait resurgir les sombres heures du franquisme... 

Une couverture au graphisme percutant, la reprise du titre d’une chanson de la Mano Negra, une quatrième indiquant que l’action se situait dans une Espagne « toujours hantée par son histoire récente » : il n’en fallait pas davantage pour attirer mon attention sur ce polar écrit par un journaliste franco-espagnol.

C’est dans une Espagne ayant choisi de porter au pouvoir une droite dure qu’une série de meurtres inexpliqués est commise. Si le lecteur sait rapidement qui en est l’auteur, c’est que le cœur de l’intrigue réside ailleurs, ces meurtres étant liés à un scandale, dit des « bébés volés », qui va désormais éclater au grand jour et qui trouve ses racines sous le sombre régime de Franco.
Si l’on sait que dans les dictatures latino-américaines, en Argentine notamment, de nombreux nouveau-nés furent enlevés à leurs parents dès leur naissance pour être confiés à des partisans du régime en place, j’ignorais totalement jusqu’à ce jour que de tels actes avaient été commis à quelques pas de chez nous, chez nos voisins espagnols. En même temps, on sait bien ce qu’est une dictature, et les méthodes varient rarement de l’une à l’autre... Mais ce qui est plus étonnant - et effroyable - et que  nous révèle ce roman, c’est que ce trafic a perduré bien après le passage à la démocratie.  Or si ce texte prend la forme d’une fiction, il a été précédé d’une véritable enquête journalistique de la part de l’auteur, et on peut donc raisonnablement penser que ce roman s’appuie sur des faits réels.

Je ne dirais pas que ce polar est d’un rythme haletant, ni qu’il est d’une originalité renversante. En revanche, les personnages sont bien campés et plutôt convaincants, et le contexte social d’une Espagne qui n’a toujours pas réglé ses comptes avec son passé est admirablement posé. De plus en plus, des voix s’élèvent pour demander qu’enfin le pays regarde son histoire en face. Si, à tort ou à raison, l’amnistie a pu paraître comme la seule condition d’un changement de régime après la mort de Franco, l’Espagne en garde aujourd’hui les douloureuses séquelles. Des écrivains comme Marc Fernandez ou Andrés Trapiello font désormais entendre leur voix pour dire la douleur d’un peuple et la nécessité de devoir tôt ou tard assumer son histoire.


Retrouvez l'auteur parlant de son livre à la librairie Mollat


mercredi 13 janvier 2016

Le gardien de nos frères


Ariane Bois

Belfond, 2016



A travers une fiction parfaitement maîtrisée, l'auteur évoque le destin des enfants juifs après la Libération.

Le hasard a voulu que je lise à la suite deux romans dont l’action se situe sous la Seconde Guerre mondiale. C’est particulièrement intéressant car, qu’il s’agisse de Laurent Binet dans HHhH ou d’Ariane Bois ici, les deux auteurs se sont de toute évidence longuement et scrupuleusement documentés avant d’écrire. Il en ressort des œuvres extrêmement différentes l’une de l’autre, mais qui apportent toutes les deux un éclairage passionnant sur cette sombre période. 
Là où Binet s’interrogeait sur la forme même que pouvait prendre son récit, Ariane Bois s’est lancée dans un roman à la facture classique, dans lequel on entre sans aucune difficulté. 

A travers les yeux d’un jeune homme qui a vu mourir toute sa famille, elle aborde un aspect très précis des suites de la déportation : elle revient en effet sur ces enfants juifs qui furent recueillis par des familles qui les gardèrent auprès d’elles pendant parfois plusieurs années afin de leur permettre d’échapper à l’enfer. Si certains furent exploités sans vergogne, d’autres furent reçus comme un membre à part entière de la fratrie qu’ils rejoignaient et purent ainsi avoir la vie sauve.

Mais qu’est-il advenu d’eux après la Libération ? Purent-ils retrouver leur famille ? Furent-ils recueillis dans des orphelinats ? Restèrent-ils chez ceux qui les avaient protégés ? Ariane Bois lève le voile sur ce qui s’est passé après la guerre pour tous ces enfants qui étaient parfois si jeunes lorsqu’ils furent arrachés à leurs parents qu’ils en avaient oublié jusqu’à leurs traits ou au son de leur voix. 

Simon, le héros de ce récit, rejoint les rangs d’une association s’étant donné pour objectif de rechercher ces enfants, afin de les ramener dans leur famille et, au-delà, leur permettre de retrouver leurs racines. Car, dans le but de les protéger – mais s’agissait-il seulement de cela ? – ils furent parfois convertis à la religion catholique et baptisés. 
Mais Simon veut surtout retrouver son jeune frère Elie, dont la trace s’est perdue à Toulouse, après la mort de sa nourrice…

Chacun des enfants retrouvés par Simon et sa compagne Lena, rescapée du ghetto de Varsovie et qui le seconde dans cette quête, connaît un sort différent, qui illustre la complexité de ce drame : pour certaines personnes, il était en effet évident que cette situation ne serait que temporaire. Mais elle a pourtant duré bien longtemps, et les liens avec la famille d’origine furent parfois rompus, lorsque celle-ci avait fini par être décimée. Dès lors, une relation très forte a pu s’établir avec ces enfants, qui s’étaient attachés aux personnes qui prenaient désormais soin d’eux. Quel était donc leur intérêt : les reconduire vers de lointains parents qui ne les attendaient peut-être pas, ou plus ? Et leur faire vivre à nouveau le traumatisme d’une séparation et d’un déracinement ? Ou bien les laisser oublier définitivement leurs origines et poursuivre leur nouvelle vie ? Sans doute n’existe-t-il pas de réponse unique et collective à ces difficiles questions, et c’est tout le mérite de l’auteur que d’en évoquer tous les aspects.

Il faut dire qu’Ariane Bois s’y est intéressée de très près : si l’on en croit la bibliographie présentée en fin de volume, elle a en effet consacré un mémoire d’études approfondies en histoire à « la résistance juive organisée en France ». Le contexte social et historique de son roman sont donc fidèlement reconstitués, au point que son texte prend parfois les allures d’un véritable document. Cela ne nuit pourtant en rien au déroulement de l’intrigue, dont on suit le développement avec autant d’intérêt que de saisissement.

Un roman tel que je les aime !




samedi 9 janvier 2016

Je lis... donc je suis


Dans son dernier billet, Noukette reprenait un tag que j'ai trouvé amusant : répondre à un petit questionnaire au moyen de titres de livres lus au cours de l'année qui vient de s'écouler. Voici donc un petit passage en revue de mes lectures 2015.


Décris-toi…

Comment te sens-tu ?

Décris où tu vis actuellement…

Si tu pouvais aller où tu veux, où irais-tu ? 

Ton moyen de transport préféré ?

Ton/ta meilleur(e) ami(e) est…

Toi et tes amis vous êtes…

Comment est le temps ?

Quel est ton moment préféré de la journée ?

Qu’est la vie pour toi ?

Ta peur ?

Quel est le conseil que tu as à donner ?

La pensée du jour…

Comment aimerais tu mourir ?

Les conditions actuelles de ton âme ? 

Ton rêve ?


Alors, ça vous tente ?

dimanche 3 janvier 2016

HHhH

Laurent Binet

Le livre de poche (première édition : Grasset, 2009)


Prix Goncourt du premier roman 2010

Un roman historique ? Certes. Mais surtout une passionnante aventure littéraire !

Autant vous prévenir tout de suite : si vous m’avez suffisamment entendue chanter les louanges de Laurent Binet, mieux vaut que vous passiez votre chemin ! Parce que le roman dont j’ai choisi de vous parler aujourd’hui, quoique dans un style très différent, est largement aussi passionnant et intelligent que La septième fonction du langage !

Souvent, lorsque j’ai aimé un auteur, je laisse passer du temps avant de lire une autre de ses œuvres, afin de laisser l’enthousiasme s’estomper, n’être plus qu’un lointain et délicieux souvenir. J’entre ainsi dans ma lecture avec une sage promesse de bonheur et non avec le brûlant désir de voir se rallumer la flamme qui avait embrasé mon esprit.
Une fois n’est pas coutume : je ne savais pas quoi lire, je n’avais pas le temps de passer en librairie et le livre de Binet, aimablement dédicacé, m’attendait patiemment dans un coin de ma bibliothèque...

Apparemment amateur du genre, Laurent Binet avait déjà choisi pour son précédent livre un titre énigmatique et bien peu romanesque, pouvant même paraître parfaitement déconcertant, voire rebutant (qu’on se rappelle les remarques de certains lecteurs qui pensaient que La septième fonction du langage était un genre d’essai ou, en tout cas, tout autre chose qu’une fiction).
HHhH, donc. Himmlers Hirn heisst Heydrich : « le cerveau d’Himmler s’appelle Heydrich ». Voilà qui m’orientait vers un roman historique. Mais pas conventionnel, alors, et qui ne se laissait pas immédiatement appréhender... De plus, j’avoue mon ignorance : je n’avais jamais entendu parler de ce dignitaire nazi au sinistre pédigrée. Ce serait donc l’occasion d’approfondir un peu mes connaissances sur cette funeste période...
Quoi qu’il en soit, c’est pleinement confiante que je commençai ma lecture...

Pas plus que le titre, le premier chapitre, court - ils le sont tous -, n’installe vraiment le lecteur en terrain connu, celui d’un schéma narratif soigneusement balisé. On nous prévient d’emblée que celui qui s’annonce comme l’un des héros de ce récit « a vraiment existé ». Mais aussitôt le doute : que savons-nous - et plus particulièrement le narrateur - de ce que cet homme a vu, entendu, pensé ? Qu’est-on en droit de dire, si l’on ne veut laisser le champ libre à la fiction ? Une seule chose est sûre : « lui et ses camarades [...] sont les auteurs [...] du plus haut fait de résistance de la Seconde Guerre mondiale ». Dès lors, comment raconter sans transformer, comment combler les blancs, comment rendre hommage à un tel homme sans le réduire au rang de « vulgaire personnage », raconter son histoire sans l’idéaliser ? Ou plutôt, malgré l’acte d’idéalisation qu’implique la sublime « alchimie de la littérature » ?

Tout ce que l’on connaît de manière précise, c’est l’issue : l’attentat, la manière dont il s’est déroulé. Qui ? Quand ? Comment ? A ces questions on peut répondre avec certitude. Tout le reste, ce qui a précédé, la manière dont les protagonistes ont vécu ce moment et sa préparation, tout cela n’est que littérature.
Un conflit se joue alors au plus intime du narrateur. Il tient sa scène finale, celle vers laquelle tend tout le livre. Mais il doit l’amener sans trahir. Il en est réduit à supposer ce qui s’est exactement passé. Insoluble équation... Mais le narrateur n’abandonne pas pour autant sa chimère : il collecte les documents d’archives, lit sans relâche les témoignages, les études historiques, visite les lieux de l’action. Le moindre détail retient son attention, jusqu’à la couleur d’une voiture : était-elle noire ou vert foncé ? La vérité ne saurait souffrir aucune approximation...
Il convoque également ses prestigieux prédécesseurs : le roman historique n’est pas une nouveauté. Il appelle Flaubert à la rescousse, par exemple, qui était déjà aux prises avec les mêmes doutes lorsqu’il écrivait Salammbô. Ainsi se demandait-t-il dans sa correspondance comment parvenir à écrire « un roman [qui ne soit pas] aussi embêtant qu’un bouquin scientifique ».

Le roman de Laurent Binet est autant l’histoire de l’attentat perpétré contre celui qu’on appelait « la bête blonde » que celle de l’écriture de cette histoire. Le narrateur intervient sans cesse pour commenter ce qu’il écrit et s’interroger sur le bien-fondé de ce qu’il s’apprête à coucher sur le papier. Deux temporalités se mêlent, celle de l’Histoire et celle de sa transcription, jusqu’à se confondre et se distordre dans une scène finale d’une étonnante tension dramatique qui fonctionne à merveille.

Il se murmure qu’une adaptation cinématographique de ce livre serait en préparation. Il est certain qu’il y a matière à un grand film d’action. Les scénaristes n’auraient pas un gros travail à fournir, tant le roman fourmille de détails et se montre très précis dans la chronologie des événements et les circonstances dans lesquelles ils se déroulèrent. Mais je crains que le narrateur ne soit évincé, puisque évidemment il ne sera plus question ici d’écriture. A moins que ces mêmes scénaristes, s’ils sont brillants, n’arrivent à transposer les questions relatives au travail de création dans l’univers de la mise en scène... Car si l’on escamotait cet aspect, c’est toute sa sève que l’on retirerait à ce récit. Ce serait alors une tout autre histoire...



vendredi 1 janvier 2016

Mariages de saison



Jean-Philippe Blondel

Buchet-Chastel, 2016



Une nouvelle chronique intime et sociale dont Blondel a le secret.

Avant toute chose, j’aimerais dire que ce livre est pour moi très spécial. Pour la première fois, en effet, un écrivain m’a envoyé son livre. Je vous laisse imaginer, vous qui me lisez et qui êtes peut-être coutumier du fait, la joie et la gratitude qui m’ont assaillie à sa réception !
Mais ces sentiments se teintaient cependant d’une certaine inquiétude : et si je n’aimais pas ce roman ? Même les auteurs qui nous sont les plus chers connaissent des moments de faiblesse ou empruntent parfois des voies qui nous semblent moins convaincantes qu’à l’accoutumée...

Alors ?
Alors j’ai retrouvé une ambiance, un style, une tendresse évidente de l’auteur pour ses personnages.

Le sujet de ce roman est moins grave que celui d’Un hiver à Paris, que j’avais adoré, ou de Et rester vivant. On serait plus près cette fois de 06h41 : un individu s’interroge sur sa vie, est placé devant la nécessité de faire un choix, de prendre peut-être une nouvelle orientation pour ne pas s’installer dans une existence qui ne le satisfait pas. 
Dans les différents romans de Blondel que j’ai lus, on découvre toujours les personnages à un moment charnière où leur vie est susceptible de basculer. Qu’il s’agisse d’événements entraînant une rupture brutale - la mort de quelqu’un - ou d’une rencontre qui les conduit à s’interroger, les héros de Blondel sont amenés à faire l’examen de leur histoire et de leur conscience pour cesser de se laisser porter par les circonstances et devenir pleinement acteurs de leur vie.

L’intérêt particulier que j’y vois réside dans le fait qu’il ne s’agit pas de simples intrigues psychologiques. Blondel inscrit ses personnages dans un environnement qu’il se plaît à dépeindre. Que ce soit par le biais des dialogues ou celui de la description, il offre une chronique sociale, un peu à la manière des films de Claude Sautet - pour ceux qui s’en souviennent !

Ces Mariages de saison n’échappent pas à la règle. Le temps d’un été, on suit le jeune Corentin, vidéaste de mariage travaillant en duo avec son parrain. Cet emploi saisonnier lui offre-t-il de véritables perspectives ? Ne devrait-il pas enfin accomplir le projet qui lui tient à coeur et auquel il avait pourtant fini par renoncer ? Ses rencontres avec les différents couples qui l’ont embauché l’aideront peut-être à trouver sa voie. En les interrogeant à travers le prisme de sa caméra, il parvient en effet à capter une part de leur intimité, de leur vérité. Le moment viendra où il devra à son tour effectuer ce travail sur lui-même pour prendre pleinement possession de son existence. 

Si vous aimez l’univers de Blondel, vous le retrouverez ici avec plaisir. 
Si vous ne le connaissez pas encore, ne passez pas à côté d’Un hiver à Paris et de Et rester vivant, animés d’une belle intensité dramatique.
Quant à moi, je vais continuer à explorer l’œuvre de ce touchant écrivain, qui sait joliment faire écho à ce que tout un chacun rencontre un jour ou l’autre dans sa propre vie.



A vous qui arrivez sur cette page, lecteur régulier ou visiteur occasionnel, je vous souhaite une très heureuse année.

J'espère sincèrement qu'elle nous réservera à tous des moments d'amitié et de partage, que les valeurs de solidarité, d'ouverture et de liberté prendront le dessus. 

Que les livres éclairent vos vies tout au long de ces 366 jours (et oui, 2016 comptera un 29 février !)