mardi 28 avril 2015

Windows on the World

Frédéric Beigbeder

Folio, 2004


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Où comment écrire et vivre après le Onze septembre.

Après la lecture d’Un roman français, je m’étais promis de revenir à Beigbeder. C’est chose faite avec cet étonnant livre sur le Onze septembre, et je ne manquerai pas de fréquenter encore cet auteur qui ne laisse vraiment pas de me surprendre.

J’avoue avoir été d’abord désarçonnée par sa manière d’appréhender cet événement : au bout de trois pages, voilà qu’il parle de lui ! On est pourtant bien loin ici du projet d’Un roman français... Et toujours ce ton, ce cynisme...
Passé un moment de flottement (d’agacement ?), je me suis cependant laissée prendre par l’intensité de son récit. Comme le rappelle la quatrième de couverture, il nous sera à jamais impossible de savoir ce qui s’est passé dans ces tours ; la seule chose que l’on puisse faire, c’est de l’inventer. C’est ce à quoi s’emploie Beigbeder et, je dois le dire, avec un talent certain.

Décomposé minute par minute, le déroulement des deux heures qui se sont écoulées entre l’impact du premier avion dans la tour Nord et l’effondrement de celle-ci permet d’imaginer la gradation de ce qu’ont pu penser, croire, espérer, redouter les prisonniers de cet enfer avant que d’être gagnés par la certitude d’une mort imminente et douloureuse.
Quel intérêt, me direz-vous ?
Et bien l’intérêt réside non pas dans l’événement lui-même, mais dans notre rapport à cet événement. D’où la présence entêtante de l’auteur-narrateur. Avec ce livre, Beigbeder fait une tentative désespérée pour cerner l’horreur, l’impensable, l’indicible. Il cherche à comprendre comment cet attentat transforme sa perception du monde. Il se demande comment continuer à vivre avec - ou malgré - une telle monstruosité perpétrée par des êtres de chair et de sang à l’encontre d’autres êtres de même nature. Comment envisager un avenir ? Peut-on continuer de la même manière ? Quelle société imaginer ? Quelle y est la place de l’individu ?
En se mettant en scène, par une alternance de courts chapitres relatant l’évolution de la situation dans le restaurant du World Trade Center et sa propre perception des choses, il soulève toutes ces questions. Il pose l’individu au regard de l’Histoire et interroge leur relation.
D’un point de vue plus pragmatique, cette alternance permet au lecteur de reprendre une respiration dont les protagonistes se voient peu à peu privés, l’empêchant par là-même de suffoquer. On ne peut que le remercier de nous préserver ainsi !

Si la démarche est légitime et fort intéressante, certains peuvent être irrités par la désinvolture avec laquelle le sujet est traité. Ce n’est pas mon cas; il me semble évident qu’il s’agit de la part de l’auteur d’une posture, visant à abolir le désespoir et l’impuissance. Une forme d’élégance ultime. Une façon de ne pas renoncer.

mardi 21 avril 2015

Je me suis tue

Mathieu Menegaux

Grasset, 2015




Un récit qui embarque le lecteur pour ne plus lui laisser le temps de souffler. 

Quel est ce crime odieux mentionné en quatrième de couverture? Que s’entête à cacher cette femme derrière son mutisme, alors que ses actes l’ont conduite en prison? Que s’est-il passé pour que cette DRH équilibrée, au train de vie confortable, en arrive à commettre l’irréparable et, surtout, à vouloir à tout prix taire ce qui s’est passé, qui pourrait pourtant permettre d’expliquer, sinon justifier son geste ?

Dès les premières pages, avec ce qui est suggéré d’une douleur profonde et lorsque surgit le facteur déclenchant des événements, on devine tout ce qui va arriver et on obtient assez rapidement les réponses posées à ces questions.
Cela n’enlève en rien l’intérêt de ce livre. D’autant que si l’on anticipe à peu près l’enchaînement des faits, l’ultime retournement m’a quant à lui complètement cueillie et je n’ai pu m’empêcher alors de refaire le film dans l’autre sens, comme l’héroïne le fait elle-même à plusieurs reprises : si seulement Claire avait agit autrement...

Ce livre, par sa brièveté, est d’une densité qui en rend la lecture parfois oppressante. On éprouve de l’empathie avec le personnage; on reconnaît sa douleur originelle, on comprend les différents choix qu’elle fait dans l’urgence, bien que l’on sache qu’ils ne sont pas les bons. Chaque pas qu’elle fait la conduit inexorablement vers la tragédie. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Claire se débat entre l’abjection qu’elle voudrait effacer de sa vie et la satisfaction d’un désir irrépressible qui lui donnerait enfin un sens.

Mathieu Menegaux, pour son premier roman, se glisse dans la psyché d’une femme. Ce n’est guère aisé, mais il le fait pourtant avec un certain talent. Son écriture est efficace, dense; peut-être glisse-t-il dans son texte un peu trop d’indices sur ce qui va se passer, mais cela ne gâche pas la lecture.
Une seule chose m’a un peu dérangée dans le texte, ce sont les différents titres ou extraits de chanson dont l’auteur émaille son récit. Il m’a semblé que cela n’apportait rien et que cela conférait au contraire au texte des accents de légèreté tout à fait décalés. J’avoue n’avoir pas saisi la raison de ce choix...
Cela ne retire rien à la qualité de ce roman, qui mérite qu’on s’y arrête.


C'est Clara qui m'a donné envie de le lire !


samedi 18 avril 2015

Check-point

Jean-Christophe Rufin

Gallimard, 2015


 

Un road book - comme on parle de road movie - qui nous entraîne dans le tumulte de l'action humanitaire.

On connaît l’engagement de Rufin dans l’humanitaire. C’est par la voie de la fiction qu’il a choisi de revenir sur cette dimension de son existence et de mener une réflexion sur ce type très particulier d’action, qui suppose un investissement total de ceux qui décident de se rendre dans les endroits où règne le danger pour soulager et aider leurs semblables.
Les motivations peuvent être bien diverses, semble nous dire ce roman, et quelle que soit la noblesse des intentions qui animent un individu, la réalité du terrain oblige parfois à composer avec ses idéaux, ou du moins à les repenser dans une perspective différente.

Parmi les cinq héros de Rufin qui forment un convoi traversant la Bosnie en guerre, les profils sont bien différents et les motivations plus ou moins avouables. Tandis que les deux camions s’enfoncent dans le pays en guerre se nouent des tensions puis des conflits qui vont transformer ce qui était au départ une classique mission de transports de vivres, de vêtements et de médicaments en une rocambolesque course-poursuite à travers les montagnes enneigées.

La facture de Rufin est, comme j’avais déjà eu l’occasion de le souligner*, très classique, mais non dénuée d’efficacité. Avec ce récit qui se lit d’une traite, il nous permet de toucher du doigt ce à quoi peut ressembler l’action humanitaire.

J’avoue avoir été particulièrement sensible à sa postface, qui jette un éclairage à la fois intéressant et touchant sur le texte, et qu’il faut bien se garder de lire en préambule, ce que l’on peut parfois être tenté de faire... à tort !

Une lecture qui fait écho au très réussi Jardin des larmes d'Arnaud Delalande, qui traitait également, quoi que de manière très différente, de la nature de l'engagement humanitaire. 


* Dans ma critique du Collier rouge

samedi 11 avril 2015


Longues distances

Jhumpa Lahiri

Robert Laffont, 2015


Traduit de l'américain par Annick Le Goyat



De l'Inde aux Etats-Unis, la chronique d'une famille prise entre traditions et événements politiques.

Les livres se suivent et ne se ressemblent pas, fort heureusement d’ailleurs !
Après le bruit et la fureur de Ciel d’acier, Longues distances m’a installée dans un rythme beaucoup plus lent en retraçant l’histoire intime d’une famille. Le contraste était saisissant !
Des années 70 à nos jours, j’ai suivi les destinées de Subash, originaire de Calcutta, et de son jeune frère Udayan. Ils n’ont que quelques mois d’écart, mais leur ressemblance est frappante... du moins physiquement, car leurs caractères sont diamétralement opposés. Par-delà leurs différences, une grande complicité les unit pourtant. Jusqu’à ce qu’Udayan, influencé par le mouvement naxaliste d’inspiration maoïste qui touche le Bengale, se mette à faire de l’activisme politique. Subash, lui, préfère partir aux Etats-Unis effectuer un doctorat. Il ne reverra jamais ce frère tant aimé, qui sera assassiné par la police.
C’est alors que sa vie va changer : se rendant à Calcutta pour lui rendre un dernier hommage, il fait la connaissance de sa belle-soeur Gauri, enceinte de quelques semaines et qui n’a jamais été acceptée par ses beaux-parents qui ne l’avaient pas choisie; Subash lui propose de l’épouser à son tour pour donner un père à l’enfant à naître et l’emmener vivre aux Etats-Unis, loin, bien loin des lieux du drame.
Ce nouveau couple improbable, déraciné, fondé sur la disparition d’un être cher qui ne cessera de les hanter et sur le non-dit à l’enfant sur sa véritable identité parviendra-t-il à  se construire sur de telles bases ? Tel est l’enjeu de ce roman.

J’avoue ne pas avoir été pleinement passionnée par cette histoire. Et pourtant, malgré tout, ces personnages me touchaient et, à chaque fois que je fermais mon livre, j’étais vraiment impatiente de les retrouver pour découvrir comment chacun parvenait à surmonter ses difficultés pour arriver à se forger une identité et construire tout simplement sa vie.
Une atmosphère empreinte à la fois de malaise et de force vitale se dégage de ce roman, qui lui confère un indéniable charme. 

vendredi 3 avril 2015

Ciel d'acier

Michel Moutot

Arléa, 2015


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Une fresque magnifique, à la démesure de l'Amérique.

Ne cherchez plus ! Je sais que nous ne sommes qu’au mois d’avril, mais vous tenez votre bouquin de l’été - enfin, l’un de vos bouquins -, de ces sagas qui se lisent d’une traite et vous emportent d’emblée dans leur univers sans possibilité de retour !

Connaissez-vous les ironworkers ?
Il s’agit de ces ouvriers spécialisés dans le travail de l’acier, dont les compétences sont très recherchées pour la construction des gratte-ciel notamment. Personnellement, je ne m’étais jamais posé la question de savoir comment ni surtout par qui sont bâtis ces buildings qui font la fierté et la renommée des Etats-Unis... Et pourtant, quelle passionnante histoire ! Une véritable odyssée qui dessine le visage de ce grand pays et que nous conte Michel Moutot avec un talent hors pair.

Le récit s’ouvre sur la scène apocalyptique du 11 septembre 2001. Michel Moutot nous plonge dans le chaos. Poussière, fumées toxiques, odeurs suffocantes, chaleur insupportable... rien ne nous est épargné. Moutot, qui était alors sur place en tant que correspondant pour l’agence France Presse, est bien placé pour trouver les mots qui retranscrivent l’atmosphère infernale.

Au milieu de ce champ de ruines, John LaLiberté, indien mohawk, découpe les poutres d’acier pour tenter de dégager des survivants. Dès qu’il a su ce qui s’était passé, il s’est précipité : ces tours jumelles, son père les avait construites. Chez les LaLiberté comme chez de nombreux Indiens, on est ironworker de père en fils.
Car construire - ou déconstruire - des buildings est bien une spécialité des Indiens mohawks. La légende prétend qu’ils ne connaissent pas le vertige, ce qui en fait une main-d’oeuvre particulièrement recherchée. Les Indiens laissent dire. Ils ne trouveront jamais meilleur gagne-pain que celui-ci, qui exige une très grande adresse, une bonne dose d’audace... et qui paye bien.
Echafaudant judicieusement son récit autour de trois moments-clef, Moutot nous explique comment ce peuple s’est forgé une réputation d’habileté sans égale. Passant alternativement des années 1880, au moment de la construction d’un pont révolutionnaire enjambant le Saint-Laurent aux abords de la réserve mohawk, aux années 1970 qui virent l’édification du World Trade Center et, donc, au 11 septembre, nous suivons les destinées de quelques-uns de ses représentants sur plusieurs générations.
Nous les accompagnons sur leurs poutres d’aciers, à des centaines de mètres au-dessus du sol, et frémissons de les imaginer évoluer ainsi dans les airs, sans aucun harnais ni le moindre système de sécurité. Et c’est bien cela qui est effarant. Il fallut attendre les années 1980 pour que des mesures soient prises et rendues obligatoires, faisant ainsi considérablement chuter - si je puis dire ! - la tolérance en matière de perte des effectifs sur un chantier.

Ce qui est passionnant dans ce livre, c’est que derrière cette fresque extrêmement vivante se cache une enquête ultradocumentée qui nous en dit énormément sur l’Amérique et son histoire. Vraiment, vraiment, je vous encourage à le lire ! Quand une lecture procure un tel plaisir tout en nous ouvrant les yeux sur le monde, ce serait dommage de passer à côté !


Un grand merci à la librairie L’Arbre à lettres Bastille, l’une de mes deux librairies de référence, pour l’avoir porté à l’attention des lecteurs et donc de la mienne !


Retrouvez Michel Moutot dans un entretien qu'il a bien voulu m'accorder, ainsi que sur France Inter chez Alain Le Gouguec, dans 116 rue Albert-Londres

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Et en bonus, quelques photos