mercredi 30 décembre 2015

Mon "top 100"



Les tops 100 de lectures fleurissent en ce moment sur les blogs littéraires, aussi ai-je eu envie de faire le mien. Sauf que: 100 livres c’est énorme. Y a-t-il vraiment 100 livres qui ont compté pour moi (sachant que l’une des règles du jeu consiste à ne citer qu’un seul livre par auteur) ? Je ne le pensais pas, et l’établissement de ma liste m’a donné raison. Aussi me suis-je limitée à 50. Ces 50 romans (enfin 49 et 1 recueil de nouvelles) dessinent mon parcours de lectrice.

Sans surprise, la littérature française est sur-représentée (quoique plus encore que je ne l’aurais pensé) avec, évidemment, une grande importance accordée à celle du XIXe siècle. 

En revanche, j’étais étonnée de ne répertorier aucun livre indien, alors que je lis régulièrement, avec plaisir et intérêt, la littérature de ce pays. Il faut croire qu’aucun livre saillant n’apparaissait spontanément. C’est plutôt le kaléïdoscope de mes différentes lectures qui composent en moi une image vivante et cohérente de ce sous-continent. Mais je voulais toutefois que cet aspect de mes lectures apparaisse. Aussi, en fouillant dans ma mémoire, ai-je repensé à Sangati, ce livre d’une intouchable qui en dit beaucoup sur la société indienne.

Certains romans marquent des étapes très précises, et je me souviens du contexte dans lequel je les ai lus. Ainsi La gloire de mon père a-t-il été mon premier livre «de grand». C’était une lecture imposée par mon professeur de français au collège, et j’ai lu ensuite bien des livres de Pagnol. Il faut dire qu’à l’époque je passais souvent mes vacances en Provence, et la maison de la presse du village les avait tous. Un coup de vélo, et hop ! Le château de ma mère, Marius-Fanny-César, La femme du boulanger... ils y sont tous passés, avec le chant des cigales pour fond sonore.

Quant aux Trois mousquetaires, lu au même endroit d’ailleurs, c’est ma première oeuvre du XIXe : une révélation ! J’en oubliais le boire et le manger, mais je dévorais les pages ! Ah Milady, que d’émotions et de sentiments contraires je lui dois...

Puis il y a eu Zola... et Vallès. Inutile de vous refaire le film ! Pendant plusieurs années, cet écrivain a occupé mon esprit, mes jours... et mes nuits !

Autant dire que j’ai vécu au XIXe siècle de mes 13 à mes 25 ans, environ, jusqu’à... un autre choc littéraire : L’invention du monde d’Olivier Rolin. Je ne peux pas vous dire ce que j’ai ressenti à la lecture de ce livre. Un mélange de stupéfaction et d’admiration. Ce fut comme si mon horizon, d’un coup, s’élargissait. Ainsi des écrivains vivants, peu ou pas connus, pouvaient écrire des œuvres de cette mesure, aussi intelligents, brillants, ambitieux, inventifs et beaux ! 
De ce jour, je me suis mise à lire les écrivains les plus contemporains et j’ai fait des découvertes réjouissantes. D’autant plus réjouissantes qu’il s’agissait d’explorer des territoires vierges, des textes que personne ou presque n’avait lus avant moi ; personne pour m’indiquer la direction à prendre ; être seule face à l’immensité de la littérature et se frayer un chemin en totale liberté...

Je cite ici quelques-unes de mes lectures récentes, parmi celles qui m’ont le plus enthousiasmée. Difficile de savoir ce qu’il m’en restera dans 10 ou 20 ans, et si je les citerai encore si je me plie à nouveau à cet exercice. Il y en a un pourtant qui, j’en suis sûre, restera, c’est Khomeiny, Sade et moi d’Abnousse Shalmani : l’humour, l’esprit critique, la vitalité et surtout la liberté de ton qui caractérisent le talent de ce jeune auteur  féminin correspondent en tout point à ce que la littérature peut selon moi apporter de meilleur.

A suivre...


Absire Alain, Mon sommeil sera paisible
Adam Olivier, Les Lisières
Alain-Fournier, Le grand Meaulnes
Ammaniti Niccolo, Je n’ai pas peur
Artaud Antonin, Le moine
Axionov Vassili, Une saga moscovite
Balzac Honoré, Le Père Goriot
Bama, Sangati
Beigbeder Frédéric, Un roman français
Benaquista Tonino, Trois carrés rouges sur fond noir
Binet Laurent, La Septième Fonction du langage
Blondel Jean-Philippe, Un hiver à Paris
Boris Hugo, Trois grands fauves
Brontë Charlotte, Jane Eyre
Carrère Emmanuel, Le Royaume
Coe Jonathan, Bienvenue au club
Diaz Jesus, Parle-moi un peu de Cuba
Dostoievski Fedor, Crime et châtiment
Dubois Jean-Paul, Une vie française
Dumas Alexandre, Les trois mousquetaires
Eco Umberto, Le nom de la rose
Flaubert Gustave, Madame Bovary
Gazier Michèle, Un cercle de famille
Hugo Victor, Le dernier jour d’un condamné
Laclos, Les Liaisons dangereuses
Lafon Lola, La petite communiste qui ne souriait jamais
Lehman Christian, Une éducation anglaise
Lorrain François-Guillaume, L’année des volcans
Mann Klaus, Le Tournant
Maupassant Guy de, Bel-Ami
McInerney Jay, Trente ans et des poussières
Moutot Michel, Ciel d’acier
Murger Henry, Scènes de la vie de bohème
Musset Alfred de, La confession d’un enfant du siècle
Osorio Elsa, Luz ou le temps sauvage
Pagnol Marcel, La gloire de mon père
Perez-Reverte Arturo, Le Tableau du maître flamand
Rolin Olivier, L’Invention du monde
Sampedro Jose-Luis, Le Sourire étrusque
Semprun Jorge, Adieu vive clarté...
Shalmani Abnousse, Khomeiny, Sade et moi
Steinbeck John, A l’est d’Eden
Vallès Jules, La trilogie de Jacques Vingtras (L’Enfant, Le Bachelier, L’Insurgé)
Vargas Llosa Mario, La fête au bouc
Vazquez Montalban Manuel, Moi Franco
Vigan Delphine de, Rien ne s’oppose à la nuit
Villiers de l’Isle-Adam, Contes cruels
Voznesenskaia Julia, Le Décaméron des femmes
Zola Emile, Au bonheur des dames

samedi 19 décembre 2015

Profession du père


Sorj Chalandon

Grasset, 2015

Prix du Style 2015
☀ ☀

Une écriture délicate et sensible pour revenir sur une enfance douloureuse

Cela faisait un petit moment que je lui tournais autour, à ce livre-là...
Le récit d’une enfance douloureuse avec la voix et les mots retrouvés du petit garçon lui-même... voilà qui ne pouvait manquer de m’évoquer quelque chose.
Et en effet, dès les tout premiers mots, ce texte m’a aussitôt rappelé le ton de L’Enfant de Jules Vallès, qui est pour moi un texte fondateur, puisque sa lecture marque ma rencontre avec l’écrivain auquel j’allais consacrer plusieurs années d’études. Autant dire que cela a été plus qu’un choc littéraire, un véritable coup de foudre.

Forcément, se trouver placé sous un tel patronage n’était pas des plus évidents... Et j’avoue n’avoir pas été immédiatement conquise, tant les mots et le style singulier de l’illustre écrivain me revenaient en mémoire, avec leur force inégalable.
Pourtant, Chalandon a peu à peu réussi à imposer sa propre voix. 

Si l’on commence par être irrité par le comportement du père, qui apparaît tout d’abord pitoyable avec les invraisemblables récits qu’il sert sans cesse à son fils et à sa femme, on est vite gagné par un sentiment de révolte. 
En effet cet insatiable besoin de se placer au premier plan et de s’attribuer un rôle capital à la moindre occasion ne fait qu’accentuer le caractère effroyablement étroit de la vie de cet homme, qui ne dépasse jamais le cadre de son trois-pièces et des quelques individus qui gravitent autour de lui - garagiste, coiffeur ou professeur de judo de son fils. Cette manie serait risible si elle ne s’accompagnait d’une extrême violence dont femme et enfant sont les premières - et seules - victimes. En découvrant la manière dont cet homme  martyrise son enfant et l’écrase psychologiquement, on ne peut qu’être animé par un sentiment de colère. Une colère d’autant plus grande qu’on souhaiterait voir la mère réagir et défendre son fils. Mais, sous l’emprise elle-même de son mari, elle en est totalement incapable. 

La force de ce roman est d’avoir dépeint cette pathologie à travers le regard du petit Emile. On en perçoit en effet d’autant plus le caractère dévastateur et dangereux. Mais il  permet surtout de poser un regard candide sur le personnage et d’éviter ainsi, de la part du narrateur, toute forme de jugement. Car, au final, c’est bien l’histoire d’une maladie qui nous est comptée. Il me semble que le véritable personnage principal de ce roman n’est pas Emile, mais bien son père, et c’est là sans doute que Profession du père se distingue de L’Enfant de Vallès. Là où le récit de l’enfance du petit Jacques n’était que la première étape de la construction d’un individu qui allait se dresser contre toute forme d’autorité - celle du père dans L’Enfant, du système éducatif dans Le Bachelier, puis de l’Etat dans L’Insurgé - Emile réussit quant à lui à se libérer de la tutelle paternelle - une libération qui se matérialise dans une scène qui est un véritable morceau de bravoure - pour s’intégrer harmonieusement à la société et fonder à son tour une famille. 
Dès lors, le style évolue, et l’enfant devenu adulte pose un regard plus distancié sur son père, un regard étonnamment pourvu d’une certaine forme de tendresse et d’indulgence. L’enjeu n’est plus la préservation de l’intégrité physique et mentale du fils, mais de celle du père. 
Une histoire qui n’appelle a priori pas de suite, puisqu’elle se clôt avec le décès du père (je ne révèle rien, elle nous est annoncée dès le premier chapitre !) et sur un ultime et savoureux pied de nez du destin, qui résume assez à lui seul la volonté de ne pas laisser place à la rancœur... 


Eva a également été sous le charme, de même que Tynn

dimanche 13 décembre 2015

Paris est une fête

Ernest Hemingway

Folio, première édition Gallimard 1964


Traduit de l'américain par Marc Saporta


Pourquoi je ne l’ai pas lu (en entier)

Lorsqu’Eliza a proposé la LC de ce livre, j’ai aussitôt répondu présente : réaffirmer les valeurs qui constituent notre identité par l’entremise d’un livre, éprouver mon sentiment d’appartenance à une communauté au travers de la littérature ne pouvait que me parler.
Mais dès les premières pages, j’ai senti que quelque chose coinçait, que ce livre ne répondait pas vraiment à mon attente. Ce texte est en effet le récit égotiste d’un homme à un moment très précis de sa vie. C’est le mythe de la bohème revisité par un écrivain américain dans les années 20. Soit. Mais outre le fait que, littérairement parlant, je n’ai personnellement trouvé ce texte ni passionnant ni percutant - ce qui est un avis très personnel et mériterait sans doute un développement que je ne ferai pas ici -, j’ai surtout eu le sentiment, dans le contexte du 13 novembre, d’être à côté du sujet.

Car non, Paris n’est pas une fête et l’est de moins en moins.
Paris, comme paradigme de notre pays et de notre société, s’enfonce dans la crise économique, voit les rapports sociaux se durcir, les écarts se creuser toujours plus entre les plus aisés et les plus démunis, et ne cesse de voir l’obscurantisme gagner du terrain – qu’il revête les oripeaux de la radicalisation islamiste ou de l’extrême-droite.

Certes ce livre a été brandi comme un étendard pour la valeur symbolique qu’il suggère. Bien entendu il faut continuer à aller boire des coups en terrasse et à aller voir des spectacles. Et les jeunes, plus que quiconque, ont cette faculté de résilience qui leur permettra de le faire.

Mais qu’on ne s’y trompe pas. Ce n’est pas ainsi que l’on combattra les fléaux qui nous menacent.
Tant que chacun ne trouvera pas sa place dans la société, n’aura pas d’horizon pour se construire, tant que la recherche effrénée du profit restera le socle de notre société, il y aura toujours des individus pour croire qu’ils pourront trouver refuge dans le repli sur soi et le rejet de l’autre, et des populations entières continueront coûte que coûte de fuir la guerre ou leur terre ravagée par le dérèglement climatique. Et le cœur de Paris, comme celui de toutes les capitales du monde, continuera de saigner.

La tâche est rude pour inverser le sens des choses. Mais elle mérite que l’on s’y attèle pour trouver des moyens d’infléchir le mouvement.
Je crois fermement que les livres ont leur rôle à jouer pour nous y aider.
Continuons, donc, à lire pour éclairer nos esprits et à dialoguer sur nos blogs, sur Facebook et bien sûr dans les cafés pour faire germer les idées.

Merci à Eliza pour cette lecture commune, qui permet justement d'initier un débat et d'échanger nos idées !




samedi 12 décembre 2015

Ah ! Ça ira...


Denis Lachaud
Actes Sud, 2015


Où l'auteur imagine les citoyens de demain.

Un titre pareil ne pouvait pas manquer de m’interpeller... De même que l’étrange illustration de couverture, avec son immeuble insalubre s’élevant dans un ciel que l’on espère plus clément pour les habitants qui se sont réfugiés sur son sommet...

En quatrième de couverture, je découvre une histoire d’anticipation : l’action se déroule en 2037. Pas exactement ma tasse de thé. Mais nous sommes à Paris, « une ville où il est impossible de se loger, la faillite sociale est infernale, la rébellion gronde, les inégalités sont innombrables ». Pas si loin que ça, donc, de ce que nous connaissons aujourd’hui. Banco ! Je repars avec le livre !

Les premières pages se situent toutefois à notre époque, en 2015 ou 2016. Révolté par  les inégalités, Antoine, alias Saint-Just, décide de passer à l’action armée avec ses camarades du groupe Ventôse. Et ils frappent fort, puisqu’ils enlèvent le Président de la République avant de l’exécuter, rien de moins. 
Ce court préambule permet surtout à l’auteur de dresser le décor : à travers les réflexions des personnages, on perçoit une société sous haute surveillance grâce aux progrès de la technologie, le pouvoir capté par une oligarchie, une population dépossédée de tout réel moyen d’expression une fois son bulletin de vote glissé dans l’urne... 

S’ensuit une ellipse temporelle de vingt ans. 
Antoine sort de prison après avoir purgé sa peine. Vingt ans totalement coupé du monde, dont il n’a même pas voulu observer les soubresauts à travers la télévision. Lorsqu’il se retrouve dehors, ce qu’il découvre n’est guère réjouissant : la centrale nucléaire de Pierrelate a explosé, transformant la région en un véritable no man’s land, la Grèce a été exclue de la CEE, laissant Athènes dans le chaos et mettant le pays à la merci des militaires qui purent ainsi s’emparer du pouvoir, jetant alors des milliers de Grecs dans le flot des migrants qui ne cessa jamais de grossir... Une bonne aubaine pour le gouvernement français qui créa des zones de séjour fermées pour les « accueillir » et autoriser au passage l’emploi de cette main d’œuvre privée de droits à des conditions fiscales extrêmement avantageuses, suffisamment en tout cas pour pouvoir concurrencer les produits chinois (d’ailleurs désormais sous-traités en Afrique).

Tel n’est pas le moindre des intérêts de ce roman que de proposer un développement possible de notre situation si les choses poursuivent leur cours. Seule bonne nouvelle dans ce sombre tableau, l’extrême-droite a disparu du paysage politique... mais parce qu’elle a été totalement récupérée et absorbée par la droite !
Evidemment, il ne faut pas prendre tout cela pour argent comptant, mais comme une projection permettant de mieux appréhender notre présent pour tenter de mieux maîtriser notre avenir.
En outre, le mérite de Lachaud est de ne pas s’en tenir à ce sinistre tableau. Les personnages ne sont pas résignés. Ils veulent avoir prise sur les événements, en être acteurs, et cherchent de nouveaux moyens d’action, plus efficients que ceux auxquels eurent recours leurs aînés. C’est selon moi l’un des aspects les plus intéressants du roman. De l’occupation de l’espace public à des actions individuelles concertées - grâce à la diffusion par Internet - pour contourner les interdictions de se rassembler (l’état d’urgence serait-il devenu permanent ?!), de la comptabilisation du non-vote au détournement des caméras de surveillance et à l’utilisation des réseaux sociaux pour dénoncer les méfaits, malversations et abus de pouvoir en tout genre, Lachaud imagine bien des scénarios qu’il juxtapose pour en étudier la pertinence et la portée. C’est de loin ce qui m’a le plus intéressée dans ce roman qui se distingue par l’originalité de son propos. 
Il évoque en tout cas par le biais de la fiction des questions dont il me semble urgent de s’emparer. 



lundi 7 décembre 2015

Bientôt Noël...

Il reste à peine plus de deux semaines avant le jour J...
A n'en pas douter, les livres occuperont une place de choix sous votre sapin.
Si vous êtes en mal d'idées - sait-on jamais ! - voici quelques très bons romans parus depuis la rentrée.


Evidemment 

La septième fonction du langage, de Laurent Binet
A partir de la mort accidentelle, mais néanmoins mystérieuse, de Roland Barthes, l'auteur imagine une parodie de roman policier. Retour sur les années 80 pour une enquête complètement déjantée chez les sémiologues...

Mais aussi

Titus n'aimait pas Bérénice, de Nathalie Azoulai
Racine tel que vous ne l'imaginiez pas. Une très belle écriture, qui vous donnera sans doute envie de (re)lire quelques-unes de ses tragédies...

Victor Hugo vient de mourir, de Judith Perrignon
Au-delà de l'hommage rendu à Hugo, l'auteur nous replonge dans une époque où les mots d'un poète pouvaient toucher le coeur de tout un peuple, faisaient germer les idées et pouvaient servir d'étendard. Beau et nécessaire.

Les échoués, de Pascal Manoukian
Les migrants : leur histoire, leur quotidien, leur trajet semé de larmes, de sang et de douleur. Plus fort et plus éclairant que n'importe quel discours, un roman poignant et juste.

Une Antigone à Kandahar, de Joydeep Roy-Bhattarya
Dans le désert afghan, à l'aube, une mystérieuse silhouette s'approche d'un camp américain pour réclamer la dépouille mortelle de son frère.
Quelques heures au cours desquelles les protagonistes s'interrogeront sur le sens de leur présence et de leurs actes...

Et enfin

D'après une histoire vraie, de Delphine de Vigan
Qu'est-ce qu'un roman, sinon un savant métissage de réel et de fiction ? Delphine de Vigan nous offre un livre jubilatoire qui se plaît à brouiller les pistes pour mieux mystifier son lecteur...



Un très beau Noël à tous !

samedi 5 décembre 2015

Nous, Louis, roi


Eve de Castro

L’Iconoclaste, 2015



Quand le roi dépose sa couronne et son hermine.

En ce moment, je suis plutôt en berne côté lectures. Je lis, bien sûr, mais j’ai quand même beaucoup de mal à lâcher prise pour me laisser porter par les textes. Et ce que je lis, je n’ai guère envie de le commenter (il faut dire que mon dernier livre était très décevant et les quelques lignes que j’ai pu écrire étaient tellement cinglantes que j’ai préféré renoncer à les publier…). Bref, le cœur n’y est pas vraiment, mais j’ai toutefois décidé de me lancer.

D’autant que ce texte est un beau texte, très bien écrit. 
Il y est question des derniers jours de Louis XIV. Ecrit à la première personne, il donne la parole à Louis, non pas au Roi Soleil mais à l’homme qu’il redevient au soir de son existence. Alors que son corps gagné par la gangrène, en pleine décrépitude, lui rappelle sa condition de mortel, le souverain s’autorise enfin à tomber le masque et mène une réflexion sur la manière dont il a régné. Il se remémore les moments clé de son existence, évoque ses favorites, son enfance, le moment où il a accédé au pouvoir...

Ce portrait nous propose une image différente de celle que nous connaissons à travers les manuels d’histoire grâce au choix qu’a fait l’auteur de faire parler son personnage à la première personne. 
Il nous propose également une réflexion sur l’exercice du pouvoir. Bien sûr, celui-ci est d’une forme particulière puisque Louis XIV incarne la monarchie absolue, où toutes les décisions sont concentrées entre les mains d’un seul homme. Mais ce qui est intéressant, il me semble - et assez contemporain pour le coup -, c’est ce qui est dit de l’image. Tout se passe comme sur la scène d’un théâtre. Le narrateur a  bien compris ce qu’il pouvait obtenir par la force de quelques effets. En ce qui le concerne, le premier et le plus décisif aura été l’annonce de sa volonté de gouverner seul, sans premier ministre. Il en a préalablement réglé tous les détails pour marquer les esprits et ne pas laisser place ni au doute ni à une tentative de résistance... avec le résultat que l’on sait.

En endossant le costume d’Apollon, Louis a imposé une nouvelle manière de régner. Ce rôle, il l’a tenu sans relâche : du lever au coucher, tout était prétexte à montrer son personnage, le faisant ainsi de facto exister. 

Au soir de sa vie, il ôte enfin le costume qu’il s’apprête à léguer à son arrière-petit-fils. Le rideau tombe. Le roi est mort. Vive le roi.



mercredi 2 décembre 2015

Blogger Recognition Award











 TAG 

LE BLOGGER RECOGNITION AWARD… COMMENT ÇA MARCHE?
1
 Remercier la ou les personnes à l'origine de votre nomination. 
2 Écrire l'histoire de votre blog en quelques lignes.
3 Donner quelques conseils aux blogueurs débutants.
4 Sélectionner à votre tour les blogs à qui vous souhaitez donner ce prix.
5 Aviser les auteurs de ces blogs de leur nomination.

Remerciements

Un grand merci pour sa nomination à Marie-Claude, de Hop ! sous la couette, dont j’apprécie les messages qu’elle me laisse parfois et qui est une véritable amoureuse des livres. J’ai été à la fois surprise et très touchée qu’elle mentionne mon blog !
Un océan nous sépare, nous ne nous sommes jamais rencontrées, c’est bien la preuve que les livres sont le meilleur vecteur d’échange et de rapprochement qui soit ! 


La naissance de La bibliothèque de Delphine-Olympe

Comment m’est venue l’idée de ce blog ? A l’été 2013, au terme d’une époque assez noire, j’ai eu besoin de renouer avec quelque chose qui m’est essentiel et que j’avais pourtant un peu perdu de vue : la littérature bien sûr ! Je ne savais pas trop dans quoi je me lançais et je n’avais naturellement aucune idée de la place que ça allait prendre dans ma vie (Delphine / Maman, t’es encore sur ton blog !!! »)… 
Il faut dire qu’avant j’étais Delphine tout court, réfractaire aux réseaux sociaux, hermétique à toute forme de communication me concernant sur la Toile.

Et puis, à la faveur de circonstances exceptionnelles, j’ai accompli un virage à 180° et je suis devenue Delphine 2.0 ! (J’en ai profité pour me placer sous le patronage d’une certaine Olympe.) J’ai éprouvé le besoin de retrouver une pratique que j’avais lorsque j’étais étudiante, qui consistait à écrire ce que m’inspiraient mes lectures pour à la fois en conserver une trace et tenter de comprendre ce que chacune d’elles m’avait apporté.
Sauf que là, c’était encore mieux puisque cela pouvait déboucher sur des échanges! J’ai compris que les réseaux sociaux étaient une formidable opportunité de partager ce qui est au cœur de mes préoccupations avec des personnes animées de la même passion que moi.  

J’ai découvert des blogueurs – enfin surtout de blogueuses, pour être honnête ! – dont j’adore l’univers et avec qui j’ai un réel plaisir à dialoguer, publiquement ou parfois en privé. Je n’avais aucune idée de l’écho que pourraient rencontrer mes réflexions, et j’avais bien des doutes sur l’intérêt qu’elles pourraient susciter. Et comme je ne suis toujours pas devenue une geek pour autant, je ne sais pas utiliser les instruments de mesure et autres statistiques. Je n’ai donc toujours qu’une très vague idée de la (modeste) étendue de mon audience. Et à vrai dire, je ne m’en soucie guère. Au bout de 2 ans et des poussières je ne sais pas combien de personnes lisent mes billets et je n’ai toujours que 85 amis sur FB. Mais je crois pouvoir dire qu’avec la presque totalité de ces 85 personnes, j’ai établi un lien - même s'il est plus ou moins développé. Sachez que, qui que vous soyez, tous vos messages, vos petits mots où vous me dites que j’ai su vous toucher ou vous donner envie de lire un livre me vont droit au cœur et me sont plus précieux que l’idée d’être « vue » par des centaines d’internautes ! Vraiment. 
Alors si j’ai une chose à vous demander c’est de continuer à laisser ces petits mots qui rendent l’exercice si riche et si excitant, et qui nous inscrivent dans une communauté, ce dont, je pense, nous avons particulièrement besoin, aujourd’hui plus encore qu’hier.


Quelques conseils aux blogueurs débutants

Alors là, je serais bien en peine d’en donner, tant le blog est un exercice personnel. Ou alors si, justement : soyez subjectif, exprimez votre voix, vos sentiments, vos réactions, donnez votre avis en toute sincérité. Poussez un coup de gueule si vous le souhaitez, criez votre enthousiasme, ne soyez pas  tiède ni mesuré. 
Un blog est un espace personnel et donc de totale liberté, et s’il ne s’agit que de faire un résumé de livre, les quatrièmes de couverture sont déjà là. De toute façon, quand on veut lire un livre, on ne veut surtout pas connaître l’histoire à l’avance…


Voici à présent mes nominés, que j’ai toujours grand plaisir à retrouver ! 




samedi 28 novembre 2015

A y regarder de près


Olivier Rolin

Illustrations d’Erik Desmazières

Le Seuil, 2015



Quelques pages de poésie pour se tenir un instant à l'écart de la fureur du monde.

Un jour, il y a déjà fort longtemps, j’ai lu un livre qui m’a éblouie, qui a changé ma relation à la littérature et a, par là-même, changé ma vie. Ce livre c’était - ce n’est pas un scoop pour certains d’entre vous qui le savez déjà ! - L’invention du monde, d’Olivier Rolin.
Depuis, je lis tout ce que cet extraordinaire écrivain publie. Tout. 
Et comme son talent est tel qu’il a la capacité d’écrire des textes très différents les uns des autres, il m’entraîne sur des chemins que je n’aurais certainement jamais empruntés sans lui.
Ce nouveau titre en est une illustration parfaite : des textes courts, sur des objets du quotidien, de ceux auxquels on ne prête généralement aucune attention ; des natures mortes en somme - un genre auquel Olivier Rolin fait explicitement référence, puisqu’il convoque des  artistes ayant mis en scène les éléments qu’il dépeint.
Il s’inscrit ouvertement dans le sillage de Francis Ponge, qui n’évoque pour moi, je le confesse, que quelques laborieux souvenirs de mes premières années d’études, qui ne comptent pourtant dans l’ensemble que des souvenirs de bonheur et d’épanouissement sans égal. Bref, autant dire que l’exercice ne suscitait pas d’emblée chez moi un enthousiasme débordant...

Oui, mais voilà, les mots et la langue d’Olivier Rolin sont pour moi d’une telle beauté, d’une telle intensité et d’une telle richesse qu’il pourrait écrire n’importe quoi, je le suivrais sans sourciller !
Or, par la démarche clairement poétique qu’il affichait dans ce projet d’un genre chez lui inédit, il était évident que l’écrivain allait particulièrement ciseler ses phrases, choisir ses mots pour faire résonner leur sonorité à mes oreilles. L’ambition était de donner corps aux objets par le seul pouvoir des mots, tout comme l’artiste auquel il s’est associé allait le faire avec la mine de son crayon.

Et surtout, je ne pouvais absolument pas passer à côté de ce livre posé d’emblée comme un contrepoint à L’invention du monde. Dans sa préface, Olivier Rolin affirme qu’a présidé à la rédaction de ce recueil le même orgueil que celui qui avait commandé la démesure de son oeuvre vingt ans auparavant. C’est cette folie, cette magnifique présomption qui m’avait attirée puis conquise... Et voilà qu’il réitérait le défi !
Après avoir façonné l’immensité, l’inaccessible, le mouvement incessant, après avoir ordonné l’apparent chaos du monde, il s’attaquait désormais à notre univers dans sa dimension la plus familière et la plus immuable.

A chacun de juger du résultat selon sa sensibilité.
En ce qui me concerne, j’avoue que je préfère voir l’écrivain porter son regard sur des horizons lointains et sonder notre histoire et notre société.
Mais j’admire son talent protéiforme et sa capacité à me surprendre, toujours, en refusant de s’enfermer dans le confort d’une forme maîtrisée et indéfiniment répétée. Et j’y vois là encore la marque d’un grand écrivain !

samedi 21 novembre 2015

Otages intimes


Jeanne Benameur

Actes sud, 2015

☀ ☀


Cerner l'horreur et tenter de dire l'innommable.

Qu’il est difficile de reprendre le cours de la vie.
Qu’il est difficile de retourner vers les livres et de se laisser guider par les phrases. 
Je sais pourtant que les mots des écrivains sont mes plus fidèles et mes plus précieux alliés pour comprendre le monde et donner sens et intensité à ma vie. Je sais aussi qu’eux seuls me permettront d’avancer, de sortir de cet état d’hébétude, d’évaluer les événements et tout ce qui en découle autrement que sous le seul coup de l’émotion...
Mais bon sang qu’il est difficile de retrouver le chemin de la littérature !

Mon dernier billet date du 15 novembre. J’y affirmais ma volonté de publier pour ne pas laisser d’espace aux barbares. Mais ce billet, je l’avais rédigé bien avant les atrocités de ce funeste vendredi...

Que pouvais-je lire après ça ? Un livre léger, pour m’évader, comment certains ont pu le faire ? Je savais qu’en ce qui me concerne il était trop tôt, que ça ne marcherait pas. J’avais au contraire besoin de cerner l’effroi.

Le roman de Jeanne Benameur patientait dans ma bibliothèque: lorsque mon regard s’est  arrêté dessus, il s’est imposé comme une évidence.

Un livre qui parle de la violence dont sont capables les hommes, mais abordée sous l’angle d’un récit introspectif, une sorte de grand écart entre le chaos du monde et la quête  intime d’une forme de paix.
Jeanne Benameur entre dans la peau d’un ex-otage qui vient d’être libéré, un photographe de guerre dont le métier est d’approcher au plus près de ce que l’humain produit de pire. Etienne voulait témoigner. Il cherchait surtout, cliché après cliché, à retrouver l’humanité que les individus perdent lorsqu’ils sont confrontés à la mort omniprésente, à la nécessité de se cacher ou de fuir pour préserver leur vie. Jusqu’à ce que lui-même se trouve pris dans ce déferlement de violence, capturé, enfermé. Pourquoi ? Par qui ? Jusqu’à quand ?
Après sa libération, il retrouve ses proches et, parmi ceux-ci, son amie d’enfance qui, elle aussi, a choisi de côtoyer la douleur pour y porter secours et la combattre. Jofranca, avocate à La Haye, aide les femmes victimes de la guerre à exprimer ce qu’elles ont vécu.

Avec une sobre économie de moyens, Jeanne Benanmeur dit la peur, la déchéance, le sentiment de perte d’humanité lorsqu’on n’est plus qu’une monnaie d’échange, celui de l’avilissement quand un homme en est réduit à ne plus attendre que la maigre écuelle quotidienne ou lorsqu’une femme est meurtrie, violentée pour se voir imposer une domination. Jeanne Benameur dit la folie des hommes, et le recours impérieux à la parole pour  mettre l’horreur à distance et s’en affranchir.

Cette nuit, c’est différent. Il y a des mots qui viennent. Ce sont les mots humbles de qui se sait humain et frère des humains, quels qu’ils soient, si monstrueux soient-ils. Ce sont des mots pour l’homme au visage las aussi sous sa cagoule et tous ceux qui croient comme des fous. Jusqu’à mener les autres à la mort. Des mots pour tous ceux qui crient dans cette nuit et qu’il n’entend pas parce qu’il a la chance d’être ici, protégé, des mots pour ses camarades encore enfermés, morts peut-être, pour ceux qu’on torture comme pour ceux qui les torturent. Cette nuit il fait à nouveau partie du monde, de ce monde puant la charogne où l’amour souffle quand même, ténu, tenace, dans des poitrines ignorées.

Dans ce contexte de violence effroyable et aveugle, ce livre a pris une résonance terrible et m’a aidée. L’auteur a mis des mots très posés, dénués de bruit et de fureur sur une situation intolérable. Je ne sais pas ce que j’en aurais dit en d’autres circonstances, peut-être même ne l'aurais-je pas lu. Mais en ces jours sombres, ce sont les mots qu’il me fallait.


L'avis d'Eva, qui a été très touchée par ce texte, de même que Noukette et Jérôme

dimanche 15 novembre 2015

Intérieur nuit


Marisha Pessl

Gallimard, 2015

Traduit de l'américain par Clément Baude

☀ ☀

Passé l'effroi, la sidération, le choc, je publie mon billet comme prévu, pour ne pas laisser croire aux barbares qu'ils pourraient avoir gagné un pouce de terrain.

Voilà un roman que je brûlais d’envie de lire ! La quatrième de couverture m’avait franchement mise en appétit et les billets plus qu’enthousiastes de certaines d’entre vous avaient achevé de me convaincre. Vu le morceau, je me l’étais gardé pour une période de congés... et j’ai rudement bien fait, car ces quelque 700 pages et des poussières se lisent avec avidité.

Etrangement, il présente une certaine proximité avec ce qui avait été ma précédente lecture, Archives du vent (j’ai un peu bousculé l’ordre de mes billets) : on est dans le milieu du cinéma et l’intrigue tourne autour d’un réalisateur de génie auréolé de mystère, vivant en retrait du monde et proposant une œuvre hors norme. Moyennant quoi, il règne autour d’eux une atmosphère étrange et inquiétante, qui semble naître de leurs films eux-mêmes, mais peut-être aussi de leur personnalité...

Soyons clair, j’ai nettement préféré le roman de Pessl à celui de Cendors, même si l’écriture du second offre une qualité littéraire nettement supérieure à la première, dont le style reste assez classique, mais néanmoins efficace, grâce notamment aux nombreux dialogues, fidèle en cela à une certaine tradition américaine.
L’incorporation de copies de pages écran de sites internet, de photos ou de fac-simile d’articles de journaux témoignant des recherches du héros est une trouvaille amusante. Ces documents sont cependant censés mettre le lecteur sur une sorte de pied d’égalité avec le narrateur et l’entraîner dans les mêmes chausse-trappes que lui. On est supposé s’interroger sur ce que l’on découvre et la manière dont les indices sont interprétés. J’ai envie de dire : rien de nouveau sous le soleil. A la lecture des différents billets, je m’attendais - peut-être à tort - à une sorte de mise en abyme, à une fiction s’interrogeant sur elle-même, où l’on ne saurait plus démêler le réel du fictif. Or il n’en est rien, d’où une légère déception. A aucun moment, je ne me suis sentie prise en défaut pas l’auteur ou prise à partie dans mon statut de lectrice. On sait constamment où l’on se trouve et je ne me suis jamais demandé où voulait m’emmener l’auteur.
Ces réserves faites, il reste que l’intrigue est habilement menée, l’atmosphère est parfois glaçante - en dépit de quelques petites maladresses visant à accentuer le caractère terrifiant des événements qu’on pardonne aisément à ce jeune auteur - et on lit les 200 dernières pages avec une véritable frénésie. 

Une lecture plaisir, donc, parfaite si l’on recherche le frisson sans voir le sang couler à toutes les pages !


Les avis franchement enthousiastes de Papillon, Eve et Laure ; celui de Brize, que je partage en tout point.