mardi 23 décembre 2014


Autour du monde

Laurent Mauvignier

Editions de Minuit, 2014

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Voici un grand livre, qui vous fera voyager d'un point à l'autre de la planète, sans pourtant que vous vous sentiez jamais étranger à ce qui est raconté. 

J’irai droit au but : voici un roman comme je les aime ! Un roman généreux, un roman qui voit grand et qui a du souffle, un roman qui nous ouvre les portes du monde, tout en invitant à réfléchir sur sa nature et sur notre place en son sein. 

En nous projetant successivement dans la vie de quatorze personnages saisis en divers points du globe, Laurent Mauvignier nous offre des instantanés qui composent comme un vaste portrait de notre monde. 
Loin d’apparaître comme un patchwork hétéroclite et désordonné, ce récit prend au contraire une profonde cohérence par le truchement d’un événement dramatique relayé en temps réel par les médias de tous les continents. Le livre s’ouvre en effet en mars 2011 au Japon sur la catastrophe de Fukushima, dont les autres personnages vont avoir connaissance - ou pas, s’ils sont eux-mêmes happés par des événements graves d’ordre personnel ou collectif - et qui va les toucher - ou pas.

Ce faisant, Mauvignier distille de nombreux éléments révélant à quel point nous vivons dans un monde de plus en plus globalisé, avec des références culturelles et commerciales communes, et où les pays émergents ne sont guère plus que des bassins de ressources mises à la disposition des pays riches, soit en constituant le décor paradisiaque des vacances de leurs habitants, soit en fournissant une main-d’oeuvre bon marché qui permettra aux multinationales de toujours plus prospérer. Qu’il s’agisse du clown offrant son piètre sourire à l’entrée des MacDo, des baskets Nike que l’on voit jusqu’aux pieds d’Africains vivant dans des villages traditionnels, des parcs d’attraction Disney ou des iPhone qui permettent de téléphoner, prendre des photos aussi bien que d’écouter de la musique, ce sont autant de produits qui parlent à chacun de nous, qu’on y ait financièrement accès ou non, d’ailleurs, et qui participent d’une certaine uniformisation du monde.

La structure du texte traduit parfaitement cette notion de mondialisation : nul chapitre, pas de césure, pas de frontière nette. Seule la reproduction d’une photo en noir et blanc permet de repérer visuellement le tournant pris par le récit, très habilement construit sur des fondus-enchaînés.

Tout y est : la vaste palette des sentiments et des comportements humains, les petits gestes de la vie quotidienne aussi bien que les conflits internationaux, dont les moindres détails nous sont livrés chaque jour à la radio, à la télévision ou dans les journaux. C’est pourquoi on entre si facilement dans ce livre où tout nous semble si familier. 

Avec pour matériau l’infinie diversité du monde, Mauvignier parvient à composer une image cohérente et saisissante, souvent touchante, parfois bouleversante et toujours empreinte d’humanité. Servi par une écriture précise et fluide, ce roman tout à la fois ambitieux et humble s’adresse à chacun d’entre nous. Il serait vraiment dommage de passer à côté !


Découvrez ici des citations du livre

Retrouvez Laurent Mauvignier sur France Culture dans Les bonnes feuilles de Sandrine Treiner et Augustin Trapenard, sur France Inter dans L'humeur vagabonde de Kathleen Evin ou, pour une plus brève interview, sur LCP dans La cité du livre d'Emilie Aubry.

Papillon et Clara ont aussi beaucoup aimé !



dimanche 14 décembre 2014


Plus jamais ça

Andrés Trapiello

Quai Voltaire, 2014


Traduit de l’espagnol par Catherine Vasseur

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Un témoignage sur la guerre d'Espagne qui se double d'une fort intéressante et pertinente réflexion sur la manière d'aborder l'Histoire.

C’est par la voie de la fiction que cet auteur espagnol choisit de revenir sur l’un des épisodes les plus dramatiques de l’histoire de son pays, et en tout cas celui qui marque le plus fortement de son empreinte la société espagnole d’aujourd’hui. C’est en tout cas ce que démontre brillamment ce livre.   

Le roman s’ouvre dans la ville de Léon sur une rencontre fortuite. Celle d’un vieil homme avec son fils devenu historien, qui s’est irrémédiablement éloigné de lui, et celle, simultanée, avec un vieil homme qui reconnaît en lui l’un des phalangistes ayant assassiné son propre père en 1936.
S’ensuit une enquête à la fois privée et publique pour découvrir ce qui s’est réellement passé : qui a tiré la balle qui a tué cet homme et qu’a-t-il été fait du corps, jamais retrouvé?  Ce qui est particulièrement intéressant dans ce livre, c’est sa façon d’aborder les choses. La profession exercée par l’un des protagonistes - le fils devenu historien pour tenter de comprendre comment son père a pu devenir phalangiste - l’amène à poser un regard distancé sur les événements, alors même qu’il en est parti prenante, l’obligeant par là-même à accomplir le chemin inverse de celui qui l’a amené à choisir une profession qui lui permettait de chercher à comprendre son père sans l’interroger directement. Au-delà de ce cas de schizophrénie individuelle, ce que Trapiello démontre, c’est précisément la difficulté qu’ont les Espagnols à regarder et à évaluer ce pan de leur histoire récente. 
Il s’efforce d’apprécier les événements non pas en termes de bons et de mauvais, mais en termes de vaincus et de vainqueurs. Dès lors, on ne peut escamoter le fait que les Républicains ont eux aussi commis des exactions. Mais il est impossible aujourd’hui de leur en faire reproche; on ne peut que les taire pour ne pas leur faire payer deux fois le prix de leur défaite. 
Au contraire, il reste primordial de débusquer les vainqueurs d’hier, les franquistes qui ont réussi à faire carrière jusque sous le régime démocratique né après le décès du Caudillo, sans pour autant créer une fracture au sein de la société. Exercice ô combien délicat et périlleux, tant toutes les familles peuvent être encore sensibles au sujet et combien il peut être tentant pour certains de jouer les hérauts d’une Vérité moralement irréprochable... pour mieux servir leurs propres intérêts personnels.

Pour traduire son propos, Trapiello a choisi de recourir à un procédé de narration tout à fait classique, mais qui se révèle ici particulièrement judicieux: en alternant le point de vue des différents protagonistes, il parvient à restituer toute la complexité de la situation et à en faire ressortir toutes les zones d’ombre et les non-dits.

Pas étonnant qu’El pais l’ait élu meilleur livre de l’année, comme le proclame le bandeau qui le ceint.

Découvrez ici une citation de l'auteur


samedi 13 décembre 2014

dimanche 7 décembre 2014


Berlin-Moscou

Tariq Ali

Sabine Wespieser, 2014


Traduit de l’anglais par Bernard Schalscha et Patrick Silberstein




Un roman qui retrace l'histoire du XXe siècle pour nous inviter à construire le XXIe.

Si mon attention a été attirée sur ce livre, c’est que celui-ci a fait l’objet d’une rencontre tout à fait passionnante entre l’auteur et Edwy Plenel - à laquelle je n’ai pas manqué de me rendre -, dans ma librairie préférée (Millepages à Vincennes, pour ne pas la nommer, car je ne me lasserai pas de le répéter : jamais Amazon n’apportera à un lecteur ce qu’un libraire est capable de lui offrir, mais c’est une autre histoire!)
Pour situer le contexte de cet ouvrage, initialement paru en Angleterre en 1998, je dirais d’abord quelques mots sur Tariq Ali. Né à Lahore, il a été une figure prépondérante de l’extrême gauche antilibérale anglaise dans les années 1960; essayiste et romancier, il est  notamment aujourd’hui éditeur à la New Left Review
Or, le roman revient sur ces idées qui ont façonné le monde du XXe siècle, à une époque où les gens pouvaient être animés et portés par un idéal et où le collectif avait un sens.

Nous sommes en Allemagne, quelques années après la chute du Mur de Berlin. Vlady, le héros de cette histoire, écrit une lettre à son fils pour essayer de rompre un autre mur qui s’est dressé entre eux, celui de l’incompréhension mutuelle. Karl s’est installé à Bonn pour tenter de faire carrière au sein du SPD, le parti social-démocrate. Il se défie des idéaux pour lesquels ses propres parents se sont battus, qui n’ont  engendré que la mort et l’écrasement des individus, et qui ont été responsables de l’une des pires horreurs de l’Histoire.
C’est un fait que Vlady ne peut nier, lui dont la famille a vécu une tragédie que le livre va peu à peu mettre en lumière. Mais le monde qu’il voit se dessiner aujourd’hui, un monde où la violence, pour être plus feutrée et moins idéologique, n’en est pas moins présente, ne lui semble guère enviable. Un monde qui a l’argent pour seul horizon. Un monde où les individus sont opprimés par un capitalisme qui a d’autant moins de complexes qu’il prône un individualisme prétendant fermer la porte à tout risque de déviance utopiste.

En revenant sur l’histoire de ces individus, Tariq Ali embrasse celle de tout un siècle et réaffirme la nécessité de retrouver du lien social et de formuler des idées qui permettent aux hommes de construire ensemble un monde où chacun puisse trouver sa place. La tâche est ardue, certes, mais elle vaut la peine qu’on s’en empare.