dimanche 21 septembre 2014

Le météorologue

Olivier Rolin

Le Seuil, 2014

Prix du Style 2014
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Un livre magnifique, tout simplement.

Ce livre-là, je l’attendais. Comme la promesse toujours renouvelée d’une lecture qui plus qu’aucune autre me comblera totalement. Ceux qui me connaissent savent quelle place tient Olivier Rolin dans mon panthéon littéraire.

Lire les mots, les phrases, les textes d’Olivier Rolin, c’est lire une matière poétique, c’est lire un texte d’une exceptionnelle densité. Car quel que soit le sujet qu’il choisit, il convoque pour l’aborder tous les écrivains qui l’ont précédé et qui en ont parlé avant lui.
Sa connaissance d’un sujet passe d’abord par la découverte qu’il en a lui-même faite au travers des livres qu’il a lus. Dès lors, il se glisse dans un continuum littéraire et nous invite à le suivre, à marcher dans ses pas pour découvrir un pays ou un événement qui ont d’abord une existence littéraire, avant d’avoir une existence matérielle, et auxquels il ajoute sa propre voix.
A des mots, que nous avons ou non en partage, il ajoute ses propres mots qui, comme des strates successives, donnent chair à ce qui est révélé. Car le monde n’existe que parce qu’on le dit, comme il nous l’avait si magnifiquement démontré dans ce qui m’apparaît aujourd’hui comme son manifeste littéraire et qui reste pour moi son chef-d’œuvre, L’Invention du monde. L’écrivain y apparaissait comme un démiurge, orchestrant le monde, lui conférant sous son apparent chaos une véritable unité.
Dès lors tous les mots sont conviés et aucun n’est à exclure - qu’ils appartiennent à des langues étrangères, à différents niveaux de langue, du plus soutenu au plus familier, si la trivialité de ce qui est dit l’exige, qu’ils soient issus d’articles de journaux ou d’encyclopédie, de romans, de poésies, de notices techniques... tout ce qui produit du sens a sa place. Et c’est ce qui fait pour moi la beauté et la richesse de ses textes.

De quoi Olivier Rolin nous parle-t-il aujourd’hui dans Le météorologue ? D’un homme ordinaire, un Russe issu de la noblesse qui choisit par conviction personnelle de mettre ses compétences scientifiques au service de la classe ouvrière et de la Révolution.
S’appuyant sur les lettres qu’il écrivit à sa femme et à sa fille, Rolin retrace les dernières années de la vie d’Alexei Féodossiévitch Vangengheim, celles qu’il passa dans un camp.
Ce faisant, il sonde son âme. Il essaye de trouver le moment où la confiance qu’il avait placée dans le Petit père des peuples et dans le régime socialiste fut rompue. Si toutefois elle le fût un jour. Car briser cette confiance c’eût été mourir avant même de recevoir cette balle dans la nuque qui mit définitivement fin à ses jours dans une forêt glaciale de Sibérie. C’eût été anéantir l’objet d’une vie. Un être humain a-t-il la force, même s’il est - ou justement quand il l’est - terrassé, muselé par la terreur et la tyrannie, de renoncer à ce qui donne sens à son existence, lui permettant ainsi d’en supporter le poids ?
Au travers du destin singulier d’un être moyen, d’un individu comme vous et moi, Olivier Rolin montre le fonctionnement terriblement oppressif de cette effroyable machine à broyer l’humain que fut le régime stalinien.
Par son écriture extrêmement précise, ses observations parfois cliniques, telle cette litanie des noms de ceux qui furent exécutés avec Vangengheim, il parvient à restituer les lieux, les acteurs et l’atmosphère de cette terrifiante tragédie. La lecture en est saisissante.

Pourquoi un tel sujet ? Parce qu’il interroge l’idéal révolutionnaire, dans sa dimension collective autant qu’intime. Un idéal qui fut bien évidemment au cœur de l’existence d’Olivier Rolin lui-même, qui embrassa la cause révolutionnaire en militant activement au sein du mouvement maoïste dans les années 70. Pas étonnant d’ailleurs de voir le narrateur et son héros se confondre parfois au fil du récit...
Comme pour nombre de personnes, la désillusion fut à la mesure de l’espoir. Une douleur, une béance que rien n’est venu combler par la suite. Olivier Rolin n’en finit pas d’interroger cet élan qui une fois brisé a laissé le champ libre à un individualisme forcené et à la formation de la société ultralibérale que nous connaissons aujourd’hui. Une réflexion qui concerne chacun de nous, qu’on le veuille ou non. Quelle est notre place dans la société ? Quel avenir voulons-nous construire ? Et avec quels moyens ?

Ici, vie et récit s'unissent intimement ; les espaces littéraire et politique, au sens noble du terme, se confondent. Et c’est cela, sans doute, qui me touche si profondément. Car en ce qui me concerne également, la littérature est la clef d’accès au monde. La plus belle et la plus riche qui soit.


Découvrez ici des citations de l'auteur

Vous pouvez également lire le billet de Papillon sur ce livre

Retrouvez ici une interview d’Olivier Rolin par Vincent Josse sur France Musique 

Et ici Olivier Rolin en compagnie d’Antoine Volodine et Romain Slocombe dans Le temps des écrivains, animé par Christophe Onot-Dit-Biot sur France Culture

mercredi 17 septembre 2014


Fleur et sang

François Vallejo

Viviane Hamy, 2014




Un exercice littéraire non dénué d'intérêt, mais servi par une écriture trop froide pour me toucher.

Me voici dans une situation délicate : je ne sais trop que dire de ce livre. On ne peut pas dire qu’il soit mauvais, loin de là. Il est plutôt bien écrit, avec l’alternance de deux registres linguistiques marquant les allers et retours successifs entre notre monde contemporain et le XVIIe siècle.
L’idée de superposer deux intrigues symétriques par leurs personnages et les situations dans lesquelles ils évoluent était plutôt intéressante.
Mais disons que ce livre ne m’a pas touchée. Je n’ai pas vibré d’une quelconque émotion en le lisant. Et surtout, je n’ai pas réussi à comprendre où l’auteur voulait en venir. Et ça, ça me chiffonne toujours !

On découvre donc parallèlement un médecin apothicaire formant son fils appelé à prendre sa suite, comme cela s’est toujours fait depuis plusieurs générations dans la famille, et un chirurgien spécialisé en cardiologie, homonyme et donc, on l’imagine aisément, descendant des premiers. De part et autre il y a une femme, à la personnalité trouble,  affligée d’une légère claudication suite à un accident, chacune vivant avec son père, leur mère étant décédée dès leur plus jeune âge.
L’exercice de la médecine, l’étrange et peut-être inquiétant sentiment de puissance que procure le pouvoir de faire reculer la mort, la possibilité de s’enrichir par ce biais sont au coeur des intrigues qui se nouent conjointement, s’éclairant l’une l’autre. 

Le parallélisme des histoires met en lumière analogies et antagonismes entre les deux époques dans la relation entre patients et médecins, dans l’ascendant que sont susceptibles de prendre les seconds au sein de la société et dans le regard que porte la justice sur l’exercice de la médecine. D’une certaine manière, le récit donne une vision de l’évolution du rôle du corps médical dans la société de l’Ancien Régime à nos jours.
Je serais tentée de dire «Bon. Et après ?» 
Je reste sur ma faim.
Peut-être que ce sujet ne me passionne pas. Peut-être aussi que l’écriture ciselée et très appliquée de Vallejo ne correspond pas à ma sensibilité. Je préfère en effet un style moins contenu, plus libre, plus échevelé.
En fin de compte, un roman qui, en dépit de ses qualités, ne m’était certainement pas destiné. Mais peut-être en ira-t-il autrement de vous ?

vendredi 12 septembre 2014

L’écrivain national

Serge Joncour

Flammarion, 2014


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                                                               Prix des Deux Magots 2015
   

Derrière une intrigue prétendument policière se cache un joli portrait d'écrivain, mais surtout une réflexion pertinente sur l'écriture et la réception d'une oeuvre par son public.

Le titre ne laisse pas de surprendre. L’écrivain... national. Drôle d’association. Inhabituelle, en tout cas. Un écrivain peut être, à la rigueur, régional, ou bien français ou de n’importe quelle autre nationalité... mais national ? Qu’est-ce que cela peut bien signifier ?

Dans son dernier roman - le premier que je lis de lui -, Serge Joncour imagine un écrivain invité pour un mois en résidence d’écriture dans le centre de la France. C’est le maire de la bourgade qui l’accueille qui le gratifie de cet étonnant qualificatif devant ses administrés. L’écrivain se voit ainsi affublé d’un titre aussi pompeux que ridicule, qui moque l’aura particulière que l’on prête volontiers à ses congénères, qui l’embarrasse singulièrement et qui augure immédiatement des questionnements existentiels qui vont le tarauder !
Car au fait, qu’est-ce qu’un écrivain ? Et d’abord, à quoi ça sert ? Qu’attend-on de lui ?

L’auteur pose d’emblée la question dans les premières pages de son roman, avant de nous embarquer dans une réjouissante mise en abîme où le lecteur autant que l’écrivain sont amenés à s’interroger sur la relation respective qu’ils entretiennent avec le texte, la fiction et la réalité.

Invité par la municipalité - qui «aurait largement préféré un handballeur ou un judoka»-, un écrivain arrive dans une ville dont un hameau voisin vient d’être le théâtre d’un crime ; il se rend sur les lieux supposés du drame, et les signes qu’il découvre matérialisent ce qui n’était jusqu’alors qu’un récit lu dans un journal. «Je n’étais plus dans cette distance prudente que sécrètent les histoires tant qu’on ne fait que les lire.» Ce qui se tenait derrière des mots s’insinue en lui, presque à son corps défendant, pour devenir une réalité, sur laquelle il va à son tour mettre ses propres mots, que nous lecteurs sommes précisément en train de lire...
Pour brouiller encore un peu plus les pistes, Joncour attribue à son héros la paternité d’une oeuvre littéraire portant le titre d’un livre qu’il a lui-même écrit...
Il s’amuse également à nous mettre en scène, lorsqu’il évoque des séances de rencontres entre l’écrivain et son public. Celui-ci l’interroge sur son rapport au réel et sa capacité à inventer. Ne rôderait-il pas autour du lieu du crime «dans le dessein de s’inspirer de cette histoire»? Tout partirait-il nécessairement du réel ? Faudrait-il «vivre avant d’écrire» ?

Et c’est bien la question que nous finissons immanquablement par nous poser : les lignes que nous lisons sont-elles pure invention qui permet d’interroger le lien avec un hypothétique réel, ou bien constituent-elles le journal d’un événement que l’auteur, qui a peut-être été lui-même invité en résidence d’écriture, aurait réellement vécu et qui donnerait lieu à la création d’une oeuvre dont nous sommes précisément en train d’assister à la genèse. Nous serions alors dans une forme parfaitement aboutie d’autofiction, dont l’enjeu ultime serait la création de l’oeuvre que nous sommes en train de lire.

Joncour joue avec humour, humilité et avec une délicieuse virtuosité sur ce thème. C’est avec un véritable plaisir que je me suis laissée entraîner dans sa construction littéraire et je me suis fort amusée, tout au long de ma lecture, à me demander constamment à qui j’avais affaire: l’auteur, le narrateur ou le héros du livre ?
Je ne saurais dire quelles sont les parts de réel et d’imaginaire dans ce livre et, à vrai dire, je m’en moque. Quoi qu’il en soit, j’ai été touchée par ce portrait de romancier sillonnant la France pour rencontrer des lecteurs se comptant parfois sur les doigts d’une main, capables de se montrer extrêmement sévères et intrusifs. Des expériences que partagent certainement bien des écrivains qui ne font pas partie du club très fermé des auteurs de bestsellers...

Quant aux questions posées plus haut, moi, lectrice, je n’ai pas de réponse définitive. Mais une chose est sûre: je suis redevable aux écrivains de m’offrir les instants parmi les plus lumineux et les plus riches de mon existence. Sans leurs livres, la vie me paraîtrait bien fade. Qu’ils en soient remerciés.


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mardi 2 septembre 2014

Big Brother


Lionel Shriver

Belfond, 2014


Traduit de l’américain par Laurence Richard



Ou lorsque la nourriture devient la préoccupation centrale de l'existence...

Auteur désormais installée, Lionel Shriver a choisi dans son dernier roman de parler d’un phénomène élevé au rang de cause nationale aux Etats-Unis, puisqu’elle y traite de l’obésité. Le sujet n’est a priori pas des plus glamour, mais il est vrai qu’il renvoie chacun d’entre nous à son propre rapport à la nourriture, et ce n’est pas là le moindre intérêt de ce livre, d’autant que l’auteur émaille son texte de réflexions, de métaphores et de comparaisons alimentaires, parfois surprenantes, mais qui font cependant ici parfaitement sens !

Pandora, mariée à ce qu’il faut bien appeler un ayatollah de la diététique, reçoit son frère Edison, qu’elle n’a pas vu depuis quatre ans. Quel choc à l’aéroport lorsqu’elle découvre que le séduisant jazzman s’est métamorphosé en un colosse de 175 kilos ! La cohabitation entre le dévoreur compulsif et l’obsédé du tour de taille promet d’être explosive, et Pandora va très vite être amenée à faire un choix entre les deux.
On craint au départ - en tout cas ça été mon cas - que ce schéma très caricatural ouvre la porte à des situations on ne peut plus simplistes. Et, lorsque Pandora prend la décision de coacher son frère pour lui permettre de perdre son excès de poids, j’avoue avoir été parfois rendue un peu perplexe par l’apparente simplicité du train que prenaient les événements.

Sans vouloir déflorer le roman, il s’y joue pourtant quelque chose de très intime et de très touchant. L’auteur ne s’en cache pas, et la quatrième de couverture révèle qu’il existe une part autobiographique à cette histoire, elle a perdu son frère des conséquences d’une obésité morbide. Dès lors, ce livre apparaît autant comme une réflexion sur la place de la nourriture dans nos sociétés que comme une catharsis. Mais ce récit ne prend jamais d’accent dramatique, et l’auteur ne se prive pas, au contraire, de traiter son sujet avec une certaine dose d’humour.
Toutefois, au-delà de sa propre réflexion sur cette expérience ô combien douloureuse, l’auteur semble y rejouer le rôle qu’elle n’a peut-être pas tenu. Mais aurait-elle dû jouer ce rôle ? Et l’aurait-elle pu ? C’est bien la question centrale de ce roman et c’est à mon sens ce qui en fait la valeur et le rend touchant aux yeux du lecteur.

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